L’agriculture raisonnée ? – Entretien : Noël Ledey

Article paru en mai 2002

bouton-roseLe bio serait donc une grande famille, dont l’agriculture raisonnée serait une branche cousine ? C’est ce que l’on veut nous faire croire. Mais autant le bio est effectivement une grande famille, autant les clés de la maison sont sur la porte, autant elle se défendra contre les intrus pique-assiette qui se ravitaillent à bon compte, sans passer par la case confiance… Noël Ledey (intervenant pour la viande Carrara) nous donne quelques informations de premier ordre qui nous aideront à bien visualiser la taille de la couleuvre que l’on essaye de nous faire avaler…

Il semblerait que de plus en plus de paysans deviennent écolos. Même la FNSEA, dont la ligne est réputée conforme à la pensée dominante, semble s’y mettre. Quel bon vent les pousse ?

On est capable de connaître parfaitement les habitudes et aspirations de chaque consommateur, de manière nominale. On sait de cette manière qu’il y a chez beaucoup de consommateurs des préoccupations environnementales fortes, il faut y répondre. C’est donc la distribution – et les banquiers – qui poussent en grande partie les producteurs dans cette voie. Mettre moins de polluants sur les cultures peut aussi rentrer dans une logique rentable. Certains agriculteurs se tournent donc vers l’agriculture raisonnée. Parmi eux, une partie est également animée par des motivations plus nobles, heureusement.

Cette agriculture raisonnée, on en parle beaucoup, mais on ne voit pas bien ce que c’est…

A l’origine, ce sont les réseaux FARRE (. Ces réseaux ont créé le vocable d’ “agriculture raisonnée” en 1993, et c’est l’adaptation du concept anglo saxon d’“Integrated Farming”. Le mot “Intégré” incluant l’idée qu’elle prend en compte l’ensemble des paramètres environnementaux et économiques.

Cette démarche a-t-elle abouti à un cahier des charges précis ?

Elle vient d’aboutir à un “référentiel” officiel, en janvier 2002. Jusqu’à présent, il n’y avait eu qu’un rapport en février 2000, celui de Guy Paillotin***, suite à une demande du ministre Jean Glavany.

Et que trouve-t-on dans ce référentiel ?

L’idée que l’agriculture raisonnée ne prétend pas être la reconnaissance d’un quelconque signe de qualité, mais un engagement à des pratiques.

Le bio garantit également un mode de production, pas une qualité finale…

Ce n’est pas si simple que ça. On en parle dans un prochain numéro ? Voyons en attendant ce que l’on trouve dans le référentiel de l’agriculture raisonnée : c’est un ensemble de 97 exigences nationales, qui pourraient donner lieu à des aménagements régionaux. Mais sur ces 97 exigences, 43 ne sont que des exigences réglementaires, donc l’application pure et simple de la loi. Rien de plus ! Par exemple “N’utiliser que des produits bénéficiant d’une autorisation de mise sur le marché”. Ou alors, à propos des animaux : “Réaliser les contrôles sanitaires exigés par rapport aux maladies réglementées”.

Est-ce que cela veut dire que ceux qui ne pratiquent pas l’agriculture raisonnée sont dans l’illégalité ?

Il reste donc 54 exigences. Parmi elles, 19 ne sont que des engagements ! Qui ne sont pas préalables à la “qualification agriculture raisonnée” de l’agriculteur ! Il reste donc 35 véritables mesures.

Le jambon dans le sandwich… Vas-y !

Quelques exemples : “Disposer d’un plan de l’exploitation à une échelle permettant de localiser les bâtiments, les parcelles” ?…!!! “Connaître l’origine et la nature des boues épandues et la caractérisation de ces boues…” Il suffit donc de les connaître, ça ne les interdit pas ! Ce peuvent être les boues de stations d’épuration, comme c’est souvent le cas, qui contiennent des résidus dangereux… Encore plus “drôle” : “Etre en mesure de vérifier régulièrement le bon fonctionnement du pulvérisateur et d’assurer son entretien”. Ce sont les textes ! Et ils ne rigolent pas, là ! “Conserver les factures d’achat ou les bons de livraison des matières premières susceptibles d’être incorporées dans l’alimentation des animaux”. Voilà, on ne va pas toutes les passer en revue…

Un peu de bonne volonté, Noël : il doit y en avoir quelques-unes de sérieuses, dans le lot ?

Oui, quelques-unes. “Mettre en œuvre un programme d’analyse permettant d’assurer un suivi physico-chimiqe des sols”. C’est bien. “Enregistrer les interventions sur les animaux et sur les parcelles sous huit jours”. Ca veut dire que l’agriculture raisonnée, c’est toujours aussi chimique qu’avant, mais maintenant, on l’écrit !

Quels types de certification, labelisation, reconnaissance ou garantie sont prévus ?

Les agriculteurs qui respectent le référentiel de l’agriculture raisonnée vont demander la “qualification” de leur exploitation. Elle est attribuée par un organisme des chambres d’agriculture, reconnu par les pouvoirs publics, après audit. Cette qualification sera valable 5 ans. “Chaque année, une partie des exploitations qualifiées subit un contrôle inopiné”. Grosso modo, l’agriculteur signe, et on lui demande de recommencer dans cinq ans… Peut-être entre temps aura-t-il droit à des félicitations !

Quittons donc la grande précision de ces textes pour voir comment cela se goupille sur le terrain : tu connais bien l’agriculture, à quels types de pratiques peut se livrer un agriculteur “qualifié” ?

Il continue comme avant ! Le seul changement, c’est qu’il s’est engagé à noter ce qu’il fait et à utiliser moins de chimie dans la mesure où il l’utilise mieux. Par exemple, les médicaments utilisés sur les animaux ne le sont que de manière curative, les engrais et désherbants à dose mesurée. C’est quand même un peu moins mal qu’avant, sur ce point là.

Dans quelles proportions ?

On ne va utiliser que les doses absorbables par les plantes, plutôt que d’en répartir partout dans la nature. Mais comme en agriculture conventionnelle, les plantes ne sont pas nourries par le sol, mais par la chimie qu’on leur fait absorber. La terre ne sert donc que de support, elle n’est pas directement nourricière.

On parle donc d’agriculture “raisonnée”. Est-ce à dire que même du point de vue officiel, l’agriculture conventionnelle n’est pas “raisonnable” ?

Oui, puisque l’usage des engrais s’est fait jusqu’à présent de manière incontrôlée, sur les “conseils” des fournisseurs de la pétrochimie : un certain nombre d’agriculteurs sont encore persuadés que plus on en met, plus ça pousse.

Même si elle n’a rien à voir avec l’exigence du bio, il y a donc quand même des motifs de satisfaction à voir se généraliser une agriculture qui pollue moins !

Du point du vue de la pollution de l’environnement et particulièrement des nappes phréatiques, oui. Du point de vue de la santé humaine, pas du tout. Avec un usage non maîtrisé de la chimie, les plantes absorbent ce qu’elles peuvent, le reste est lessivé et part dans les nappes phréatiques. L’agriculture raisonnée n’utilise que les doses que la plante peut absorber, mais dans le “produit fini”, cette dose est donc la même !

Cette moindre consommation de produits pétro-chimiques va sacrément plomber les résultats des grands labos…

Je te rassure tout de suite : leur chimie a maintenant intégré cette nécessité de l’agriculture raisonnée, ils ont anticipé. Et puis il leur reste les pays du sud pour écouler ce dont on ne veut plus, comme pour les médicaments !

Je n’ose plus te demander si un produit labellisé agriculture raisonnée a un avenir…

Je te rassure à nouveau : la grande distribution a trouvé là son produit. Elle s’achète à bon prix une image de protecteur de l’environnement auprès du public, et elle continue à avoir tous les produits qu’elle veut, quand elle veut, au prix où elle veut. On est loin des contraintes de la production bio, tu en sais quelque chose !

La grande distribution va-t-elle donc abandonner le bio ?

Peut-être pas complètement ; mais ils ne la développeront pas. Ils en vendent actuellement, mais dans un rapport de force qui ne leur est pas favorable. Ce n’est pas pour eux un terrain propice en ce qui concerne l’avenir.

Et pour l’agriculteur, l’agriculture raisonnée est-elle rentable ?

Oui, évidemment. Les agriculteurs ne sont pas devenus écolos, mais économistes. Sous les différentes pressions, il leur faut baisser leurs coûts de production. L’usage de moins de chimie améliore bien entendu les comptes de résultats. Sans parler des primes à la surface cultivée qu’ils continueront de toucher… Et peut-être en inventera-t-on de nouvelles, pour qu’ils réparent les dégâts de leurs parents…?

JM