Weleda – Entretien : Marc Follmer

Initialement publié en janvier 2001

S’il est une marque qui engendre le respect et jouit de la fidélité de ses clients, c’est bien Weleda. Ce qui mérite d’être souligné, surtout dans le domaine de la cosmétique où les offres commerciales sont nombreuses et tapageuses, les sollicitations publicitaires multiples, où la promesse et le rêve se vendent à bon compte… La réputation de Weleda ne peut être due au hasard et repose forcément sur des bases solides et profondes, ce que confirma au-delà de toute espérance la visite du site de production auquel six membres de Satoriz furent conviés. Pour cette visite, nous fûmes guidés par le directeur technique et responsable de production de Weleda, Marc Follmer, qui a également répondu avec beaucoup de bienveillance aux questions de Sat’Info. Certaines notions abordées dans cet entretien sont complexes, tant dans le domaine scientifique que philosophique, et ne peuvent être évoquées en quelques lignes sans être approfondies par la suite. C’est notamment le cas de la biodynamie, qui fera l’objet d’un dossier dans notre prochain numéro.

Sat’Info : Comment est né Weleda ?
Marc Follmer : D’une impulsion, celle donnée par Rudolf Steiner dans les années 20. Steiner avait une image de l’homme qui intégrait ses liens avec la nature, et il donnait de très nombreuses conférences sur le sujet, tant aux agriculteurs qu’aux médecins. On peut dire que sa pensée et sa pratique ont donné naissance entre autre à deux grands courants, très liés : la culture biodynamique et la médecine anthroposophique, qui sont à la base de ce que nous produisons chez Weleda.

Quelles sont, en quelques mots, les principes de la médecine anthroposophique ?
En quelques mots… Disons avant tout que l’homme n’est pas que matière, il est également âme et esprit. Et il n’est pas tout seul ! Il est en relation avec le monde qui l’entoure. La vision de la maladie qui en découle est donc moins matérialiste, puisque nous estimons que certaines maladies ont un sens, et que d’autres sont des étapes dans une vie. Il ne faut donc pas étouffer les symptômes, mais les comprendre dans un parcours biographique.

Steiner était-il médecin ?
Non, mais il était assisté dans ses travaux par la doctoresse Ita Wegman. C’est ensemble qu’ils ont mis au point un art de guérir qui tient compte de la dimension spirituelle de l’homme et qu’ils ont élaboré de nouveaux remèdes. Weleda est né de la demande de médecins, qui voulaient trouver des médicaments conformes à cette vision globale de l’être humain et de la maladie.

Quels sont à présent les grands principes de la culture biodynamique ?
Tout comme en médecine, on considère que la terre est un organisme vivant. Et pour bien cultiver, on soigne donc la terre. Avec du compost et avec des préparations propres à cette méthode, qui peuvent être comparables à certains médicaments que l’on fabrique… Tout en respectant les rythmes, les cycles : ceux des astres, des saisons, des différents moments de la journée…

Comment la société Weleda peut-elle intégrer ces principes dans sa production ?
Nos préparations à base de plantes, notamment pour les produits de soins ou d’hygiène, sont issues de plantes cultivées en biodynamie. Certaines le sont par nos soins, comme le calendula par exemple. On peut d’ailleurs noter qu’il y a toujours eu un jardin à côté de nos unités de production. Lorsque nous ne cultivons pas nous-mêmes, nous achetons des plantes qui ont été produites selon les mêmes principes. C’est le cas de l’arnica, l’iris, le bouleau, l’argousier, la camomille… Une autre de nos exigences est de choisir les excipients les plus naturels qui soient : la cire d’abeille, les huiles végétales, la lanoline, en étant respectueux de la nature pour ne pas mettre en péril les espèces végétales sauvages, en ne pratiquant pas de tests sur les animaux…

Pour la fabrication de vos produits, on retrouve souvent l’idée que “le chemin conditionne le but“…
C’est un grand principe de l’élaboration de nos remèdes : il ne s’agit pas uniquement d’utiliser des matières premières bio et biodynamiques, le mode de travail est tout aussi important. Steiner caractérisait la table de laboratoire comme un autel, avec tout ce que ça implique comme respect du remède. Et il y a des moments privilégiés dans la préparation de ceux-ci. Lors de la récolte en premier lieu, il faut que la personne aime ce qu’elle fait. C’est un peu ce que d’autres désignent par “la main verte“ du jardinier. Il y a également ce que nous appelons la dynamisation, notamment pour nos remèdes homéopathiques, qui consiste à donner un rythme au liquide qui est porteur de l’information en faisant osciller le récipient et son contenu de manière très précise.

Vous nous parlez beaucoup des remèdes de Weleda, mais beaucoup de nos lecteurs ne les connaissent pas…
Effectivement, Weleda a deux activités d’égales importances, bien distinctes mais complémentaires : la première concerne la préparation de produits d’hygiène corporelle et de soins du corps. C’est certainement la plus connue de vos clients, puisque Satoriz distribue ces produits. La seconde consiste à élaborer des médicaments homéopathiques et phytothérapeutiques sous des formes galéniques variées : granules bien sûr, mais également gouttes, pommades, formes injectables, suppositoires… Ces médicaments sont disponibles en pharmacie, en vente libre ou sur ordonnance.

Y a-t-il une différence entre les produits homéopathiques que vous élaborez et ceux que l’on trouve le plus fréquemment en France ?
Nous pratiquons des dilutions décimales, alors qu’en France on trouve plus souvent des dilutions centésimales. Nous faisons également appel à des techniques de préparations des teintures propres à Weleda.

Cette compétence dans le domaine pharmaceutique vous amène-t-elle un supplément de crédibilité pour les produits d’hygiène et de soins corporels ?
À n’en pas douter, oui. D’abord parce que les exigences pharmaceutiques impliquent un contrôle et une maîtrise parfaite de la qualité des matières premières, mais surtout parce que nous pouvons réellement constater et revendiquer les effets obtenus, de par une collaboration étroite avec les médecins. Prenons plusieurs exemples : nous maîtrisons véritablement le champ d’action d’une préparation comme la teinture de calendula, des fortes doses pour les plaies aux faibles doses pour l’hygiène de la peau. De même pour l’arnica, utilisé à fortes doses pour les véritables traumatismes, à plus faibles doses pour ce qu’on pourrait appeler les traumatismes physiologiques, à la suite d’un effort intense par exemple.

Vous avez consacré un numéro spécial de votre revue à l’hygiène dentaire qui plaçait le débat à un niveau très élevé, résolument opposé au discours habituel…
Il s’agissait de faire la lumière sur le véritable rôle du fluor, notamment. Pour un produit apparemment aussi anodin que le dentifrice on s’aperçoit que les données sont très complexes, et notre collaboration avec des médecins et dentistes est bien entendu un gage de sérieux indiscutable pour prouver et justifier nos options naturelles.

Venons-en à la société Weleda. À qui appartient-elle ?
C’est une société totalement indépendante, non cotée en bourse, qui appartient depuis l’origine à une clinique anthroposophique suisse et à des actionnaires, pour la plupart médecins, de tous les pays. Le conseil d’administration veille avec un soin particulier à ce que les actionnaires soient attachés à notre tradition, ce qui rend quasi impossible un éventuel rachat de la société.

On peut lire dans la charte Weleda que les rémunérations des collaborateurs ne sont pas considérées comme “charges de personnel“. Que faut-il entendre par-là ?
Steiner a également donné des cours d’économie sociale. L’idée qui transparaît dans cette phrase, c’est que le travail n’est pas une marchandise, il constitue un élément de la valeur ajoutée.

En matière de publicité, vos choix ne sont pas communs…
Nous cherchons à informer, à proposer nos produits et notre démarche à des partenaires. Et nous avons toujours le souci d’intégrer l’esthétique et l’art dans notre communication. L’art est d’ailleurs pour nous un moyen autre que le médicament pour se soigner, grâce à l’utilisation des couleurs, à la pratique de la peinture, du modelage. En matière de communication, nous avons également une revue qui paraît trois fois par année. C’est le support qui nous donne l’espace nécessaire pour bien expliquer notre démarche. Elle existe depuis les années soixante et nous la tirons à 85 000 exemplaires. Tout le monde peut s’y abonner gratuitement. (L’adresse est indiquée à la fin de l’entretien).

Weleda semble d’une cohérence rare, tant au niveau des produits que des rapports humains, économiques et sociaux. Connaissez-vous d’autres entreprises qui aient cette cohérence ?
Il me semble qu’il y en a, notamment depuis l’apparition des réseaux alternatifs et des nouvelles préoccupations écologiques, en particulier dans les sociétés qui pratiquent le commerce équitable.

Comment en êtes-vous arrivé à travailler pour Weleda ?
J’ai fait des études de pharmacie, et j’étais déjà intéressé par les plantes médicinales. J’ai d’ailleurs eu la chance d’avoir Jean-Marie Pelt comme professeur. Ma passion pour les plantes s’est certainement affirmée lors des séjours d’une semaine que nous faisions dans les Alpes, les Vosges ou les Pyrénées pour observer les plantes sur le site, avec des médecins. Dans ces moments, il y avait dans le groupe un véritable esprit communautaire, et nous sommes restés amis par la suite. J’y ai approfondi la médecine anthroposophique, et c’est donc tout naturellement que je suis rentré à Weleda pour mon premier emploi, il y a vingt ans.

Avez-vous d’autres passions que les plantes ?
Les abeilles, le jardinage, la lecture… Tout ce qui concerne les démarches personnelles dans d’autres traditions, de Krisnamurti à Steiner…

Et si vous aviez à retenir un tableau, un livre et un disque ?
Je choisirais les fresques de Fra Angelico sur les murs du couvent Saint Marc, à Florence. Pour le livre, ce serait la Biographie de François d’Assise, par Englebert. Et pour la musique, deux chansons de Brassens : “la mauvaise réputation“, et… “les copains d’abord“ !

JM