Vêtements en coton bio – Entretien : L’O Ka TERRE

Initialement publié en mars 2003

“Parce que nous ne sommes que locataires de la terre”

Une marque française de vêtements en coton bio

L'o-ka-terre-logoPetite leçon de réalisme économique officiel : le marché est roi, le prix fait la loi. Lorsque le prix est majoritairement constitué de main d’œuvre, on délocalise. On pense chez les riches, on produit chez les pauvres. Grosso modo. Grande leçon de détermination : on peut faire autrement, y compris dans un domaine hautement symbolique parce qu’historiquement déjà annonciateur de cette tendance il y a quelques décennies : le textile.

Le pire est peut-être à venir… mais il n’est pas sûr. Les consciences s’éveillent, le débat est plus que lancé… Le débat ? C’est combien de divisions blindées, un “débat” ? pourraient s’esclaffer les mauvaises langues en paraphrasant Staline*… La réponse appartient en partie à ceux qui osent choisir une autre voix et à tous ceux, potentiellement plus nombreux, qui font l’effort de les soutenir : soit le début d’une (r)-évolution qui pourrait partir, pourquoi pas… de nos chaussettes. Sans rire.
L’O Ka TERRE est une marque de vêtements en coton bio. Avec un logo que l’on pourra porter fièrement, pour une fois… Le produit est suffisamment différent, beau et agréable pour qu’il convainque par lui-même, mais il mérite toutefois de larges explications pour être compris. Parce qu’il n’est pas qu’un produit, justement.

Commençons par le coton.
L’industrie du coton repose bien entendu sur l’agriculture. Et l’on ne parle pas souvent de cette culture pour des raisons évidentes : d’abord parce qu’on ne la pratique pas vraiment en Normandie… Loin des yeux… Certainement aussi parce que le coton ne se mange pas encore en salade, et que le taux de pesticides résiduels qu’il contient ne nous préoccupe pas trop : tant que ça ne nous coupe pas l’appétit… Mais si nous avons encore faim, les terres concernées, elles, n’ont plus soif : l’abus de chimie les assèche et les pollutions engendrées par cette culture sont monstrueuses.
Des chiffres que l’on ne rappellera jamais assez : la culture du coton représente 3 % des surfaces cultivées dans le monde ; elle absorbe 25 % des pesticides utilisés sur la planète… Autant dire que le soutien à la culture bio dans cette filière constitue un des actes les plus écologique qui soit.

Bien entendu, l’industrie du coton ne finit pas avec sa culture : elle n’est que le début d’une longue suite de traitements qui le verra être blanchi au chlore, puis coloré avec les pires teintures qui soient, riches en métaux lourds, formaldéhydes et autres gâteries de ce genre. Ce n’est qu’après qu’il est tricoté ou tissé puisqu’il donne lieu à confection, souvent par des enfants ou dans les conditions que vous savez.

La filière de L’O Ka TERRE est donc toute autre. Le coton bio est majoritairement cultivé en Inde à la coopérative Maïkal. Puis il est filé et arrive sous forme de bobines à Roanne dans une fabrique qui emploie une vingtaine de personnes, rare vestige d’une industrie du textile autrefois florissante. Cette entreprise mérite qu’on s’y arrête, mais qu’on ne se méprenne pas : il ne s’agit pas d’un lieu d’artisanat exploitant de superbes métiers en bois, conformément à la belle idée baba du tissage qui nous vient à l’esprit… Ce sont bien des machines qui tournent jour et nuit pour produire les larges rouleaux de coton écrus qui seront utilisés par L’O Ka TERRE. Cette activité, pour mécanique qu’elle soit, n’en est pas évidente pour autant. Les machines demandent des réglages et recherches propres aux textures souhaitées par L’O Ka TERRE et sont également tributaires d’une fibre qui est différente : ce coton bio, dont les fils cassent parfois, dont les bourres encrassent les mécaniques ultra sophistiquées de métiers plus habitués aux fibres synthétiques… Il faut dix ans pour former un bon ouvrier du textile. Plus quelques années encore pour s’adapter à ces nouvelles exigences. Un travail supplémentaire pour cette entreprise qui joue le jeu de la difficulté et du risque, s’affirmant ainsi comme un véritable partenaire pour L’O Ka TERRE.
La filière est donc solidaire : nécessaire condition de sa survie, belle ambition pour son développement. Filière solidaire et déjà structurée, puisque la teinture du tissu se fait également sur Roanne selon des normes écologiques très sévères, tout comme la confection.

Et si nous ne vous avons pas encore parlé de création, c’est parce que nous allons vous présenter Didier : il crée avec sa “co-lokaterre” Angélique les modèles qu’ils font dessiner, grader puis mettre au point par un petit bureau d’étude, également de Roanne.

Sat’Info : Vas-y Didier, déroule-nous le fil de ta vie… Sans nous embobiner !
Didier : École de commerce… un tout petit peu… juste assez pour apprendre l’économie par le moins : moins cher, négocier… Puis j’ai fait un stage en grande distribution, et je me suis vite fatigué de fourguer des crédits à des gens qui n’en ont pas les moyens… Bilan de l’apprentissage : il est facile de faire moins cher, il suffit de tuer quelqu’un…

Le textile ?
J’ai travaillé pour une marque spécialiste du pull de montagne. En fréquentant les stations, surfeurs et randonneurs, je me suis aperçu qu’ils sont souvent peu conscients de l’univers privilégié dans lequel ils évoluent, avec parfois un comportement peu respectueux de l’environnement. Ils sont aussi, de par leur équipement, les vecteurs de marques qui ne véhiculent rien, si ce n’est de l’image… La marque pour laquelle je travaillais se faisant “bouffer” des parts de marché par les grandes surfaces, j’ai essayé de proposer une nouvelle orientation, en créant des vêtements en fibre issue du recyclage de bouteilles de plastique… mais nous ne sommes malheureusement pas arrivés à nous entendre sur ce projet. Cette marque écologique que je souhaitais, je l’ai finalement créé avec ma “co-lokaterre” Angélique, quelques années plus tard.

Pourquoi le coton ? Sachant que dans une logique “on fait tout nous-même avec les produits du coin”, le choix de la soie ou du chanvre aurait été encore plus cohérent…
Je n’ai pas de compétences particulières pour ces matières. Et puis j’aime le coton. Il est d’un usage courant, il permet de ne pas se sentir différent, on n’est pas obligé de le revendiquer. Sachant que le coton traditionnel est l’objet d’un arrosage de pesticides à haute dose que l’on retrouve dans les fibres, il y a aussi une bonne raison de travailler cette matière avec des normes écologiques. On fait avancer les choses !

Excuse-moi de te taquiner encore… Mais vu qu’on ne produit pas la matière première, est-ce à nous, Français, de la travailler, de la tricoter ?
Le développement durable, c’est donner à chacun l’opportunité de faire ce qu’il sait faire. En France, on a un vrai savoir-faire. La création des vêtements est française, le démarrage est là. Pourquoi irait-on la faire réaliser ailleurs ? D’autant qu’on a une véritable histoire, qu’on laisse filer à l’étranger uniquement pour des raisons de coût.

D’où provient votre coton ?
Inde majoritairement, mais également Turquie, Pérou, États-Unis. Ce sont de petites coopératives que l’on incite à travailler en bio, auxquelles on garantit un prix stable.

La qualité du coton bio est-elle la même ?
Au niveau de la culture, pas forcément. En “poussant” la plante à fond en conventionnel ils obtiennent des fibres plus longues qui rendent la fabrication du fil plus facile. Au niveau du tissu, il faut savoir qu’il est souvent étiré mécaniquement au ramage, qu’il est “calandré”. C’est la raison qui fait qu’il se rétracte après, au lavage ! Notre tissu, lui, est stable car nous ne l’étirons pas à outrance. De même qu’il n’est pas blanchi au chlore, mais simplement lavé au savon de Marseille, ce qui lui permet de conserver sa couleur écrue. Signalons également que le “taux de gras” sur le tissu est un indice de qualité : lorsque le travail est fait rapidement, l’huile lubrifiante des machines laisse des traces. Nous dosons cette huile avec soin, en utilisant une huile spéciale qui est conforme au cahier des charges.

Y a-t-il besoin de machines spécifiques pour ton activité ?
Plus de réglages que des machines à l’heure actuelle. Mais nous comptons faire de lourds investissements pour acheter des métiers qui nous permettront de tricoter des pulls. Ceci évitera d’avoir recours à ce qui se fait habituellement : découper le tissu pour avoir la forme souhaitée, ce qui génère 30 % de perte. Grâce à cette machine, nous ferons des économies de matière première, dans une optique écologique.

Comment se passe la teinture ?
Pour l’instant, nous faisons teindre nos rouleaux de coton ici, à Roanne. Mais cela ne nous permet d’obtenir que des tissus unis. À terme, il serait sympa que nous arrivions à faire teindre le fil afin de composer des tissus avec des motifs variés. Pour les chaussettes, les rayures…
Quant aux normes de qualité de la teinture, elles correspondent au cahier des charges “OEKO-TEX”. Il implique des exigences au niveau des composants des teintures, mais aussi du recyclage des eaux usagées, de toutes sortes de normes écologiques. Hors communauté européenne, les teintures utilisées pour le textile sont un vrai problème écologique, mais aussi de santé. Elles constituent malheureusement la majorité de ce que nous retrouvons dans les rayons des magasins…

Tes vêtements sont-ils garantis bio ?
C’est une histoire complexe, qui me met en désaccord avec Ecocert. J’achète du coton bio certifié avec toutes les garanties possibles et ne le transforme pas autrement qu’en le lavant et le teignant de manière écologique. Pourquoi devrais-je payer une nouvelle certification pour garantir le produit fini ? La logique est : plus tu es écolo, plus tu dois payer pour le faire savoir et le garantir ! Au bout du compte, c’est le client qui paye plusieurs fois la même chose… J’ai donc dit non pour la certification du produit fini, mais suis en mesure de prouver que je suis conforme aux exigences bio les plus strictes, de A à Z.

Êtes-vous nombreux en France sur le marché du vêtement bio ?
À ma connaissance, si les revendeurs sont nombreux, nous ne sommes que très peu à fabriquer en France : Ardelaine maîtrise la filière laine depuis plus de vingt ans, Eyos la soie, Magic Chanvre… le chanvre, et nous, le coton.

On voit pourtant beaucoup de vendeurs de “coton naturel” sur les salons…
Il y a effectivement beaucoup de gens qui se réclament du coton naturel… mais le coton est toujours naturel ! C’est sa culture ou son traitement qui ne le sont pas. Les commerçants qui utilisent cet argument abusent le client, sous prétexte que leur coton est écru, alors qu’il est cultivé tout à fait conventionnellement… Le message du coton bio n’est pas encore vraiment passé, il faut s’y employer ! J’ai vu des inscriptions “Non au FMI et à la mondialisation” sur des T-shirts tout ce qu’il y a de plus mondialisés, réalisés avec une matière polluée et exploitée. C’est dommage mais c’est surtout navrant… c’est un peu la politique du “faites ce que je dis, mais pas ce que je fais…”

Qu’en est-il du prix de ces vêtements ?
Identique au prix d’une marque conventionnelle moyenne gamme en boutique.

Esthétiquement, quels sont tes critères pour la création ?
Je voudrais éviter que L’O ka TERRE tombe dans la définition du prêt-à-porter : paraître… L’éphémère, le futile. Ça en devient ridicule : ces vêtements sont souvent si peu adaptés que les gens n’ont qu’une hâte en arrivant chez eux, c’est de les quitter… C’est le contraire que je veux faire : confort et élégance, tout simplement.

As-tu des références, en matière d’élégance ?
Non. Je pique à droite à gauche… Je n’aime pas ce qui est sophistiqué, clinquant, loin de l’individu, qui se vend parce qu’on sait faire saliver les gens, comme pour leur faire acheter une voiture… C’est représentatif de notre société. Pourtant, le soir, la voiture, on la laisse au garage, et les vêtements, on les enlève. Peu de gens sont assez forts pour dire : je suis comme ça, je ne mets pas de costumes. On veut toujours faire bonne figure…

Dis donc Didier : tu as dans les modèles que tu proposes une référence qui s’appelle “Ganja”. C’est un type de coton particulier ?
C’est dans la tête…

Jean-Louis Aubert ?
Au Téléphone… Il m’a effectivement appelé parce que je l’avais sollicité pour un projet de réalisation de boîtier de CD en plastique recyclé. Quant à l’objet de ta question, c’est certainement sa chanson : “loca-terre”… C’est une coïncidence, j’ai eu la même idée que lui, sans vouloir le copier ou même lui rendre hommage.

Si tu avais à retenir un disque, un tableau, un livre ?
Ça ne collerait pas avec tout ce que je viens de te dire… L’idée du favori ne fait pas parti de ma culture. Je ne serai pas sincère en étant catégorique sur un truc, j’écoute de tout, je lis de tout.

Impeccable ! Mais bon… Didier… Un petit effort… Tu serais le seul à ne pas nous avoir donné la moindre piste ?!
– De la vieille chanson française au Jazz, à la bossa… Récemment : Trio, Karen Ann, Henri Salvador…
– Pour les peintres, Matisse, Keith Harring, Combas…
– Les derniers livres que j’ai achetés : Franck Pavlov : L’état brun. Jacquiau : Les coulisses de la grande distribution. Ziegler : Les nouveaux maîtres du monde

JM