Un paysan heureux – Entretien : Francis Charriere

Initialement publié en juin 2001

bouton-vert7On a commencé à l’apéro, en commentant les matchs de Rugby de la veille. Le rugby, une des passions de Francis, qui semble bien résumer son état d’esprit. Un combat sain, beaucoup de respect, de fraternité et d’amitié, la troisième mi-temps… Pour celui qui aime avant tout le jeu et sait ignorer les querelles de clocher, qui supporte tantôt les équipes de Bourg, de Saint-Claude ou d’Oyonnax, ça semble être beaucoup plus qu’un sport… À toi, Francis !

Francis Charriere : Sais-tu comment on a appelé notre GAEC ? “Incorruptiblement vert !” Ça a été toute une histoire… Je venais de m’associer avec Fred, alors le premier nom que j’ai proposé, c’était “ Paire-vert pépère”. Ils m’ont appelé et m’ont dit qu’ils avaient un problème avec le nom, que ça n’allait pas… Qu’à cela ne tienne, j’en ai proposé un autre : “ Deux verts, bonjour les dégâts ”. On m’a à nouveau appelé, pour dire que ça ne passerait pas non plus à la commission de la DDA. Vu que la situation était un peu coincée, on m’a alors demandé de fournir une liste de huit noms, et ils m’ont dit qu’ils s’engageaient à en choisir un dans le lot. Je me souviens de “En vert et contre tous”, et du dernier de la liste, “ incorruptiblement vert ”. C’est celui qu’ils ont finalement retenu…

Ça s’annonce bien… Quelle est ton activité ?
Paysan ! On a 260 hectares, 75 vaches. On fait du lait, du comté, on vend les veaux. On cultive 45 hectares de céréales, pour nourrir les bêtes, le reste, c’est foin et pâture.

Les veaux que tu commercialises sont élevés sous la mère ?
Sous la mère, ou au biberon avec le lait de la mère, ça dépend. Mais il n’y a jamais eu de lait en poudre chez moi ! Il faut savoir s’adapter, et faire selon les besoins. Le biberon permet de mieux doser pour que le veau ne prenne pas trop, ça peut-être utile. En fait, la rigueur totale ne peut pas exister, il faut faire selon l’évolution des choses. Sinon, ça serait trop triste… Tiens, regarde les gaziers**, autour : ils fauchent tous ! Parce qu’on leur a dit de faire comme ça, et après qu’ils l’aient fait, ils se sentent débarrassés. Ils grillent l’herbe, le foin sera trop riche, les vaches auront cet hiver des problèmes d’acidose et ils feront appel au vétérinaire… Moi, je ne fauche pas, je sème… Je m’adapte. Il a plu longtemps cette année, les foins, ce sera plus tard.

Qu’est-ce qu’elles mangent en hiver, tes vaches ?
Du foin, des céréales et des légumineuses. Rien d’autre.

Tu produis tout ?
Bien sûr, et c’est certainement moins cher que pour ceux qui achètent des aliments pour bétail, mauvais qui plus est. Et ça ne demande pas beaucoup plus de travail, mais il faut de l’expérience. Il faut être capable. Observer. Je travaille beaucoup avec la lune, plus encore avec les constellations. Elles influencent la terre, c’est en fonction d’elles que je laboure, sème, fauche, récolte, met le lisier ou le compost, me débarrasse du liseron… Le champ d’orge que nous avons vu tout à l’heure, je n’ai pas pu épandre du compost dessus, car pendant les deux périodes favorables, il a plu. Tant pis. J’attendrai le bon moment pour mettre du lisier, la terre est saine, ça ira bien. Pendant ce temps, en conventionnel, ils achètent des engrais et plein d’autres choses, ils sont obligés de faire des emprunts pour se procurer le matériel pour les pulvériser, des semoirs à engrais et tout le tralala… Pour des résultats qui ne sont même pas vraiment meilleurs au niveau du rendement. Je considère qu’en bio, si on travaille bien, on produit presque à prix égal. Lorsque ça n’est pas le cas, on se rattrape avec un prix de vente plus élevé, c’est normal. Mais pour en arriver là, il faut la maîtrise. Et ça n’est pas la prime qui la donne…

Que penses-tu donc de ces primes à l’installation pour les agriculteurs qui passent en bio ?
A priori c’est une bonne chose, et les agriculteurs qui viennent au bio avec la ferme intention de s’y mettre sont les bienvenus, même si leur motivation première est pour certains l’argent, ce que je peux comprendre. Si le bio se développe comme ça, pourquoi pas, du moment que ça progresse. Mais parmi les nouveaux venus, beaucoup ne consacrent qu’une toute petite parcelle au bio, et restent en conventionnel pour le reste. Là, je ne suis pas d’accord. Soit on est convaincu, soit on ne l’est pas. D’autant que ceux-là retourneront probablement en conventionnel après leur période de contrat, soit cinq ans. Il faut bien utiliser l’argent de l’état, mais là, ça me fâche…

Que préconises-tu ?
Une période de reconversion plus longue. Non pas pour garantir une meilleure qualité, puisque de toute manière il faut bien une période de transition. Mais pour voir si le gars a vraiment envie, s’il est vraiment capable. Il pourrait être aidé durant cette période, sans toucher la prime définitive. S’il ne s’en sort pas correctement, tant pis, il retournera en conventionnel. Ça n’est pas si grave, il en vient… Je pense aussi que le contrat pour rester en bio devrait être de dix ans au lieu de cinq, pour éviter que les aller-retour conventionnel-bio-conventionnel soient trop faciles pour ceux qui ne font que chasser la prime…

Ne devrait-on pas d’entrée mieux former au bio ?
Tout est là. Au lycée agricole, il y a maintenant une option agriculture bio, quelques heures par semaine. C’est ridicule, ils apprennent tout le contraire durant le reste de leur formation… J’ai eu l’occasion de former des jeunes paysans, ils ne connaissent pas les vaches, ils les considèrent comme des machines. Et quand ça ne va pas, il y a toujours une piqûre, il n’y a qu’à appuyer… Si ces gars passent en bio, ça ne peut pas bien se passer. Regarde ces vaches qui ruminent : si tu les observes bien, tu les verras régurgiter. Là, celle-ci vient de faire remonter une boule d’herbe qu’elle va remâcher… Après avoir régurgité, elle mastique une soixantaine de fois avant de tout avaler de nouveau. Si elle le fait moins, ou plus longtemps, c’est qu’elle ne va pas bien. Lorsque je formais les paysans, il n’y en avait pas un qui savait combien de fois les vaches mastiquent… Il faut savoir également observer les bouses, un vrai baromètre. Et si une vache a des problèmes digestifs, au niveau de la flore, au lieu de faire une piqûre, tu peux prélever une boule d’herbe à une autre au moment où elle régurgite, pour la réensemencer à celle qui est malade… Il faut aller la chercher à la main dans la gueule de la vache, cette boule, et la technique, on ne l’apprend pas au lycée agricole ! Mais lorsqu’on connaît bien les animaux et qu’on les traite en conséquence, qu’on les nourrit convenablement, ils sont beaucoup moins malades, on a moins recours au vétérinaire, aux antibiotiques, les vaches sont fécondées beaucoup plus facilement, etc… Pour celui qui sait faire, c’est finalement beaucoup moins de soucis. Notre préoccupation constante, c’est de respecter les bêtes, qu’elles durent, qu’elles soient bien… On en a une qui a treize ans, elle vêle encore. Normalement on devrait l’abattre, mais on ne le fera pas. Elle vivra tranquille, elle ne partira pas de chez nous. Il lui faut un petit bout de pré, qu’est-ce que ça coûte ? Mettre en œuvre de la vie : voilà ce que devrait être le boulot de tout éleveur.

Comment t’es-tu mis à l’élevage biologique ?
Avant de m’installer, je voulais être prof de Gym ou paysan. J’étais le dernier de cinq enfants, et c’est moi qui ais finalement repris l’exploitation de mon père. Mais j’avais fait des stages et j’avais été dégoûté parce que j’avais vu. Les bêtes piquées, tout ça… Et je ne voulais pas non plus rentrer dans le principe des contrats. Je me suis donc installé directement en bio, à 22 ans.

Ton père ne pratiquait pas du tout ainsi ?
Non, il était dans le système. Mais il m’a apporté quelque chose qui guide mon action : le sens de l’entraide entre les paysans, et l’idée de la mutualisation. Ce que je souhaite au monde paysan et ce pour quoi j’agis tient en trois mots : union, solidarité, mutualisation. L’union, elle peut être du type de celle que nous avons créé pour le comté, “ l ‘Union des Fruitières Bio-comtoises ”. Il n’y a pas de gros ou de petits producteurs, pas de différence entre ancien bio qui auraient tout le mérite et les autres, pas de leader, c’est tout le monde à la même enseigne. La solidarité c’est l’entraide, qui permet de sortir de la difficulté, ou de ne pas payer, lorsque payer n’est pas nécessaire : un éleveur en plaine peut donner des céréales à celui qui est au-dessus de 600 mètres et ne peut pas les produire, lequel peut apporter du lisier s’il en a à profusion. Un exemple de ce qui peut contribuer à ce que le bio soit économiquement viable. Et la mutualisation, qui est la grande idée. Il y a un prix pour vendre nos produits, on n’en bouge pas. Ce prix reflète notre travail, nous ne sommes plus tributaires des cours du marché ou de la demande.
Ce que nous avons fait pour le comté, on pourrait le faire pour tout le reste…

Tu court-circuites un peu les syndicats…
Les syndicats, je ne les supporte pas… À partir du moment où il y a des élections, il y a des alliances, des dérives. La mutualisation me semble être la seule solution pour respecter chacun sans compromis.

Dans le domaine de la viande, vous n’en êtes pas encore à cette mutualisation. Comment se définissent les prix avec Carrara ?
Avec Jean-Loup, on a fixé le prix du veau une fois, il y a deux ou trois ans. Depuis, on n’en a pas changé. Ce prix nous paye pour notre travail, tout se passe bien.

Carrara, puisqu’on en parle, a fait le choix de ne travailler qu’avec des éleveurs qui ont dix ans de pratique dans le bio. Démarche estimable, mais qui n’incite pas les éleveurs à passer en bio. Qu’en penses-tu ?
Et toi, qu’est-ce que tu en penses ?

Dans le domaine des fruits et légumes, il nous arrive d’aider les producteurs en reconversion en vendant leurs produits, tout en informant bien entendu nos clients si c’est le cas. Mais dans le domaine de la viande, où il est largement question de sécurité alimentaire, nous sommes vraiment contents que Carrara ne sélectionne que les éleveurs confirmés et donne le maximum de garanties à nos clients…
Je comprends ce point de vue, parce que vous devez rendre des comptes à vos clients. Moi, je n’ai rien à défendre en la matière, et je ne gagne pas un centime de plus en souhaitant la bienvenue à tout éleveur sincèrement convaincu par le bio. Je ne fais que prôner un état d’esprit.

Tu n’as finalement pas fait prof de gym, mais tu as l’air d’être sacrément bien dans tes baskets…
J’ai vraiment l’impression de faire le plus beau métier du monde. Et tous ceux qui travaillent en étant convaincus parce qu’ils font te diront la même chose. C’est sûr que celui qui ne pense qu’à remplir ses formulaires de subvention et à traire ses vaches toujours plus vite ne peut pas être bien, lui.

Dans les pionniers du bio, on trouve pourtant des gens fatigués, parfois aigris…
On est tous marqués. Pas par le travail, par le système, et je comprends ceux qui sont aigris. Mais si tu regardes bien, dans leur travail, les anciens du bio sont paisibles. Tu as vu Guy Chevalier, qui nous a reçus l’autre jour ? Il a l’air à l’aise, non ?

Oui ! Peux-tu nous faire partager ton bonheur en nous citant un tableau, un livre et un disque qui t’aient marqué ?
– Je n’ai jamais pris l’avion, mais la première fois que je le prendrai, ce sera pour aller à Cuba. Et pas pour serrer la main à Fidel Castro, crois-moi. Non, pour aller sur les traces de Che Guevara. Je suis hâté et ne me suis jamais recueilli nulle part, mais là-bas, je le ferai. C’est pourquoi, plus qu’un tableau, je retiendrais la fameuse photo du Che, celle qui a fait le tour du monde. (Une semaine après l’entretien, on apprenait le décès d’Alberto Diaz, dit Korda, l’auteur de cette photo).
– Pour le Livre… En fait, je choisirais Charlie Hebdo
– Le disque serait probablement de Jean Ferrat. Mais j’aurai pu te dire Brassens, Graeme Allright, François Béranger… Ça, c’est des gaziers !

JM