Terre Vivante – Centre névralgique

Initialement publié en juillet 2019

Maison d’édition, magazine, jardin, lieu de formation, d’apprentissage et de recherche appliquée : Terre Vivante est tout cela. Terre Vivante n’est pas : un parc d’attraction, une utopie, une jardinerie, une communauté hippie. Depuis quarante ans, Terre Vivante “est”. Récit.

Du militantisme au centre écologique

Il était une fois, forcément, le début des années 1980. Un groupe de sept militants écologistes convaincus se retrouve régulièrement au sein de l’association Nature & Progrès. Ils sont ingénieurs agronomes, concernés par l’agriculture en Afrique, l’altermondialisme, dans la mouvance de René Dumont. Leur objectif : convaincre le reste de la population qu’il faut sauver le monde (à l’époque, on ne disait pas encore “la planète”) et démontrer que jardiner bio n’est ni un sacerdoce, ni une lubie. A l’heure du 100% phyto, le défi est d’ampleur. Pour le relever, rien de tel que lancer un magazine ! C’est ainsi que naissent conjointement, à Paris, l’association Terre vivante et la revue Les 4 saisons du jardinage.

Cette dernière n’a rien d’un fanzine bricolé à la va-vite. La bande des sept, dont Claude Aubert et Karin Mundt, fait en effet preuve d’une expertise très sûre et du professionnalisme assorti. Rapidement, le magazine, au contenu dense et soigné, a suffisamment d’abonnés pour pouvoir vivre à peu près correctement. Alors vient l’envie de faire des livres, faits “maison” et vendus dans les boutiques bio que l’association démarche en direct. Jardinage, alimentation, santé (Karine Mundt se passionne pour le jeûne, la cure de raisin), construction écologique… Certains des ouvrages pionniers parus à l’époque font toujours référence.

Nous voilà au début des années 1990. La population française n’est toujours pas très concernée par l’écologie en général ni au jardin en particulier… Terre vivante doit encore convaincre. Pour ce faire, rien de tel que de passer à la pratique ! En cherchant la difficulté, car si on peut le faire dans un lieu aussi compliqué, pourquoi pas vous, dans votre jardin ? L’heure de l’exode urbain a sonné et l’association se met en quête de terres où installer un centre de découverte de l’écologie pratique. Le projet n’est pas agricole, il s’agit de créer des jardins démonstratifs, de montrer l’exemple. C’est finalement à Mens, dans le Trièves, qu’on leur cède pour un franc symbolique un domaine éloigné de tout. Une terre en friche, ingrate, sans accès à l’eau. Pas d’usines, pas de centrales : à l’époque la petite région montagneuse du Sud de l’Isère vit tranquillement à l’écart de la métropole grenobloise. La population locale ne voit pas d’un très bon œil l’installation de ces écolos militants dans un ancien pré carré de chasseurs… On est en 1994.

Vaille que vaille, le chantier s’organise autour d’experts et de jeunes bénévoles. L’association en finance la moitié, des fonds obtenus grâce à des programmes français et européens font le reste. C’est un travail de titan qui absorbe tout l’argent et l’énergie de Terre vivante. L’association connait un passage à vide. Du renfort au niveau commercial, éditorial et communication lui permet de reprendre ses esprits. En 2005, Terre vivante devient une SCOP dont chaque salarié (une trentaine) est associé.

Et puis enfin, ça bouge. Nous sommes dans les années 2000 et les Français commencent à se montrer désireux d’apprendre. De lieu de démonstration, le centre devient un espace de pédagogie active à destination des professionnels comme des particuliers. Un peu d’évangélisation avec l’accueil d’écoliers et des formations solides destinées à des stagiaires venus du monde de la jardinerie comme des parcs régionaux. Ce modèle est toujours en vigueur : particuliers comme jardiniers pros apprennent sur place à allier la théorie à la pratique.

De gauche à droite : Olivier Blanche, directeur du centre, Helena Amalric, designeuse en biomimétisme, Françoise Faugeras, directrice commerciale, Jocelyn Rivoire, rédacteur, Pascal Aspe, jardinier, Brigitte Michaud, éditrice, et Marie-Do Montixi, cuisinière.

Le magazine des 4 Saisons

Le petit journal noir et blanc des débuts est aujourd’hui une belle revue agréablement illustrée, au contenu toujours aussi fourni. Et toujours autant à part dans le grand monde de la presse. Car si les 4 Saisons est toujours là et diffusé à près de 40 000 exemplaires à chaque numéro, c’est avant tout grâce à ses abonnés. Ceux-ci font partie intégrante de la ligne éditoriale. Ils constituent une véritable communauté de “jardiniers pratiquants” qui échangent sur les réseaux sociaux et écrivent régulièrement au journal, qui répond. Pour Marie Arnould, rédactrice en chef, pas question de les décevoir ! De Terre vivante, les lecteurs des 4 Saisons attendent une doxa, une vérité absolue. La rédaction, qui répond quotidiennement et gratuitement à chacun des mille courriers annuels, propose en échange de plus en plus de débats et de mises en perspective. Pour le reste, l’équipe de cinq journalistes, accompagnés d’une quinzaine de pigistes réguliers, est sans cesse à la recherche de thématiques qui vont aussi au-delà du jardin, vers les “alternatives” au sens large, qui font sens.

 

La maison d’édition

Parce qu’il fallait faire, au début, des livres qui ne coûtaient pas trop cher, la maison d’édition Terre vivante a longtemps été spécialiste des livres sans auteur ! Les lecteurs des 4 saisons envoyaient recettes et retours d’expérience, cela donnait de précieux recueils. Ceux-ci constituent l’embryon de l’ADN Terre vivante, un mélange d’expertise et de retours d’expériences vécues par le commun des mortels – jamais de grandes théories non tamisées par un passage à l’acte. Une démarche rare dans le milieu de l’édition, qui s’illustre autant sur le fond que dans “l’objet livre”.

Qu’est-ce qui fait qu’un livre est écolo ? Son papier, recyclé ou bien issu de forêts françaises gérées durablement. Son lieu d’impression, en France autant que possible, avec des imprimeurs souvent régionaux, partenaires de longue date. Son cycle de vie, depuis le temps laissé aux auteurs pour livrer le meilleur, jusqu’à une gestion des stocks en bon père de famille, pour éviter d’imprimer plus que nécessaire. Au pire, donner ou recycler les titres invendus. Ce qui est rare, car l’artisan du livre qu’est Terre vivante ne se contente pas de surfer sur la cinquantaine de nouveaux ouvrages livrés en pâture chaque année. Il vend encore et toujours du “fond”, des références qui résistent au temps qui passe. Le guide du potager bio en est un bel exemple.

La maison d’édition a vécu des vagues de concurrence successives. La première, en 2007, lorsque des éditeurs non militants se sont lancés sur le créneau porteur du jardinage bio. Terre vivante a réagi en réorganisant ses collections et en augmentant sa production. La seconde vague, c’est en ce moment : toutes les grandes maisons d’édition se targuent de proposer de l’écologie pratique à la mode Terre vivante, avec une force de frappe qui n’est pas celle d’une SCOP… Pour rester présent, il a été décidé de ne changer ni les thématiques de base, ni les méthodes de travail, mais de ne pas hésiter à casser les codes. Ce fut chose faite avec la collection Champ d’action et son titre-phare sur le jardin punk. Brigitte Michaud, éditrice en chef, compare sa maison à une maternité à temps de gestation prolongé (dix-huit mois en moyenne) ! Elle met sur pied son programme de parutions sur trois bonnes années, le temps de voir venir et de travailler en profondeur avec les auteurs, les éditrices et les illustrateurs. Les nouvelles idées sont légion, sans que plane le risque de vendre du vent. Les ouvrages répondent à un manque, un besoin réel. L’équipe éditoriale sait comment obtenir le meilleur d’experts pas forcément tous pédagogues, en les amenant à la hauteur du lecteur : les livres de médecins en sont une belle illustration (voir par exemple les interviews de Jean-Michel Charrié sur l’alimentation anti-cancer et de Michel de Lorgeril sur le régime méditerranéen dans Sat’info et sur satoriz.fr). Désormais solidement structurée, la maison d’édition Terre vivante peut s’autoriser les sorties de route (l’humour, avec La vie érotique de mon potager, ou encore la BD, pour bientôt) et l’aventure de la coédition, autour d’albums jeunesse ou de livres de yoga.

 

Au cœur de la matrice

Le centre Terre vivante est désormais au cœur d’un motif. Il est la matrice à partir de laquelle se créent des passerelles avec le territoire local comme avec la métropole grenobloise, le monde professionnel, politique et culturel, mais aussi celui de la recherche. Cinq hectares de jardins cernés par quarante-cinq autres de forêt. Des mares, des poules, des cabanes, des tipis en saule tressé, une maison bleue… Que peut-on bien chercher dans ce jardin extraordinaire ? D’abord, un peu tout ce qui concerne le jardinage bio. Pascal Aspe, jardinier en chef, expérimente et livre ses récits aux lecteurs des 4 saisons. Et puis il y a Helena et son labo posé à l’orée du bois. On entre là dans la recherche appliquée, avec microscope et boîtes de pétri ! Helena est experte en biomimétisme. Elle observe le vivant – en l’occurrence, la forêt – afin de trouver de nouvelles réponses à des besoins humains. Les champignons qui poussent sur les arbres deviennent des biomatériaux qui imitent le cuir ou le liège, les bactéries présentes dans les mares fournissent de la bioélectricité…Tout cela pourrait bien être mis à la disposition d’acteurs locaux pour créer des filières durables, voire même à tout un chacun, en réponse aux enjeux de demain.

CC

 

 

 

En juillet – août, le centre Terre vivante est ouvert tous les jours au public (visite guidée à 14h, restauration et librairie sur place). Le dimanche 25 août, le centre organisera sa “Grande lézarde” annuelle, journée autour de l’organisation du “rien faire” avec concours de sieste à la clé…

Toute l’année : stages et formations, ouverture au public selon la saison (consulter le site www.terrevivante.org).

À lire cet été :

Passeur de nature, de Cindy Chapelle et Emilie Lagoeyte, en coédition avec Plume de carotte. Ou comment connaître suffisamment la nature et ses secrets pour les transmettre à nos enfants, en réponse au syndrome du “manque de nature”.
– La vie secrète de ma mare, de Gilles Leblais. Observer les habitants des zones humides aujourd’hui menacées, et pourquoi pas en créer une chez soi ?
– Ma petite saladerie à la maison, de Marie Chioca. De l’entrée au dessert, un moyen de mettre les végétaux, crus et cuits, au menu.
La collection yoga, en coédition avec Esprit Yoga : Je soigne ma lombalgie, Je retrouve un bon sommeil, J’apaise mes règles douloureuses, Je soigne mon hypertension… avec le yoga.