L’habitat sain – Entretien : Maxime Tassin

Initialement publié en octobre 2000

51Nous n’avons pas l’intention de vous vendre des maisons. Pas assez de place dans nos rayons ! Mais vous parler un peu d’architecture, si, tant il est vrai que tout ce qui concerne l’écologie et la santé vous intéresse et qu’il en est forcément question quand on aborde un sujet comme “l’habitat sain”. Tassin, c’est justement le nom de Maxime, notre interlocuteur, lequel préfère parler “d’habitation et santé”, pour éviter le jeu de mot précité. Cité ? Zut, encore un ! C’est promis, on n’en fera plus.

Maxime, qui sont tes clients ?
Des particuliers. La plupart du temps ils mangent bio, peuvent lire l’Impatient et connaître Terre vivante, préférer le yoga à l’aérobic, les médecines douces à la médecine officielle… C’est une clientèle réduite et très informée.

Peut-on parler d’un courant nouveau concernant l’habitation et la santé ?
Il y a un courant, mais les rapports entre l’habitat et la santé sont anciens : autrefois, lorsqu’un lieu d’habitation nuisait, il était détruit. Ce pouvait être à cause du choléra, de la tuberculose… Il y a eu de très nombreux morts à cause de la tuberculose. Chopin, entre autres, fait partie de ces victimes. Et lorsque Koch a découvert le bacille qui est responsable de cette maladie, on a compris que ce mal ne se transmettait pas que par l’humain, mais qu’il imprégnait longtemps les pièces qui manquaient d’air et de lumière, d’où leur destruction. Un autre fait qui montre que ces préoccupations ne sont pas nouvelles, c’est la classification des médecins hygiénistes, au début du siècle, qui déterminaient quels étaient les îlots de logement sains ou insalubres, au sens médical du terme.

Ces observations et destructions furent-elles rapidement suivies d’effets au niveau de la construction ?
Oui, si tu observes les grandes maisons bourgeoises , elles sont hautes de plafond et lumineuses. Mais il a fallu attendre Le Corbusier pour que ces connaissances profitent à l’ensemble de la population. Il avait d’ailleurs lancé un slogan : “Air et lumière pour tous, nous vaincrons la tuberculose “. Par la suite, les grandes tours et immeubles en béton tant décriés ont quand même eu le mérite de répondre à ces critères !

Où en est-on aujourd’hui ?
À part pour le plomb ou l’amiante, on n’en est plus à assainir, mais à construire sain. Tout en restant observateurs, car on rajoute toutes les années de nouvelles techniques qui peuvent apporter des nuisances, et qu’il faut savoir détecter.

Comment pourrait-on classifier ces nuisances ?
Il y a d’abord les pollutions par produits chimiques, dues aux traitements du bois, aux peintures, aux colles… Puis celles dues aux fibres comme l’amiante, la laine de verre, la laine de roche. Il faut aussi se prémunir des rayonnements non ionisants comme les champs électromagnétiques, plus rarement des rayonnements ionisants. Mais j’ai tout de même vu des carrelages radioactifs, qui sont rares, heureusement. On cherche aussi à éliminer le bruit, mais c’est plus facile : les décibels, on s’en rend compte, les becquerels, non ! On ne travaille d’ailleurs plus trop sur le bruit, car il y a eu de gros progrès en la matière : les revêtements des routes sont plus silencieux, les voitures aussi et il y a la NRA, Nouvelle Réglementation Acoustique, qui est maintenant à un bon niveau. De même, on travaille moins sur les dangers liés à l’électricité depuis l’apparition des disjoncteurs 30 milliampères , qui sont obligatoires pour le “neuf”, mais qu’il faudrait absolument généraliser partout pour “l’ancien”. On peut également étudier les nuisances apportées par les nouvelles techniques d’éclairage comme les néons, l’halogène…

On a parlé santé. Quelles sont les attentes de tes clients concernant l’écologie ?
Je dirais qu’elles varient beaucoup selon les individus, et j’ai l’habitude de classer ces différentes tendances en sept familles : la première, c’est les économiseurs d’énergie. Leur maison idéale produirait autant d’énergie qu’elle en consomme, voir plus ! La seconde est constituée de personnes qui sont préoccupées par les énergies intérieures et leurs rapports avec l’habitat : ils ne dorment pas la tête au sud, et s’ils sont fatigués le matin, c’est qu’ils ont dormi sur un nœud Hartmann… Leur maison préférée est située souvent à la montagne, près d’une cascade pour que l’ionisation soit maximale…

Que penses-tu personnellement de la radiesthésie appliquée au bâtiment ?
C’est une approche très crédible. Mais malheureusement, le titre de radiesthésiste est auto attribué… C’est une des rares professions, avec psychanalyste et urbaniste, où n’importe qui peut poser sa plaque en toute légalité.

La troisième famille…
Ce sont les recycleurs… Leur maison idéale est en palette recyclée, qu’ils badigeonnent à l’huile de vidange usagée… Ils sont également soucieux de ce que deviendra leur maison après destruction. La quatrième, ce sont les mystiques : le Feng Shui, les effets liés aux formes… Ils recherchent les protections spirituelles, inscrivent un sigle cabalistique au-dessus de leur porte et se sentent rassurés par la présence d’une vierge en marbre du quinzième siècle… Dans la cinquième famille, les gens se préoccupent de transports et organisent leur vie autour d’une habitation bien située, qui leur évitera les voyages inutiles et préservera la société de la voiture omniprésente. La sixième veille à ce que sa maison ne gène pas les loutres ou les hirondelles, préserve la flore…Ils pourraient casser un enduit déjà posé pour laisser passer une musaraigne ! La dernière famille se soucie du paysage et cherche à s’y intégrer en bâtissant au bon endroit et dans le style de la région.

Tu sembles avoir un regard amusé sur chacune d’entre elles…
Parce que la plupart du temps, les gens se spécialisent à outrance et se focalisent sur un aspect, en oubliant les autres. Je considère qu’en écologie “le mieux est l’ennemi du bien”. De mon point de vue, une maison écologique cherchera à améliorer chacun de ces points, plutôt qu’un seul. Quitte à faire des compromis. Construire une maison énergétiquement autonome n’a pas de sens si l’on doit faire 30 kilomètres en voiture pour se procurer une baguette de pain.

Construire écologique, est-ce que c’est plus cher ?
Je vais prendre trois exemples : j’ai eu à travailler sur un ensemble de 14 logements sociaux, pour lequel un schéma d’implantation avait déjà été établi. Nous avons réfléchi à quelques améliorations HQE (Haute Qualité Environnementale) et avons commencé par modifier l’emplacement du parking, qui était prévu derrière le bâtiment. En proposant qu’il soit devant, près de la rue, nous avons permis qu’il y ait un jardin derrière, nous avons amélioré la sécurité pour les enfants et économisé 70 mètres de voirie, puisqu’il n’y a pas à contourner le bâtiment pour l’accès au parking. Voici donc de très bonnes améliorations au niveau écologique qui permettent en plus de réaliser des économies. Un autre cas : un lycée, pour lequel il était prévu un revêtement en PVC pour le sol. Ce revêtement devant répondre à des normes de résistance et de sécurité drastiques était très cher. Pour le même prix, nous avons posé un lino de grande qualité, très agréable, aussi sécurisant et bien meilleur d’un point de vue écologique. Troisième exemple : si l’on veut éviter les fenêtres en PVC ou en aluminium, matériel polluant parce qu’extrêmement gourmand en électricité à la fabrication, il faut avoir recours au bois : les bois exotiques étant menacés, on utilise des bois locaux ou des bois du nord et dans ce cas-là, la démarche écologique amène un surcoût.

Réhabiliter une vieille maison, n’est-ce pas le nec plus ultra de la démarche écologique ?
Si ! Et d’un point de vue professionnel, c’est passionnant : il faut y passer beaucoup de temps pour trouver des astuces, des solutions innovantes…

On a parlé d’architecture, mais le bâtiment, c’est toute une filière. Trouve-t-on des compétences écologiques dans tous les corps de métier ?
En France, pas encore. Pourtant, des bureaux d’études aux maîtres d’ouvrage, des peintres aux électriciens, il y a beaucoup de questions à se poser, et il existe des réponses ! Tiens, regarde cette revue allemande, on trouve là une cinquantaine de matériaux isolants. Il faut savoir où les trouver, comment les appliquer… Les Allemands, les Hollandais et les Autrichiens sont beaucoup plus structurés que nous, mais ça pourrait bientôt arriver jusqu’ici : Saint Gobain vient de racheter Raab Kaarcher, un gros fabriquant et distributeur allemand de matériaux sains. Le marché commence à être rentable et ils nous concoctent certainement quelque chose pour la France…

Tu es militant écologiste, est-ce que cela a une incidence sur ton activité professionnelle ?
Bien sûr. D’abord, parce que je fonctionne “en réseau”, et que c’est comme ça que je pense qu’il faut travailler. Je n’aime pas ceux qui se prennent pour des maîtres et qui sont coupés des autres, sûrs de leur supériorité… Également parce que je reste un homme de gauche et que je considère que le logement sain doit être accessible à tout le monde, et non pas uniquement à quelques privilégiés. Les champs électromagnétiques doivent être réduits pour l’ensemble de la population !

Ton métier te laisse-t-il le temps de quelques loisirs ?
Le vélo, le ski, la randonnée. Dessiner dans la rue, aussi. On ne le fait pas assez, dans le métier. Il m’arrive de passer plusieurs après-midi à essayer de croquer un bâtiment au crayon aquarelle. J’aime beaucoup un jeu chinois, le Mah-Jong. Très poétique, génial, c’était à l’origine un jeu de tripot que je pratique volontiers avec des amis, en fin de soirée.

Pour terminer, la question que tous nos lecteurs attendent : si tu devais retenir un tableau, un livre, un disque…
Le tableau serait l’œuvre d’un hyperréaliste américain. Pour le livre, j’hésite entre deux…

Vas-y pour les deux !
“Les racines du ciel”, de Romain Gary (une histoire de défense d’éléphant…), et “Malvil”, de Robert Merle (la vie après un accident nucléaire, dans le sud-ouest). Le disque serait interprété par Heifetz. J’ai écouté une série d’émissions sur ce violoniste, et il m’a sidéré…

JM