Le Pain des Fleurs

Initialement publié en mars 2005

Une histoire.

Un produit bio n’est pas anonyme. C’est ainsi que nous aimons le voir, c’est ainsi que vous aimez le recevoir.

Il y a des personnes, derrière. De petites histoires, parfois.

En voici une longue.

Le-pain-des-fleurs-tif 1962 : naissance de Roland Chabanol, aux forceps.

Quinze jours avant ses dix-huit ans, Roland se laisse emballer par « La canonnière du Yang-tsé », un film avec Steve Mac Queen. Fascination totale… Fi de math sup à peine entrepris, il quittera aussitôt les études pour s’engager à dix-huit ans et un jour dans la marine. Peut-être y trouvera-t-il la liberté, les voyages et l’argent… L’argent dont il a immédiatement besoin pour s’acheter les voitures dont il rêve, les plus belles. Profil bio, hein ?
La liberté dans la marine, il a quelque peine à la débusquer… Les voyages sont quant à eux passionnants, en second maître sur un escorteur d’escadre : départ en rade de Brest, retour en rade de Brest… L’argent ? Bof… pas plus que ça ; plutôt moins, même…

Roland quitte alors la marine mais garde la Bretagne. Pour y vendre des voitures, quelque temps. Souvenir marquant, le jour de la sortie de la « Renault super cinq », qu’il promotionne en se promenant dans l’une d’elle, tapageusement parée de ses autocollants « Essayez-moi ! ». Moins belle, la nouvelle petite chérie des Français, après l’accident qui la lui fera ressortir toute poisseuse d’un marais salant de Guérande… On se calme, Roland.

Non, il ne se calme pas ! Il faut réussir. Il faut des idées, et notre lascar en trouve après quelques expériences dans la cosmétique. Il sera le gars qui inventera le gel à effiler les moustaches ! lui qui en entretient de si belles… Vous rigolez ? Sa trouvaille verra le jour, mais ne se vendra que faiblement. Pas comme le gel à cheveux qu’il crée dans la foulée, un véritable succès. Le produit s’appelle Hairgum, il l’enrobe du mythe de l’aviateur-pionnier-gentleman-casse-cou-mais-distingué et s’envole vers le succès dont il rêvait. Pas à moitié : voyages, de Las Vegas à Hong Kong, une vingtaine de salariés, bref, la parfaite success story à l’américaine. L’argent qui va avec et les voitures, enfin… Allemandes ou américaines ? Les deux, misérable ! Chaque fois plus belles et rutilantes, plus grosses et plus puissantes : Mercedes Classe S et Cadillac… Jusqu’où ? Roland roule vers son destin supposé mais s’engouffre dans le vide.

Trente-cinq ans et déjà les doutes de la quarantaine : pourquoi tout ça, « à quoi ça sert » ? Plus grave, ou plus salutaire, selon les points de vue : « à quoi je sers ? ». Recherche de réponses grâce aux lectures qui s’enchaînent, beaucoup de doutes, peu de certitudes mais première décision : changement de cap, total. Ne plus gagner sa vie avec du futile ; être utile, aller dans le bon sens, celui d’une Terre qu’il faut considérer autrement. Ne plus critiquer les paysans, mais se mettre à l’agriculture, différemment ! Ce n’est pas une crise, c’est une direction, solide. Roland vend Hairgum et s’achète une ferme, non sans avoir souscrit à une formalité qu’il n’avait pas envisagée : pour être cultivateur, il faut un diplôme… Un an d’études, à apprendre à traire et à semer en compagnie d’ados, et c’est parti. Un nouveau but, une nouvelle fascination resurgie de l’enfance : après Steve Mac Queen, « La petite maison dans la prairie »…

La vie de paysan. Une seconde naissance. Aux forceps, bis… Rien ne se passe bien. Cumul de maladresses de sa part, d’incompréhension d’autre part et constat de la différence des chemins qui séparent les hommes. Cette ferme, d’abord, qu’il a dû arracher à la convoitise d’un autre, en faisant jouer la loi du plus fort, la sienne. Ses terres, que son voisin lui vole… L’affaire se réglera devant les tribunaux… Motif invoqué par ledit voisin : « Monsieur Roland Chabanol n’exploite pas son terrain et n’a que des velléités de culture… » Effectivement, du cassis a été planté et juste taillé, comme il se doit dans les premières années… Mais au milieu des herbes folles qui aident une terre longuement maltraitée par la chimie à se régénérer… Autre difficulté, les subventions d’aide à la reconversion, qu’on menace de lui retirer : Roland encourage en effet la biodiversité sur ses terres en alternant hamamélis, lavande et cassis ; en les espaçant, pour que la vie respire, pour que tout s’équilibre… ce qui ne plaît pas à ceux qui doivent évaluer la densité d’une culture, pour répondre ou non d’une bien réelle activité agricole et des aides financières qui peuvent l’accompagner… Les subventions seront finalement réduites de moitié. Nouvelle désillusion, parmi tant d’autres, que Roland évoque avec une touchante émotion : il s’inscrit au syndicat paysan des antimondialistes, dont il se fait révoquer pour avoir été… un ancien mondialisateur… On le surnomme l’Américain, JR… Bienvenue sur la voie du véritable changement…

Eau coupée, cultures qui s’assèchent… Inimitiés, c’est Jean de Florette revu et corrigé dans le Forez… Les difficultés le rendent-ils moins aimable, la herse derrière le tracteur moins séduisant que les sièges en cuir dans une berline ? Sa famille, partie intégrante de son rêve idéalisé à la campagne, se dissout. Roland ne craint plus le vide, il l’appelle de ses vœux et envisage de s’y perdre, définitivement.

pain-fleursPuis relativise. Comprend grâce au Bouddhisme qu’il peut surmonter plus qu’il ne le pensait. Une bouée de sauvetage. Yoga, méditation, pèlerinage au Tibet et leçons : les rudesses de la vie n’excluent pas la santé ; la véritable force s’apprend.
Que produire ? Notre homme ne cultive pas bien le blé. Trop d’interventions nécessaires, de passages au tracteur pour le nouvel adepte de Fukuoka : il veut aller dans le sens de la permaculture, lorsque la nature est mise en situation de produire, seule ; et comprend que le sarrasin se prête à cette idée. Première plantation à la Saint Jean ; surprise de voir apparaître de bien belles fleurs, quelques semaines plus tard… Les graines suivront, la récolte est là. Mais qui en voudra, de ce sarrasin ? Pas les Bretons, qui ont le leur. Et non-merci aux minotiers qui l’achètent à bas prix. Nouvel échec ?

Nouvel échec, nouveau rebond. Bien qu’aujourd’hui totalement paysan écolo dans l’âme, Roland est resté un entrepreneur, rarement à court d’idée, toujours capable de mobiliser et d’amplifier la moindre miette d’énergie. Il a décidé d’arrêter de fumer et pense au chewing-gum qui peut aider tous ceux qui se trouvent dans son cas. Il imagine un produit sain, loin des pâtes pétrochimiques qui diffusent leurs arômes artificiels dans les bouches de bien deux tiers de la planète… Se rappelle que la gomme lui a autrefois réussi, avec Hairgum… Coup de chance : le principal fabricant mondial de la machine qui lui permettrait de mettre au point sa pâte à mâcher se trouve à vingt kilomètres de là. Les essais se passent bien, la texture est bonne, mais Roland butte sur un point non négligeable, le goût. Après avoir essayé en vain les huiles essentielles, il se résout à utiliser les « arômes naturels ». Patatras… La lecture d’un dossier sur le sujet dans Sat’Info le convaincra que l’usage de ces arômes est totalement incompatible avec ses rêves d’excellence…

Hasard ? Bon Karma ? Miséricorde divine ? Miraculeuse influence d’une conjonction exceptionnelle des astres ? Aide toi et le ciel t’aidera… L’incroyable qui nous vaut cette histoire s’est alors produit : Roland rencontre l’ingénieur qui a mis au point la fameuse machine. Cet homme lui apprend par hasard qu’elle est également capable d’extruder… le sarrasin ! Information que personne, dans le monde de l’agroalimentaire conventionnel, n’avait jamais eu l’idée de relever… Extruder consistant à donner du volume à une farine par une cuisson rapide, un peu comme on « souffle » le riz, comme on « souffle » le blé…

Premier essai, premier succès. Le produit sera donc une « craquotte » au sarrasin, qu’on n’appellera surtout pas ainsi, parce qu’il s’agit d’un nom déposé… Il est d’entrée excellent. Mais Roland va faire plus, le bichonnant jusqu’à la perfection, lui apportant le meilleur, à tous niveaux : la farine de ce providentiel sarrasin, tout d’abord, obtenue à la meule de pierre. L’absence de levure dans la composition. Le sel utilisé, qui ne sera pas de Guérande… Désolé pour les amis bretons, mais rappelez-vous : l’inventeur du Pain des fleurs n’est pas le dernier à l’avoir souillé… Ce sera donc du sel de l’Himalaya, pur, né d’une mer qui s’est retirée il y a dix millions d’années, porteur d’une sacrée force, d’une incommensurable mémoire de la vie… Le peu de sucre qui équilibrera la craquette sera roux et bio… jusqu’à la lecture d’un autre dossier dans Sat’Info, qui convertira le plus réceptif de nos lecteurs aux indiscutables vertus du sucre complet. Son choix se portera alors sur le Rapadura.

Allez, encore une bonne nouvelle qui n’était pas prévue : Roland apprend les énormes besoins et demandes des clients bio en produits sans gluten ; le Pain des fleurs n’en contient pas… L’analyse le positionne en-deçà des sévères normes en la matière. Et puis il y a la satisfaction de valoriser une culture autrefois primordiale, injustement oubliée aujourd’hui. Le sarrasin pousse facilement, sans engrais, lutte lui-même contre les adventices, ces soi-disant mauvaises herbes qui n’en sont pas du tout. Il se contente de sols pauvres et fournit une énergie différente à celui qui le consomme : yang, celle de la terre et du feu.

Les paysans locaux s’inscriront-ils dans la logique de ce projet qui leur tend les bras ? Roland voudrait le croire. Il a raison. Mais s’interroge sur la nature de ses problèmes relationnels. Rumine sans cesse son incapacité à s’être fait admettre, lui qui sait pourtant aujourd’hui qu’on ne peut s’intégrer au monde paysan en s’y prenant comme un manche. Permets-toi un autre regard, Roland, ne porte pas seul le poids de tes échecs passés ; écoute Brassens : « Non, les brav’gens n’aiment pas que, l’on suive une autre route qu’eux ». C’est vrai, aussi.

Reste à vendre le Pain des fleurs : facile, il suffit de le faire déguster… Parfumé mais pas déroutant, agréable de texture, on le consomme en toute situation : en tartine au petit-déjeuner, à quatre heures avec le thé, à table en guise de pain, en toast… Marie-Claude, la responsable du magasin Satoriz à Saint-Étienne, sera la première à le proposer. Convaincue, elle sera convaincante, ses clients en redemandent. Tous les magasins Satoriz embrayent le pas. Amis lecteurs, demandez à le goûter lors de votre prochaine visite !

Roland s’efforcera quant à lui de séduire les Allemands, le mois prochain. Sera-t-il à nouveau « mondialisateur » ? La belle blague…

On te suivra, Roland. Ton Pain des fleurs mérite d’être connu, apprécié. Et pour ta formidable crème de cassis, c’est quand tu veux.

JM