Le label Max Havelaar – Entretien : Victor Ferreira

Initialement publié en novembre 2001

maxhavelaarLe commerce équitable

Max Havelaar n’est pas une marque, mais un label. On le trouve en France sur certains paquets de café, de thé, et depuis peu sur la banane. À l’occasion de la semaine de la solidarité, il nous a semblé intéressant de rencontrer le Président de l’association Max Havelaar, Victor Ferreira ; pour mieux comprendre ce que sont l’histoire et le mode de fonctionnement de cette organisation, ce que recouvre le label qu’elle propose. Rencontre dans les modestes locaux de l’association, à Montreuil.

Victor Ferreira : Le commerce équitable est une idée qui se pratique depuis quarante ans déjà, dans les “Magasins du Monde”. (Artisans du Monde, en France). C’est d’ailleurs l’Abbé Pierre qui est à l’origine du premier magasin en France. L’histoire de Max Havelaar remonte, elle, à 1986. Elle est partie du Mexique, où une communauté de petits producteurs de café a lancé un cri d’alarme : “Vous nous aidez par vos dons, c’est bien. Mais ce que nous voulons, c’est pouvoir vivre de notre travail.”. Les Hollandais ont entendu cet appel et ont mis au point un système pour que ces producteurs puissent sortir de l’assistanat. Max Havelaar a été créé, le système a commencé à fonctionner deux ans plus tard.

Sat’Info : C’était il y a quinze ans : que sont devenus ces petits producteurs ?
C’est justement un très bon exemple, puisque la coopérative qui a été créée, Uciri, a évolué de très belle manière : la question de la malnutrition a vite été dépassée et la communauté s’est organisée : elle dispose maintenant d’un centre de formation à la comptabilité, à la gestion, d’un centre de formation supérieur (“université”), d’un réseau de bus. Elle est arrivée à monter une usine de textile qui fabrique des jeans, à les exporter… Ils sont autonomes.

Si l’aide qui est apportée n’est pas de l’assistanat, en quoi consiste-t-elle ?
Le but, c’est de permettre le développement des pays du sud. Il faut donc commencer par identifier les producteurs qui ont besoin d’aides, leur permettre d’accéder au marché, ce qui n’est pas facile, et faire en sorte que les conditions commerciales soient justes. Voilà les grands principes. Mais ces principes ne recouvrent pas une même réalité selon qu’il s’agisse du café ou du thé, selon qu’on se trouve en Amérique du sud ou en Asie. Dans les deux cas, on garantit le cours à l’achat, bien au-dessus du cours officiel. C’est le côté le plus connu de notre action. Mais nous voulons aussi que ces travailleurs accèdent à l’autonomie, et ils bénéficient donc d’une prime au développement, qui n’est pas toujours utilisée de la même manière. Pour le thé, les très nombreuses personnes qui travaillent à la cueillette dans des conditions indécentes sont des salariés. Elles sont exploitées par des patrons. Pour obtenir la prime au développement, Max Havelaar fait en sorte que salariés et patrons s’assoient à la même table et décident de l’utilisation de cette prime. Ils doivent se mettre d’accords, et seuls les salariés ont le droit de veto. Dans le cas du café, c’est différent : les petits producteurs sont autonomes, ce sont souvent des familles. Nous leur demandons de s’organiser en coopérative, ils décident alors ensemble de l’utilisation de cette prime.

On imagine que pour la banane, qui vient d’apparaître dans nos rayons avec le label Max Havelaar, c’est encore différent…
Oui, car il y a un gros problème de santé qui se rajoute. La banane subit d’énormes traitements chimiques, déversés massivement par avion sur les plantations, qui occasionnent chez ceux qui y sont exposés cancers de la peau, du foie, malformations chez les nouveau-nés, stérilité et impuissance masculine. Face à cela, on préconise dans un premier temps des choses aussi bêtes que de prévenir les travailleurs avant de déverser ces tonnes d’insecticides, mais on en est là… D’utiliser l’hélicoptère plus que l’avion, il est plus précis dans les zones qu’il arrose… La banane que vous proposez est bio et ne reçoit donc pas ces traitements, elle provient de République Dominicaine. Le label bio a déjà été un premier pas notable vers moins de pauvreté, le label Max Havelaar est l’étape suivante et les conditions de vie des producteurs de banane dominicains ont beaucoup changé depuis la labellisation : assurance médicale, installation de pompes à eau dans les écoles, financement du transport scolaire…

Qu’en est-il de vos exigences dans le domaine de la protection de l’environnement ?
C’est une préoccupation qui apparaît dans tout ce que nous entreprenons, avec des attentes très précises de notre part. Nous avons une prime d’incitation supplémentaire pour le passage à la culture bio, qui est destinée à la formation et à la prise en charge des frais de certification. Pour bien comprendre que la qualité de l’environnement est inséparable des problèmes sociaux, il faut s’imaginer les conditions de vie des producteurs dans certains pays du sud : s’ils tombent malades à cause des traitements utilisés, ils ne peuvent pas se soigner. Ils n’ont plus de revenus lorsqu’ils doivent cesser de travailler. Et lorsqu’ils constatent que leurs terres sont foutues après vingt ans d’utilisation massive de chimie, ils sont privés de leur unique source de revenus. En France, dans la tête d’un certain nombre de personnes, on est encore dans le superflu lorsqu’on parle d’écologie. Ailleurs, la qualité de l’environnement est parfois directement et quotidiennement liée à la survie.

Quels types de contrôles effectuez-vous auprès des producteurs ?
Nous avons plusieurs types de contrôleurs, qui restent souvent trois ou quatre jours sur place. À part lorsqu’ils sont face à des magouilles, leur logique n’est pas celle d’un couperet : ils sont avant tout là pour aider, ce sont des spécialistes du développement, c’est le but recherché. Je suis allé au Costa Rica visiter une coopérative à laquelle nous avions refusé le label, parce qu’ils avaient des problèmes de qualité. Ils étaient très surpris de me voir ! Mais si le refus de labellisation a été un échec, notre but est qu’ils surmontent leurs difficultés pour arriver à une admission. J’ai donc cherché à comprendre ce qu’était leur problème et les ai mis en contact avec une autre coopérative, de l’autre côté de la vallée, pour qu’ils s’inspirent de leur expérience.

Votre système est très abouti, les résultats obtenus probants et votre notoriété grandissante. À tel point qu’on entend parfois quelques reproches sur votre aspect hégémonique, sur le fait que des gens tout aussi efficaces que vous restent dans l’ombre, alors qu’ils réalisent un travail digne et humble depuis longtemps. Qu’en pensez-vous ?
On entend parfois dire que nous sommes d’extrême gauche, parce que nous essayons d’imposer un prix unique. Ou à l’opposé que nous cautionnons le système libéral puisque nous utilisons ses structures de distribution. On entend effectivement aussi que nous sommes un peu trop “uniques”, ce que nous comprenons. Mais c’est une partie de notre force. Notre but est le développement des pays du sud, avec des rapports commerciaux équitables. Lorsqu’on parle d’un tel but d’habitude, on considère que ça n’est pas possible, que le système n’est pas fait ainsi, que les lois du marché ne le permettent pas, etc… Face à tout cela, Max Havelaar est un pari. Nous voulons dire à tous : il existe une nouvelle façon de faire, non idéologique, à partir d’une réalité concrète. Il faut que les consommateurs se re-approprient le pouvoir. Chacun peut faire le choix de ses achats, et cette action individuelle s’inscrit dans une démarche collective, dans un lien direct avec le producteur. Choisir un produit Max Havelaar, c’est ça. On doit ainsi pouvoir réguler le commerce international, et même si tout ne fonctionne pas par la suite selon le mode du commerce équitable, les autres entreprises ne pourront pas ne pas en tenir compte. Si on nous reproche donc d’être un peu trop visibles, on l’assume : c’est notre force !

C’est la raison pour laquelle vous travaillez donc avec les grandes surfaces ?
Bien sûr ! Il faut impliquer tout le monde. Même ceux qui sont a priori “nos ennemis”. Il y a forcément chez eux des gens très bien, qui sont au service de ce système mais qui ont la volonté de faire ce qu’ils peuvent pour changer les choses. Ils en ont l’occasion.

Aussi bien au niveau social qu’écologique, le coton est une des pires filières qui soit. Avez-vous l’intention de vous en occuper ?
Oui, mais c’est très difficile. C’est la branche anglaise de Max Havelaar qui aborde le sujet actuellement. L’étude d’une filière demande beaucoup de temps, celle du coton encore plus que les autres.
D’autres produits sont labellisés, ailleurs qu’en France. Le cacao, le jus d’orange. La Suisse a fait des actions sur la fleur coupée, un secteur qui pose de graves problèmes écologiques et sociaux.

Qui finance Max Havelaar ?
Les consommateurs, en partie. À la différence des modes de certification bio, ce ne sont donc pas les producteurs ou les transformateurs qui payent les frais de labellisation. Les revenus générés par le léger surcoût d’un produit garanti permettent de financer environ 15 % de notre budget. Le reste provient d’aides : Ministère des Affaires Étrangères, Communauté Européenne, dons privés, café vendu lors de journée de sensibilisation…

La multiplicité des labels entraîne souvent perte d’efficacité et confusion pour le consommateur. Est-il possible d’envisager des regroupements, qui permettraient plus de lisibilité ?
Il en existe déjà. En France, “La plate-forme” qui regroupe les intervenants qui le désirent dans le domaine du commerce équitable. Nous en sommes un des moteurs. Au niveau européen, FLO, qui regroupe toutes les associations internationales Max Havelaar. Qui sont elles-mêmes représentées au niveau de FINE…

Max Havelaar est le héros d’un roman d’Édouard DOUWES DEKKER, écrit en 1860. Vous l’avez certainement lu…
Oui, le livre est un peu déroutant dans ses 50 premières pages. Après, ça va ! J’en conseille bien entendu la lecture, ne serait-ce que pour se rendre compte que les conditions déplorables qui sont décrites n’ont pas beaucoup évolué depuis…

Comment en êtes-vous venu au commerce équitable ?
Pendant dix ans, j’ai travaillé dans le privé pour la formation des cadres demandeurs d’emplois. Puis dans différentes ONG*. Comment faire changer les choses ici ? Mon côté militant vient peut-être de mon passé, puisque je suis issu d’une famille d’immigrés portugais. Il y a vingt ans, le Portugal était encore un pays en voie de développement.

Si vous aviez à choisir un tableau, un livre et un disque, auxquels penseriez-vous ?
– Le disque ? Manu Chao. “Clandestino”, le premier.
– Pour le livre, je ne vous surprendrai certainement pas en choisissant une biographie de Gandhi ou de Mandela…
– Le tableau… Je choisirai plutôt une image, celle de José Bové avec les menottes brandies au-dessus de la tête… Pour ce qu’elle représente : croire en la victoire, avec les menottes ! C’est le cas des producteurs, qui n’ont pas leur liberté. Et lorsque les pauvres essayent de prendre du pouvoir, ils jouent gros. On a oublié ça, ici. On n’est pas confronté au risque de perdre sa vie.

JM

Association Max Havelaar France
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93107 Montreuil Cedex
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