Le guarana, sur ses terres d’origine

Initialement publié en janvier 2005

guaranaSatoriz chez les Satéré !

Le guarana est au Brésil un produit de très grande consommation. Énorme. Il se décline à toutes les sauces pour des consommateurs à la recherche de stimulants, d’excitants ou d’un effet coupe-faim favorable aux régimes minceurs.

Le vrai guarana est pourtant bien autre chose. Nous avons eu le rare privilège de nous rendre sur ses terres d’origine, en pleine forêt amazonienne, pour en découvrir la richesse. Et vous la faire partager.

La forêt amazonienne abrite de nombreuses tribus indiennes, dont celle des Satéré-Mawé, mythique s’il en est. Constituée de 80 villages, elle regroupe 8 guarana1000 âmes vivant selon leur tradition, loin de tout. Cette communauté est unique : de par son passé, puisque ce peuple de la forêt se décrit lui-même comme étant le fils du guarana, une petite baie qu’ils ont « domestiquée » et appris à transformer au cours de longs siècles. De par son présent, puisque contrairement à toutes les autres tribus, les Satéré-Mawé ne vivent pas de l’assistance instaurée par institutions « des hommes blancs » qui s’achètent une bonne conscience après des années de persécutions. Les Satéré-Mawé ont su se prendre en main et existent, excusez les gros mots, tant « politiquement » qu’ « économiquement », nous y reviendrons. Cette communauté est enfin unique de par la perception qu’elle a de son futur : rien de ce qu’elle entreprend n’offense son histoire.

Au quotidien, Obadias s'habille comme vous et nous lorsqu'il fait chaud... A l'occasion d'une marche en forêt, il s'est enduit d'un mélange d'huile de Copaïba et d'Urucum, comme le faisaient ses ancêtres.

Au quotidien, Obadias s’habille comme vous et nous lorsqu’il fait chaud… A l’occasion d’une marche en forêt, il s’est enduit d’un mélange d’huile de Copaïba et d’Urucum, comme le faisaient ses ancêtres.

Ce peuple nous a surpris par sa capacité à se positionner dans un monde si complexe… Une telle force ne peut être le fruit d’une seule vision, le fait d’un seul homme. Elle s’incarne toutefois aujourd’hui indiscutablement en l’un d’eux, Obadias.

Obadias a su rassembler les villages, réconcilier ceux que deux rives éloignent parfois et les faire adhérer à un projet qui justifie notre présence chez eux : celui du guarana. Obadias est le lien avec Guayapi, la société qui commercialise en des rapports équitables et fraternels le produit unique qu’ils élaborent. Obadias sera notre passeport pour nous introduire au cœur des villages, là où la vie s’écoule, au rythme des travaux quotidiens.

Nous avons bien tous les mêmes réactions, où que nous soyons sur la planète… Ici comme ailleurs, les enfants commencent par se cacher tout en se montrant… Puis ne demandent qu’à courir, à jouer. Les ados sont en retrait, entre eux. Les jeunes femmes se font discrètes et minaudent imperceptiblement… Les adultes, eux comme nous, s’empêtrent dans des protocoles différents mais ne s’offusquent pas des ratés… avant de baisser la garde pour laisser place au seul langage universel, le sourire. Nous sommes là pour découvrir et faire connaître ce qui les fait vivre. Ils le savent.

Le guarana est une baie sauvage rouge orangée que l’on récolte deux fois par année. Il pousse naturellement entre ombre et lumière, lorsque la forêt est moins épaisse, là où nous l’avons rencontré. On le trouve aussi dans l’obscurité de la jungle, belle liane s’appuyant sur d’autres arbres «amis». Des oiseaux, comme le toucan, sont friands de sa pulpe et permettent de le repérer, leur tournoiement au-dessus des arbustes signalant sa présence. Quant aux Satéré-Mawé, ils guarana2l’ont toujours consommé. Leur peuple en est même né, selon une légende que les jeunes enfants apprennent aujourd’hui dans leurs petites écoles. L’omniprésence de cette baie dans la vie et les mythes de ces Indiens pose la question : que peut avoir de si unique ce produit pour qu’il constitue le socle d’une société si lucide, si vive et si joviale ?

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L’arbre à Copaïba

La réponse se lie au quotidien. Le rite de la consommation du guarana est un moment de partage. Il a lieu à chaque fois que les adultes se réunissent, avant de partir à la pêche, à la chasse. Cette cérémonie du partage du guarana s’appelle le « sapô », et il y règne une ambiance particulière : c’est un moment pendant lequel les mauvaises langues se taisent, où l’on s’efforce d’être positif. La calebasse de noix de coco contenant la préparation de poudre de guarana et d’eau tourne de main en main, chacun y trempe les lèvres, presque recueilli. Le guarana inspire alors les belles paroles, instaure l’harmonie entre les participants. Il favorise l’expression, permet de prendre les bonnes décisions et augmente la vigilance, la concentration. Si l’on ajoute le fait qu’il est un excellent stimulant physique, on comprend bien l’importance qu’il peut aussi avoir lors de leurs randonnées en forêt, quand la marche est longue et que tous les sens sont en éveil. Le guarana ayant également la caractéristique de diminuer la sensation de faim, il est parfaitement adapté aux périodes de chasse durant lesquelles chacun n’a pas toujours suffisamment de vivres sous la main.

C’est d’ailleurs cet effet coupe-faim qui a contribué à le faire connaître en Europe, on comprend aisément pourquoi. Qu’en est-il de ses autres avantages ?

guarana24C’est là que réside le quiproquo que nous relations en introduction : le guarana est devenu dans les pays occidentaux le produit idéal pour les fêtards raisonnables qui souhaitent danser toute la nuit sans toucher à l’ecstasy… Grand bien leur fasse, c’est une riche idée que de prendre le meilleur de ce qu’offre la vie en en refusant le moins bon. Mais le guarana a de ce fait acquis la réputation d’être un excitant qui empêche de dormir, ce que n’est en aucun cas celui des Satéré-Mawé ! Lesquels en prennent même le soir, appréciant sa capacité à induire des rêves forts, intenses. Il nous faut donc, pour bien comprendre l’origine du malentendu, examiner ce qui différencie leur production de celle que l’on trouve partout ailleurs. Le fruit tout d’abord, qui pousse ici en profitant de l’harmonie totale qui règne dans la forêt amazonienne, le plus vaste et riche écosystème de notre planète. Les plans se renouvellent au hasard de la pollinisation par les insectes et les oiseaux, à l’abri du soleil excessif, dans un environnement tout en guarana22nuances. Ailleurs, à Bahia par exemple, il s’en cultive 100 000 tonnes à l’année (contre 7 tonnes cueillies sur l’ensemble du territoire des Satéré Mawé) ! La culture intensive en monoculture s’effectue alors en plein caniard sur des sols pauvres, grâce à l’aide des engrais et pesticides que vous connaissez bien. Le fruit ne peut être le même… La transformation du noyau de la baie qui donne la poudre de guarana est à l’avenant : le guarana bas de gamme est rapidement torréfié dans de grands fours en métal. Un process oxydant qui exacerbe le côté excitant du guarana, le rendant apparemment efficace alors qu’il est plutôt déstabilisant pour l’organisme. Celui des Satéré-Mawé résulte d’un savoir faire extrêmement lent et précis, inchangé depuis des siècles : la pulpe est séparée du noyau à la main, en famille. Puis ce noyau est « cuisiné » – et non « grillé ! » – sur de petits fours chauffés au bois de miriçu, pendant six jours. Cette phase de la préparation demande l’attention constante de plusieurs personnes se relayant sans interruption, même la nuit, pour brasser les baies sur la grande cuve d’argile qui surplombe le feu doux. Après ce lent séchage qui respecte les vitamines, minéraux et tanins du guarana, celui-ci est aggloméré, roulé puis séché pendant 40 jours*. Le produit obtenu diffusera harmonieusement ses principes actifs, dont la guaranine, dans la durée, sans effet d’excitation. Un procédé qui a fait ses preuves depuis des siècles et dont l’usage quotidien réussi parfaitement à une tribu éclairée, qui sait respecter la lenteur. « Le temps n’épargne pas ce que l’on fait sans lui »**. Et vice versa.

guarana15*Le guarana Guayapi que vous consommez n’a pas été aggloméré. Il est réduit en poudre par pulvérisation, à Manaus. Les Satéré Mawé préférent le rouler sous forme de bâton, ce qui leur permet une longue conservation (jusqu’à dix ans!) et leur garantit une utilisation en toutes circonstances, même en forêt.

** “Sibérie m’était contée. A tous les pêcheur du fleuve amour “. Livre-disque de Manu Chao et Wozniak.

Autant d’explications qui rendent indispensables les quelques considérations mercantiles qui suivent : le guarana des Satéré-Mawé se vend vingt fois plus cher à la production que le guarana bas de gamme que l’on trouve en gros sur le marché. La société Guayapi, pour sa part le vend certainement trois fois le prix de celui que vous trouverez ailleurs. Petit raccourci facile mais efficace : s’étonne-t-on que le prix d’un Château Pétrus soit deux cents fois plus élevé que celui d’un vin de table ?

guarana19Cette valeur ajoutée est le fruit d’un commerce où chacun respecte l’autre dans une relation qui permet aux deux parties d’envisager l’avenir. Tout ce que développent habituellement d’autres acteurs du commerce équitable, à un détail près qui mérite ici le détour : rien dans le commerce entre Guayapi et les Satéré-Mawé ne laisse entrevoir la prédominance de la force de proposition du premier. Tout montre au contraire l’équilibre de la relation de deux parties autonomes qui se sont rencontrées. Nuance. Les Satéré-Mawé n’ont attendu personne pour se fédérer et prendre leur destin en main, avec une force qui leur laisse entrevoir rien moins que le futur.
Quel développement peut bien se préparer une tribu que l’imaginaire collectif préférerait sans doute voir rester stagnante, avec des pagnes et des plumes ?

Les Satéré-Mawé sont habillés. Les ados semblent attirés par les
T-shirt fluo, qui s’accordent particulièrement bien à leur teint. Nous avons vu quelques adultes portant des montres. Il y a souvent dans les villages un moteur à essence permettant de propulser leur pirogue à une vitesse bien réduite, certes, mais qui rend possible une excursion à la ville la plus proche en 12 heures de navigation sur l’Amazone… Pourquoi noter de tels détails, qu’est-ce à dire ? Que ces Indiens filent tout droit vers les délices matériels et impasses du monde occidental ? Ou que nous, occidentaux, gardons jalousement le fait de profiter d’un certain bien-être, en nous offusquant que les peuples qui y accèdent à leur tour ne guarana21nous renvoient plus l’image rassurante de ce qui est immuable ? Voici ce que nous en pensons : jamais nous n’avons rencontré de communauté aussi mûre dans sa manière d’appréhender son destin. Ces convictions que nous avançons nous viennent de constatations, de faits : la véritable conscience des enjeux écologiques qu’ils ont, eux qui organisent dès aujourd’hui la collecte des quelques déchets dont ils sont responsables ; la prédominance qu’ils donnent à l’éducation, mais pas n’importe laquelle : les enfants apprennent à écrire le Satéré-Mawé et se ré-approprie leur culture d’origine, dans des écoles majoritairement financées par leur commerce ; la volonté qu’ils se sont donnés d’exister sur le plan politique, ce qui dénote un rare sens de la réalité et du pragmatisme utile : les villages sont organisés en un conseil général officiel, ce qui permet à la tribu de se faire respecter sur ces terres. La dignité permet de grandir.

guarana17Et puis il y a cette petite baie : les Satéré-Mawé se savent riches d’un trésor qu’ils ne trahiront pas ; ils sont le peuple de la forêt, les fils du guarana. Ils s’acharnent à le produire lentement selon leur procédé ancestral, sans imaginer une seconde qu’ils puissent le faire plus rapidement, mais moins bien. Bel exemple pratique : le guarana labellisé Satéré-Mawé se vendant chaque année un peu mieux, il faut anticiper et réfléchir à la possibilité d’en produire plus. La solution a été trouvée en concertation avec le FGP* : faire du miel… Les petites abeilles d’Amazonie qui le produisent (elles ne possèdent pas de dard) participent en effet activement à la pollinisation naturelle du guarana. La production annuelle pourrait être augmentée de manière notable, si le besoin se fait sentir, dans le parfait respect de la biodiversité.

* Forest Garden Product. 

guarana18Allons-y pour un cliché possible : est-ce ce même guarana qui a donné aux Satéré-Mawé leur courage et cette lucidité ? Est-ce grâce à lui qu’ils sont beaux, sains et rieurs ? Est-ce grâce à lui qu’ils ont la force de montrer aux 170 autres tribus amazoniennes qu’elles peuvent exister hors de l’assistanat ? Est-ce grâce à lui que le représentant élu de l’ensemble de ces tribus est un des leurs** ? Pourquoi pas. Bien au-delà de notre conception étriquée de la vision médicinale d’une substance, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur le rôle joué par le guarana : stimulant physique, certes ; intellectuel, aussi ; qui rend volontaire, aide à rassembler les hommes, à faire prendre la bonne décision, ne l’oublions pas ; mais riche de quelle force symbolique, bien au-delà de son effet moléculaire ? Porteur de quel message puissant autant que subtil que nous ne saurions décrire ? La légende que nous évoquions précédemment se termine par la vision d’un guarana soignant les hommes de leurs problèmes et gagnant le monde entier : la prophétie serait-elle en train de se réaliser ?

** Ce jeune Satéré-Mawé s’apelle Jécinaldo. Il a été formé par Obadias et fut élu en 2002, à 24 ans, coordinateur de la COIAB (Coordination des Organisations Indigènes de l’Amazonie Brésilienne, représentant 350 000 Indiens.)

JM

Le rituel du guarana chez les Satéré-Mawé

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Le guarana, presque mûr…

Au fond du panier.

Au fond du panier.

Le noyau est séparé à la main de sa pulpe, une activité traditionnellement familiale. Ne surtout pas imaginer qu'il s'agit là de faire "travailler" des enfants !

Le noyau est séparé à la main de sa pulpe, une activité traditionnellement familiale. Ne surtout pas imaginer qu’il s’agit là de faire “travailler” des enfants !

Le noyau du guarana est lentement séché pendant 6 jours.

Le noyau du guarana est lentement séché pendant 6 jours.

Le guarana est alors pilé avec un peu d'eau dans un mortier.

Le guarana est alors pilé avec un peu d’eau dans un mortier.

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La pâte ainsi obtenue est roulée à la main pour obtenir un bâton de guarana qui sera fumé pendant 40 jours.

La pâte ainsi obtenue est roulée à la main pour obtenir un bâton de guarana qui sera fumé pendant 40 jours.

Pour la préparation de la boisson, le bâton de guarana est frotté sur une pierre soigneusement choisie. On mélange la poudre ainsi obtenue à de l'eau dans une calebasse de noix de coco.

Pour la préparation de la boisson, le bâton de guarana est frotté sur une pierre soigneusement choisie. On mélange la poudre ainsi obtenue à de l’eau dans une calebasse de noix de coco.