Le dessin engagé – Entretien : Jef Vivant

Initialement publié en octobre 2006

vivantVoici un très bon dessinateur, drôle, concerné par ce qui nous concerne, ce qui vous concerne. De bonnes raisons pour lui faire une petite place dans Sat’Info. Un entretien d’abord : une fois n’est pas coutume, il ne fut pas réalisé de visu, mais sous forme d’un petit ping-pong épistolaire par courriel interposé. Tout ça !

Des dessins ensuite : ceux que nous avons sélectionnés sont tout-gentils-tout-mignons. Les durs à cuire se procureront la compilation « encore des bavures », vendues 9 euros dans tous les bons magasins Satoriz. Personnes sensibles exemptées…

Date et lieu de naissance, pedigree, sacrements, vaccinations…
Dessinateur de presse professionnel (carte N° 37721 !), chauve, végétarien, dessinant avec l’antérieur gauche… quatre bonnes raisons de se prendre une bastos dans la boîte à petits pois en cas d’épuration politico-gastro-ethnico-esthétique. Je suis né à Paris, entre la deuxième et la troisième guerre mondiale, qui commence à se faire attendre.

Parcours ?
Très tôt des dessins très moches sont parus dans des journaux motos, puis j’ai longuement étudié les moulures du plafond aux Beaux-arts pendant les cours d’Histoire de l’Art. Dessinateur à Moto Journal quelques années, j’ai pu grappiller trois sous, acheter une vieille maison dans les Ardennes et filer enfin dans les bois. Là, pas d’eau courante, pas d’électricité, pas de téléphone, pas de véhicule, mais pas de factures non plus. Chauffage au bois mort. « Il tiendra pas six mois », ça a duré dix ans. Aujourd’hui c’est en Dordogne que je gribouille, accompagné de ma femme Nathalie et notre fille Colline.

vivant1Cette compilation, une consécration ?
La toute première compile date de 83 : « Mémoires d’un Bouche-Trous », dix ans de dessins à Moto Journal, introuvable même au marché noir. Deux autres fascicules en noir et blanc : « Pour ceux qui ont de la cervelle entre les oreilles » et « Mortels dessins ». Dans « Encore des Bavures » j’ai fait entrer au chausse-pied 215 dessins. C’est parfois un peu tassé, mais le lecteur en a pour ses 9 euros.

Le président des États-Unis t’a-t-il fait payer sa préface ?
Non, il n’a pas osé. On est un peu en froid, Georges et moi. Tu noteras que le Président de la préface ne lui ressemble pas, il est intemporel : la brouille risque donc de durer.

Es-tu riche aujourd’hui ?
30 ans de dessins de presse et toujours pas de yacht ! Mais c’est être riche que de travailler chez soi à un boulot qu’on aime.

Travaillerais-tu pour n’importe quel journal pour le devenir ?
Taratata, j’ai récemment refusé de dessiner pour l’Herald of Pittsburg, le Boston Globe, The Independant of Buffalo, le Dallas Observer et le Milwaukee Monkiki… pour incompatibilité d’humour.

vivant2Qu’est-ce qui te fait rire ?
J’aime la blague à froid, le pince-sans-rire, le décalé, l’humour noir, tout ce qui grince et fait grincer. On devrait rire plus souvent, il paraît que c’est bon pour le cœur, le foie, les reins, la rate, la vessie, les neurones, les axones, le flux et le reflux, la digestion, le sommeil et le réveil ; tiens, au réveil, je sifflote souvent ou bien je me remets à chanter la chanson abandonnée la veille en m’endormant.

Pleurer ?
La souffrance humaine en général, le désespoir, la détresse ; et celle des bêtes. Les zoos, les cages, la chasse, la déforestation. C’est à pleurer ou à vomir, au choix.

Si tu étais un animal ?
Je choisirais sans hésiter le roi de la voltige aérienne : le Martinet ; dommage qu’il porte un nom de Père Fouettard…

Bravo ! À part ça, bête et méchant, Jef ?
Le dessin est réactif. Sur des sujets graves je serais plutôt méchant, parce que je pense qu’on n’a plus le temps de faire dans la dentelle, style gnan-gnan-gentillet. Sinon bête, oui. Du style « cruel ? Moi qui ne ferais pas de mal à une moche ? » ( voir p. 50 du SAT’INFO )

vivant3Te sens-tu héritier d’un courant ?
…alternatif, sans doute. Celui des années 70, qui semble reprendre du poil… d’hiver, j’espère : plus dru.

Précurseur ?
Des fois on précurse et des fois on passéise. J’utilise des toilettes sèches depuis 1976, on commence à en parler depuis peu et ce n’est pas encore entré dans les mœurs. Dans quelques années elles seront obligatoires, tout comme la récupération d’eau de pluie. À côté de ça, je grattouille le potager avec un trident du 18ème siècle.

Un petit mot sur l’écologie ?
Mascarade politicienne. Sinon bien sûr, simple bon sens que de prendre grand soin de sa demeure. Il n’y a que les grabataires qui font caca au lit.

Les paysans ?
Ici on est pas mal entouré d’agriculteurs bio, des jeunes qui se bougent. Les autres, je les vois comme celui dessiné p. 25 de l’album sous la légende « polluez moins qu’un gros plouc ».

Les citadins ?
Je suis pour que les gens s’entassent dans des villes, qu’ils gagnent beaucoup d’argent et qu’ils soient très heureux.

Les filles ?
À la maison les mâles sont en position d’infériorité : un chien, un coq, deux chats et moi, contre une chienne, dix poules, une oie, ma femme et ma fille. Je les aime toutes.

vivant4Que fais-tu quand tu ne dessines pas ?
Je ne dessine jamais pour moi ; pas même une jolie aquarelle, quelque chose de croquignolet qu’on dirait « oh, c’est beau ! ». En serais-je seulement capable ? Donc quand le boulot arrive, je dessine. Quand il n’arrive pas, j’en cherche et en attendant,

Jef Vivant, pas la grosse tête !   
Je flâne. Je gratte aussi la terre, avec plus ou moins de bonheur. Cette année les patates ont bien donné. Après, il y a toujours une planche à clouer.

Bordeaux ou Bourgogne ?
Pas raciste, j’aime tous les rouges et on rajoute les bières blondes, brunes et blanches, cidre, champagne.

Quick ou Mac-do ?
Lequel je déglingue en premier ?

PC ou mac ?
Je dessine avec les outils du siècle dernier : crayon, gomme, pinceau, encre, papier. Aucune intervention d’ordinateur sur les dessins, j’aurais l’impression de faire le boulot par un autre, et un autre que j’aime pas en plus… On finirait par se fâcher, un des deux sauterait par la fenêtre et s’écraserait par terre. Je l’aurais poussé volontairement. C’est un vieux Mac blanc/bleu de 97 sous OS 9.2 et ça suffit largement pour m’empoisonner la vie.

vivant5Sardou ou Pagny ?
J’écoute parfois la radio 1/4 d’heure le matin, je n’ai pas la télé et je me pose rarissimement dans un fauteuil pour écouter un CD : Neil Young, Jethro Tull, Doors, Dick Annegarn, des vieux machins, quoi. Un énervé comme moi a besoin de calme, j’adore le silence. Ça me rappelle les vers de Victor Hugo : « à six pieds sous terre un silence profond et tant de bruit à la surface ! »

Baba ou Bobo ?
Baba, oui, mais au rhum, et bobo quand ça fait mal. Je ne rentre pas dans le moule.

Bio dynamique ou bio statique ?
Inactif aujourd’hui, radioactif demain, c’était le superbe slogan antinucléaire. On a en face des types avec la puissance colossale de l’argent et du pouvoir : c’est le fer. De l’autre côté, les altermondialistes : c’est l’argile. Les deux ne colleront jamais, ça promet un joli chaos. J’attends le chaos.

Glurpsss ! Jef « Vivant »… jusqu’à quand ?
Une chose est sûre : je serai obligé de dessiner jusqu’à mon dernier coup de gomme parce que la retraite sera pas épaisse. Je laisserai à ma veuve quelques palettes d’invendus et le souvenir d’un mec brouillon.

Un livre, un tableau, un disque…
– Un livre, ce serait une Bible annotée et interlinéaire, Hébreux, grec, latin, avec les dictionnaires correspondants. Dans une poche latérale de ce gros sac à dos je glisserais l’Encyclopédie des Plantes comestibles de l’Europe, de François Couplan. Tout relié ensemble, ça ne fait qu’un livre !
– Un tableau : La Paye des Moissonneurs de Léon-Augustin Lhermitte (1882).
– Un disque : rien que des chants d’oiseaux, mais surtout sans commentaires.

JM