Le bio, les fruits et légumes, les saisons, le transport… et les autres – Entretien : Nicolas Reuse

Initialement publié en juillet 2008

reuse1Celui qui a dégusté une « noire de Crimée » ne pourra prétexter qu’aujourd’hui, les tomates n’ont plus de goût. Il est vrai qu’il s’agit là d’une variété d’hier… Mais d’hier ou d’aujourd’hui, les tomates peuvent être bonnes, pour peu qu’elles soient cultivées avec conscience et compétence.

Conscience et compétence… C’est pile le sujet que l’on peut évoquer avec Nicolas Reuse. Car outre le fait de cultiver et proposer ces « noires de Crimée » comme de nombreux autres fruits et légumes, ce vrai Monsieur du bio a beaucoup cherché, trouvé et partagé. C’est aussi un homme de forte conviction, qu’il a le talent de transmettre avec souplesse. Ce fut donc un bonheur que d’aller à sa rencontre et de recueillir pour vous ces propos mesurés, et pourtant parfois déroutants. Notamment parce qu’à l’heure où tout un chacun s’interroge enfin sur la saisonnalité des fruits et légumes et la provenance des aliments qu’il consomme, Nicolas ne s’engouffre pas dans la facilité des réponses évidentes et des règles trop vite édictées. Il nous rappelle que la terre est aussi peuplée d’êtres humains, et qu’on doit ne laisser personne sur le bord de la route.

Biogarden

reusePour présenter l’entreprise de Nicolas Reuse, on se risquera à un petit raccourci: celui d’estimer que le simple nom de son regroupement d’agriculteurs, « Biogarden », permet déjà d’en savoir pas mal sur son activité.

« Bio », parce que Nicolas s’y est entièrement consacré. « Garden », pour l’idée de jardin, tant en anglais qu’allemand. « Garden » également pour le département du Gard, où il cultive. Avec au final un petit assemblage de mots qui évoque autant qu’il dit: la vie, la verdure, le terroir, l’échange.

Nous voici donc à Bellegarde… dans le Gard. Les longues et larges serres que l’on voit ne trompent pas sur la nature agricole de l’endroit. Les vignes en lyres attestent d’un savoir-faire pointu, le bâtiment en bois d’une volonté écologique sans faille.

Nous sommes fin mai, le temps est désespérément gris, les allées boueuses de trop de pluies mais les tomates bien mûres et les melons gorgés de sucre. Un miracle ?

Histoire

reuse2Ton parcours dans le bio?
Je suis un peu tombé dedans, dès l’âge de 16 ans… Mes parents étaient passionnés d’agriculture bio, en Suisse. À l’époque, il n’y avait pas de réglementation, il suffisait d’avoir une bonne tête pour qu’on vous croie  sur parole ! J’ai étudié l’agronomie, avec une spécialisation en arboriculture. Puis je suis venu m’installer ici, dans le Gard, avec mon épouse et nos enfants. Nous avons commencé par la production de fruits à noyaux, avant de poursuivre sur les légumes.

Tu as petit à petit structuré une activité bio, autour de toi ?
Je suis effectivement le premier à avoir commencé à Bellegarde, en 1986. D’autres m’ont accompagné, et aujourd’hui, la situation s’est inversée: sur la commune, la quasi-totalité des agriculteurs est en bio! Soit une vingtaine d’exploitations. La production légumière en bio représente 80 % du chiffre d’affaire total généré sur la commune.

Grosse responsabilité ! Mais tu n’as pas eu que celle-là…
Je me suis longtemps impliqué dans la recherche appliquée en fruits et légumes bio, avec le GRAB*. Il s’agissait de répondre directement aux attentes des agriculteurs bio: j’ai un problème de pucerons, que dois-je faire? Quelle solution trouver, au niveau des fertilisants? Quelle variété semer, etc.

* Groupe de Recherche en Agriculture Biologique

Technique

Le bio n’est donc pas évident ? Certains imaginent qu’il s’agit de faire « comme à l’ancienne »…
Ça n’a rien à voir ! La pratique bio demande beaucoup de réflexion, d’anticipation, de technique, parce que les solutions pour lutter contre les maladies sont limitées. On dispose de très peu de moyens curatifs, contrairement à l’agriculture conventionnelle. La meilleure manière de résoudre un problème, c’est donc de le prévenir, notamment en choisissant des variétés adaptées. On joue beaucoup avec les fertilisants et surtout les espacements, qui permettent une bonne aération, une bonne ventilation, et donc la bonne santé des végétaux. D’une manière générale, la densité est moindre en bio, ce qui peut aussi avoir comme incidence un rendement inférieur.

Est-ce que ça « marche » systématiquement ?
Il y a un risque à travailler en bio, notamment pour les arboriculteurs, qui peuvent tout perdre en quelques jours. J’aime bien l’image du trapéziste sans filet, même si depuis quelques années la recherche en bio a beaucoup progressé et permis de cultiver avec plus de facilité, en particulier pour les fruits à pépins. La culture des fruits à noyaux reste plus problématique, pour la pêche et la nectarine notamment.

reuse4En quoi progresse-t-on, d’année en année ?
Sur les sélections, les greffes, la maîtrise des ravageurs… Dans le programme du GRAB de l’année dernière par exemple, on trouve un travail sur les gastéropodes pour des alternatives aux métaldéhydes, un essai de phytothérapie contre les attaques des pucerons grâce à l’armoise, la menthe, la sauge, le souci, la tanaisie… Contre ces pucerons, on peut aussi élever d’autres insectes… On développe ces connaissances, on les confronte avec d’autres, on les partage… Ces avancées sont notamment très utiles aux pays du sud de la Méditerranée, car ils ont une pression de parasites plus forte que nous, et utilisent généralement plus de pesticides chimiques qu’en Europe… C’est dû au fait qu’ils ont des températures plus élevées, sans coupure, alors que nous, nous avons l’hiver. Les bêtes se plaisent bien dans un sol chaud… Mais nous avons pu proposer des alternatives aux agriculteurs qui les cultivent.

Peut-on avoir un exemple d’une technique particulière employée dans ces pays chauds ?
La solarisation est une technique intéressante, sur laquelle on a travaillé avec le GRAB : on commence par bien préparer le sol, on l’humidifie, puis on le recouvre d’une bâche en polyéthylène transparent. La chaleur qui en résulte conduit les particules d’eau en profondeur dans la terre, et la désinfecte ainsi très efficacement, jusqu’à 70 centimètres, en deux mois. Parasites, champignons, mauvaises bactéries sont éliminés, et la minéralisation se fait mieux. On a certes recours à une bâche issue de pétrole pour y arriver, mais s’en est une très bonne utilisation.

reuse3As-tu eu ainsi l’occasion de former d’autres populations à l’agriculture biologique ?
Oui, au Brésil actuellement, mais également aux Antilles françaises à travers des missions pour l’ODEADOM il y a quelque temps, ou pour une ONG en Méditerranée. Satisfaction après toutes ces années de travail : aujourd’hui, dans beaucoup de pays, ça tourne ! J’ai aussi travaillé au Sud Liban, dans un contexte bien particulier: le chef spirituel du Hezbollah, au travers d’une fatwa, refuse que les producteurs utilisent des pesticides… Il a donc mis en place des stations de recherche où les agriculteurs viennent se former. Bonne ou mauvaise, voilà une raison inattendue de se convertir au bio… Mais bon, d’autres s’y mettent de manière opportuniste, avec des motivations essentiellement économiques… Cela permet dans tous les cas de  changer les mentalités vis-à-vis de l’environnement. Et il me semble que si les pionniers de la bio avançaient uniquement pour des raisons éthiques, il est compréhensible qu’on puisse en avoir d’autres aujourd’hui.

Que dirais-tu de la situation de l’agriculture bio aujourd’hui en France ?
C’est dur pour tout le monde, mais il y a un tel marasme économique en agriculture conventionnelle que beaucoup se mettent au bio, par nécessité. Autre raison liée à celle-ci, les produits utilisés en agriculture conventionnelle sont des dérivés du pétrole, aussi bien les pesticides que les engrais. Et ils coûtent de plus en plus cher ! Il faut près de deux tonnes de fuel pour faire une tonne de nitrate d’ammoniac, l’engrais azoté le plus utilisé en agriculture conventionnelle, également plus grande source de pollution de nos eaux potables !!! On ne dit jamais que l’agriculture conventionnelle est basée sur les ressources fossiles! Tout ça sous prétexte de nourrir les populations, ce qui est une fausse bonne raison, puisqu’on n’y arrive pas… En utilisant majoritairement des composts, des engrais verts, des déchets organiques, l’agriculture bio utilise du renouvelable, donc du durable. Et la FAO* confirme aujourd’hui qu’on peut nourrir le monde entier avec le bio.

* Food and Agriculture Organization: organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture.

Transport, saisonnalité

reuse5On trouve actuellement toutes sortes de fruits et légumes dans le commerce, même lorsque ce n’est pas la saison. C’est plus ou moins écologique, plus ou moins bon, plus ou moins sain… Le monde du bio s’est toujours posé la question de la saisonnalité des fruits et légumes et du bien fondé de l’importation. Essayons d’évoquer ces sujets à la lumière de ton expérience… Pour l’importation tout d’abord, quelle pourrait être la règle ?
C’est une question de choix… Je prendrais volontiers la Suisse comme un exemple possible : en bio, il est interdit d’acheter hors d’Europe ce que l’on produit en Europe, quelle que soit la saison. On exclut donc ainsi les poires d’Argentine, les pommes de Chine… Deuxième règle: pas de transport par avion pour les denrées alimentaires. Cette démarche est pleine de bon sens, mais pour ma part, je ne peux m’empêcher de penser qu’il est nécessaire de donner un coup de main à des populations lointaines et pauvres, en achetant leurs produits… Mais tout est affaire de limites : faire venir des asperges de Californie, non, ou des cerises du Chili à Noël, pas plus.

Tu ne te focalises donc pas sur les émissions de Co2 dues au transport des marchandises ?
J’y prête bien sûr la plus grande attention, d’autant plus qu’en terme de transport, il faut tenir compte d’autres nuisances… Pour bien les estimer, il faudrait aussi intégrer le prix des routes et autoroutes, évaluer leur impact sur l’environnement, les nuisances de voisinage qu’elles entraînent, sonores ou autres… Mais on ne peut pas pour autant condamner trop rapidement ce qui vient d’ailleurs. Le bateau est un des moyens de transport les moins polluants au kilo transporté, et l’on peut trouver toutes sortes de bonnes raisons de travailler avec d’autres pays méditerranéens. Il faut aussi les aider, à progresser en bio notamment… En encourageant les autres pays à produire en bio, on crée aussi des liens et de la richesse partagée, un peu partout dans le monde.

Est-on sûr que les raisons solidaires que l’on invoque alors profitent aux premiers concernés ?
Une des règles à respecter dans ce cas-là, c’est que si un pays pauvre produit des cultures maraîchères, ce ne soit pas uniquement pour exporter, mais aussi pour la consommation des populations locales. C’est une des premières recommandations de l’IFOAM*, et elle n’est malheureusement pas toujours appliquée. Mais dans tous les cas, il ne faut pas perdre de vue qu’un pays qui commence à produire en bio, même si ce n’est pas pour lui dans un premier temps, s’engage dans une démarche qui pourra se développer chez lui comme ailleurs, et qui est porteuse d’avenir.

*International Federation of Organic Agriculture Movements

Autre sujet très discuté, les cultures hors saison. Comment les percevoir ?
Je pense qu’il faut déjà définir ce qu’est la saison… Il me semble qu’il faut l’entendre au sens de la saison méditerranéenne, de celle du bassin. Mettre en place des cultures sous serres chauffées est effectivement une mauvaise solution pour contourner les saisons. Autre chose est la culture sous simple serre, non chauffée : elle permet d’éviter les aléas climatiques comme la pluie ou le vent, mais pas de modifier l’idée de saison, même si on obtient ainsi des fruits et légumes plus précocement.

Quelle est alors la qualité de ces produits ?
Il me semble qu’on ne peut pas la définir sans en percevoir trois aspects : la qualité se conjugue de façon très différente selon que l’on soit agriculteur, distributeur ou consommateur. L’agriculteur a besoin de rendement (même si ce mot sonne mal aux oreilles des acteurs du bio) et de résistance aux maladies. Le détaillant ne veut pas avoir à jeter un produit qui ne se vend pas, ou ne se conserve pas. L’exigence qu’on prête au consommateur, c’est qu’il veut que ce soit bon, sain et de bonne présentation visuelle. La notion de qualité est forcément un compromis de ces trois points de vue. Quant au goût, je crois qu’il est plus lié à d’autres notions que celle d’intérieur ou d’extérieur : ce qui est déterminant, c’est la qualité du sol, le terroir, les variétés choisies, la quantité d’arrosage, soit la qualité globale du travail de l’agriculteur…

On commence à voir des raisins précoces, produits en France, et ils ne sont pas très bons…
C’est l’illustration même de ce propos : ils ne sont pas dus à des cultures sous serre, mais à des variétés précoces comme les « prima » et « ora », qui, il faut le dire, ne sont effectivement pas très bonnes! Nous valorisons pour notre part les « vrais » raisins, les Alphonse Lavallée ou autres excellent muscats de Hambourg, qu’on a dès la mi-août dans notre région.

Serres

Quand peut-on commencer à produire en France ?
En hiver, on peut produire ce qui est « feuillage », les épinards, la mâche, la scarole, sans chauffage. Le rôle de la serre est alors principalement de mettre à l’abri du vent. On ne cultive pas grand-chose d’autre, car il faudrait alors avoir recours au chauffage de la serre, ce que nous refusons. De début mai, jusqu’à la fin de l’automne, on commence à produire les variétés que nous appellerons méditerranéennes. La serre permet de proposer des fruits et légumes à une époque où il y a une demande sur le marché. Car le gros de la demande, c’est fin avril, mai, juin… Alors que la nature donnerait plutôt une production en juillet-août, quand les clients sont partis…reuse7

Depuis combien de temps cultive-on sous serre en France ?
Avant guerre, l’hiver, on mangeait des choux et des patates… et éventuellement quelques légumes cultivés sous chassis de verre, pour les plus privilégiés. Les serres que nous connaissons aujourd’hui sont apparues avec l’invention du plastique. Notons d’ailleurs qu’une fois hors d’usage, ce plastique n’est pas incinéré, mais recyclé en piquets ou gouttières.

On connaît le rôle joué par les insectes, pour la pollinisation des végétaux dans la nature. Comment se passe cette pollinisation sous serre ?
Elle est moins facile, et on la rend possible grâce à la présence de bourdons que l’on place à terre dans une sorte de ruche en carton, et qui s’en chargent. Mais il y a aussi naturellement beaucoup d’insectes sous une serre. On y trouve même des crickets, qui cohabitent bien avec le sorgho.

Pourquoi cultiver du sorgho sous serre ?
Uniquement pour enrichir le sol. On emploie toute sorte d’engrais organiques tout prêts sous serre, mais on cultive également des végétaux qui permettent la fertilisation, comme le sorgho. C’est ce qu’on appelle un « engrais vert ». L’ambiance chaude et humide qui rène sous une serre convient bien à cette céréale d’origine africaine.

Fruits et légumes

reuse8Il sera utile à beaucoup d’entre nous d’en savoir plus sur les périodes de production sous tunnel. Parlons tout d’abord de ce que nous avons majoritairement vu ce matin, la tomate. À partir de quand peut-on en obtenir dans le Gard ?
Comme chacun le sait, la tomate a besoin de soleil, et nous sommes favorisés en la matière dans la région nîmoise. Sous serre, on peut en avoir dès fin avril début mai. En fait, la limite, c’est une température de 11 ou 12 degrés, qui permet la pollinisation.

Nous avons vu de très belles tomates grappes. Que peut-on dire de leur culture ?
Elles nécessitent d’être « palissées », comme toutes les tomates: elles tiennent donc à des fils.

Les tomates grappe sont-elles vraiment meilleures ? Certains disent que ce n’est qu’une impression due au fait que la tige dégage vraiment l’odeur de la tomate, plus , que le fruit lui-même…
Non, elles sont vraiment plus goûteuses ! On obtient cette qualité en limitant le nombre de fruits à 6 par grappe. Cela nécessite un gros travail de taille. Mais les fruits sont meilleurs, et plus mûrs : en effet, les tomates ne mûrissant pas ensemble sur une grappe, il faut attendre que toutes le soient avant de cueillir cette grappe. On dit alors que « le fruit le plus mûr attend le dernier ».

reuse9Meilleures encore, il y a aujourd’hui une grosse mode sur les variétés anciennes. Mais on peut les trouver vraiment chères !
En conventionnel, certains produisent 40 kilos ou plus de tomates « standard » au mètre carré. De telles quantités pèsent sur le marché, et expliquent en partie la situation de l’agriculture conventionnelle… Nous, en tomates grappes, c’est 10 kilos au mètre carré. Gilles, qu’on a vu ce matin, ramasse 3 kilos sur les variétés anciennes ! On comprend mieux leur prix ainsi, non ?

Lesquelles doit-on choisir, si on veut vraiment se régaler ?
On cultive aujourd’hui la « coeur de boeuf », une très bonne tomate. Il y en a d’ailleurs deux variétés, l’« aumônière », moins fragile grâce à sa peau plus épaisse, et la véritable coeur de boeuf. Mais celle qui a certainement le plus le goût de la tomate, c’est la « noire de Crimée », qui a aussi beaucoup de chair. Les fruits sont si lourds pour les plants que s’ils n’étaient pas palissés, ils pourriraient au sol. On remarque aussi que ces tomates sont tellement grosses qu’elles « vident les feuilles », qui jaunissent: tout va dans les fruits!

Que dire de l’aubergine ?
Un produit presque abandonné par les producteurs de la région, parce qu’elles sont beaucoup consommées en juin, septembre et octobre, alors qu’en été, on n’arrive pas à les vendre… Au niveau technique, elles sont palissées, comme la tomate ; mais les cycles sont plus longs.

La courgette ?
C’est tout le contraire, ça va très vite. Sous serre, on peut déjà en avoir fin février. Mais les Italiens arrivant à produire moins chers à cette période, on attend pour notre part mi-mars, début avril. On préfère faire une deuxième rotation de salades. Si on n’avait pas de cultures sous serre, il faudrait attendre les saints de glace (11, 12, 13 mai).

Les concombres ?
Celui que l’on consomme le plus en France est dit « hollandais ». Il est très long, fait entre 350 et 500 grammes et pousse vite, souvent sous serres en verre chauffées… Certains le produisent donc très tôt. Nous, sans chauffage, nous l’avons fin avril.

Pourquoi le dit-on hollandais, alors qu’on l’imagine méditerranéen ?
Le vrai concombre méditerranéen est très court, mais peu de personnes l’achètent, alors qu’il est bien plus savoureux… Il pousse en plein champ ou sous abris, le concombre arménien est l’un d’eux. Il serait vraiment intéressant de faire une campagne d’information sur le concombre, comme on l’a fait sur les tomates, et de proposer des variétés différentes, anciennes… Il en existe beaucoup, délicieuses, plus petites, mais qui ne  seront pas produites ni consommées si on ne fait pas l’effort de les faire connaître.

Le melon ?
On commence au 15 mai chez nous, sous abri (dégustation le 29 mai, pourtant après plusieurs mois de pluie : le melon est divin !) ; puis on « les met dehors » en juin, pour la grosse saison de juillet août. On en trouve jusqu’en septembre, en allant les chercher un peu plus sur les zones de montagne, aux pieds des Cévennes. La qualité d’un melon est essentiellement affaire de fertilisation et d’arrosage: si on les gave d’eau, ils ne sont pas bons. Il faut savoir fermer le robinet au bon moment… Puis en fin de saison, les melonnières perdent des feuilles, et la qualité commence à baisser. Car pour faire du sucre, il faut des feuilles…

Le bio jusqu’où ?

reuse10Quelles sont les limites de ce que l’on peut raisonnablement faire en agriculture ? Si cultiver sous abris n’est pas choquant, on peut aussi imaginer un système « hors sol » (sans terre, utilisé en conventionnel) naturel, pourquoi pas ?
En plus de la chimie, le « hors-sol », c’est se séparer du support essentiel qui fait que la notion de terroir existe. Avec le hors-sol, on fait la même tomate à Nantes et à São Paulo, à New York ou à Shanghai ; les fertilisants seront toujours les mêmes et les supports aussi. Non ! Pour moi, l’agriculteur cultive le sol. Mais après, à chacun ses limites. Certains, en biodynamie, refusent les variétés hybrides. C’est un choix. À mon sens, les limites en bio sont dans la génétique, et la notion de vitesse: pousser les sélections végétales, par croisements naturels pour obtenir de meilleures résistances aux maladies, pratiquer une pollinisation faite par la main de l’homme, pourquoi pas. Si les variétés obtenues sont plus résistantes aux pucerons ou au mildiou, je trouve que c’est un avantage et une excellente façon de réduire les pesticides, même naturels, en bio. Mais on n’a pas à mettre un gène de souris dans une tomate… Doper les végétaux avec des fertilisants de synthèses avec pour seul objectif le rendement, non plus.

reuse11Tout le monde s’en porterait mieux ?
Je crois que l’homme se construit avec ce qu’il consomme, de même que les végétaux ne peuvent nous apporter de la richesse et de la qualité de vie que s’ils sont cultivés dans des conditions qui respectent leur environnement… La notion de stress ne s’applique pas qu’à l’espèce humaine ou animale, mais aussi à l’espèce végétale. Parallèlement, j’insisterais aussi sur la notion économique dont on ne tient pas assez compte dès lors qu’on pousse trop loin les exigences techniques: dans un bon système de production, il faut que les richesses soient partagées par toute la filière, du producteur au consommateur. Si ce n’est pas le cas, comme on le voit trop souvent avec la grande distribution, le système ne peut être durable et cela ne crée que de l’insatisfaction, à tous les niveaux.

As-tu une idée de ce que pourrait être un bon système de distribution ?
Je ne sais pas s’il existe un modèle idéal. Certains agriculteurs ont choisi de faire plusieurs métiers : produire, transformer souvent, et aussi distribuer… Je ne crois pas en ce modèle et milite pour que chacun face au mieux ce qu’il sait faire et gagne sa vie par son travail.

reuse12Si on devait résumer notre conversation du jour, on pourrait peut-être le faire en se demandant qu’elle est la responsabilité du producteur, celle du distributeur et celle du consommateur ?
– Le producteur a une grande responsabilité. J’ai déjà entendu prononcer cette phrase, en conventionnel : « c’est pas pour manger, c’est pour vendre… ». Le producteur bio a lui une sensibilité qui lui permet de comprendre qu’il doit nourrir sainement les populations.
– Le distributeur a un rôle d’accompagnement : il y a souvent carence d’information entre le producteur et le consommateur, le distributeur doit savoir jouer son rôle et informer. Et dans ses choix, même s’il a la volonté d’honorer la production locale, il doit aussi aider le tiers-monde, qui en a vraiment besoin. -Quant au consommateur… Qu’il achète bio, c’est déjà très bien! Et qu’il joue le jeu : si on lui propose une production locale, il doit lui faire honneur.

reuse13Tout autre chose : nous avons grâce à toi l’occasion de proposer à nos clients un produit très recherché en ce moment, le curcuma, mais sous une forme peu courante chez nous. Peux-tu nous en parler ?
Le nôtre est frais ! Nous le proposons en racine, comme le gingembre. Il vient par bateau d’une région du sud du Brésil, le Parana. C’est là qu’une bonne partie des « sans terres » immigrent, pour trouver un emploi, ou une parcelle à cultiver. C’est l’un d’entre eux qui cultive ce curcuma, sur un « lot » qu’il a reçu de la banque de la terre. Je suis arrivé avec un petit bout de racine, pour lui soumettre l’idée d’essayer…
Aujourd’hui, il en produit 20 tonnes! Il cultive en Demeter. Il s’appelle Cicero et c’est un homme très généreux ; si votre chemin vous fait passer par là, n’hésitez pas à lui rendre visite.

Comment utiliser ce curcuma ?
On peut le garder quatre à cinq mois, même hors du frigo; les Indiens et les Brésiliens l’utilisent comme anti-inflammatoire, et le consomment dans du riz. Le curcuma est d’ailleurs la base du curry, ne l’oublions pas ! Ils en font aussi des pickles, avec du vinaigre et du sel.

Merci Nicolas! Si tu avais à citer un livre, un disque, un tableau, quels seraient-ils ?
-Le livre : je viens de lire De l’usage de la terre, de Nicolas Bouvier. Un récit de voyage de la Suisse jusqu’à l’Inde, qui vient d’être réédité.
– J’aime bien m’endormir en musique… Je choisis « Gaspard de la nuit », de Maurice Ravel.
-Le tableau… Avec du mouvement, et qui fait appel à l’imagination… « La vision de l’enfer », de Jérôme Bosch. Avec tous ces personnages…

JM