L’ananas du Togo – Entretien : Faustin Vomewor

Initialement publié en mai 2011

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Quelle est la saison de l’ananas ? D’où vient-il et comment nous parvient-il ? Voici les réponses d’un véritable ambassadeur du fruit et de ceux qui le cultivent.
Faustin est togolais, producteur d’ananas. Il est à l’origine de l’union des groupements de cultivateurs bio qu’il préside et c’est à ce titre qu’il eut l’occasion de se rendre au salon de l’agriculture à Paris, où son histoire et son authenticité n’ont pas laissé indifférent. Nous le rencontrons à Cavaillon la veille de son retour, sans qu’il ait eu le temps de s’habituer au froid.

KONICA MINOLTA DIGITAL CAMERAQue peux-tu nous dire de ton pays, de ta région ?
Je viens du Togo, un petit pays de l’Afrique de l’Ouest enclavé entre le Ghana et le Bénin. C’est un pays agricole où l’on cultive presque toutes les denrées du quotidien à une échelle familiale. On y cultive aussi le café, le cacao, l’ananas et le coton. J’habite la partie montagneuse du pays, une région constituée de plateaux, très favorable à la culture, à une altitude moyenne de 1 000 mètres.

Comment en es-tu venu à la culture de l’ananas ?
J’ai fréquenté l’école primaire, puis ai dû abandonner en quatrième année du secondaire, bien malgré moi. J’ai donc quitté mon village, proche de la capitale, pour aller dans cette région des plateaux afin de cultiver le café. Cela n’a duré que quelque temps… J’ai vu les cours s’effondrer jusqu’à des seuils incroyables, où le fruit de mon travail ne me permettait même plus d’acheter un pain au bord de la route. Tout le monde a donc abandonné le café dans la région… On s’est alors mis à cultiver l’igname, le maïs, le manioc, pour survivre… Et puis en 2002, un vieil homme est venu me dire : « Faustin, tu es sur cette montagne depuis longtemps. Je vois que tu as du mal… Fais un peu d’ananas, tu pourras le vendre sur le marché local ».
Et je m’y suis mis.

Paysages plateau de DanyiTu es passé par la suite d’une vente locale à l’idée que tu peux exporter cet ananas. Comment as-tu procédé ?
J’ai appris qu’une société togolaise commercialisait l’ananas, et j’ai demandé à être reçu par son directeur. Sur insistance de son chauffeur, la rencontre a fini par avoir lieu… Ce directeur m’a fait savoir qu’il ne pouvait pas travailler avec un individu et qu’il fallait que je crée un groupement. Je suis donc allé voir quelques jeunes en difficulté, comme moi, et je les ai incités à faire de l’ananas…

Et aujourd’hui, tu viens nous rendre visite…
J’ai formé une équipe avec 5 personnes. Nous avons rapidement été 15, et nous sommes 100 aujourd’hui, organisés en 4 groupements. Ma compétence a été reconnue et on m’a désigné pour représenter le Togo au salon de l’agriculture. Voilà mon parcours !

ananas3Avez-vous eu des difficultés pour commencer cette culture ?
Au début, on nous a demandé de produire, beaucoup… Comme nous étions jeunes et inexpérimentés, la qualité a parfois fait défaut, d’autant plus que nous n’étions pas organisés. Cela s’est arrangé lorsque ProNatura, notre partenaire français, a pris la filière en main. ProNatura nous a envoyé des experts qui nous ont formés, ainsi que nos encadreurs. Nous avons maintenant des comités de suivi des cultures. En soignant la récolte des ananas, en sarclant et en prenant quelques précautions, nous sommes arrivés à une très bonne qualité, même si nous pouvons encore certainement nous améliorer.

L’ananas

ananas4Parlons de cet ananas, des variétés que tu cultives…
L’ananas de variété « Cayenne lisse » était le plus répandu au Togo. On le trouve naturellement, il pousse seul. Je le connais depuis mon enfance*, je le dégustais dans les champs… C’est la variété que l’on trouvait partout en Afrique, mais elle est aujourd’hui détrônée par une autre, crée pour la culture industrielle, le MD2. Un ananas plutôt insipide… Certains s’en rendent compte et veulent revenir à une bonne variété, mais ne disposent plus de suffisamment de plants de « Cayenne lisse » pour avancer. Du coup, ce « Cayenne lisse » est devenu une spécificité du bio.

* Faustin a 47 ans.

ananas5On voit parfois dans nos rayons un autre ananas, plus long…
C’est la variété « pain de sucre », que je connais aussi depuis mon enfance. Il est beaucoup moins cultivé, peut-être parce que sa forme plus longue ne favorise pas la vente. Mais il est probablement encore meilleur que le Cayenne lisse, ses arômes étant souvent plus prononcés. Nous commençons à le cultiver et à l’exporter, et les consommateurs l’apprécient vraiment.

Quelle consommation faites-vous de l’ananas au Togo ?
Elle est quotidienne pour beaucoup ; certains mangent le fruit, d’autres en font des jus. Nous n’avons pas de recettes particulières pour l’accommoder, si ce n’est une bouillie du matin, constituée de jus d’ananas et de farine de maïs. On met simplement ces deux ingrédients au feu, et on consomme chaud.

R?colte ananas montagne de Blifou

La culture

Quelles sont les contraintes de la culture de l’ananas ?
La terre que nous avons est très adaptée à ce fruit. Le problème majeur que nous rencontrons avec cette culture, c’est de commencer… Il faut pour cela disposer de pousses d’ananas, que nous appelons des « rejetons ». Un plant d’ananas en présente parfois plusieurs, parfois pas du tout. Ce qui est sûr, c’est que ceux qui en possèdent les vendent cher… Et si on veut cultiver un demi-hectare, il en faut un bon nombre.

Pourquoi ne se multiplient-ils pas facilement ?
C’est une question de chaleur, de terre… S’il fait trop chaud, l’ananas ne se multiplie pas. Si la chaleur est convenable et qu’on a de l’humidité, comme sur nos plateaux, on peut avoir jusqu’à cinq rejetons sur un plant d’ananas. J’ai eu la chance de ne jamais avoir à en acheter. Lorsque j’ai commencé, j’ai demandé à recueillir des rejetons sur des plants d’ananas en bordure de champ, ce qu’on m’a accordé. Je ne l’oublie pas, et je ne manque pas d’aider à mon tour ceux qui en ont besoin, lorsque je le peux.

R?colte ananas montagne de BlifouY a-t-il une saison pour replanter ?
Non, toutes les saisons sont bonnes, même la plus sèche. On met en terre, et il faut 13 mois avant qu’un rejeton donne une fleur, qui donnera un fruit 5 mois plus tard.

S’il n’y a pas de saison pour planter, il n’y a donc pas de saison pour récolter 18 mois plus tard… On s’imagine pourtant que l’ananas est plutôt un fruit d’hiver !
Non… nous plantons et récoltons en fonction de ce que vous vendez ! Il nous faut beaucoup anticiper, bien sûr.

 

La floraison

elephantParlons donc de la floraison, qui semble poser problème pour la culture.
En effet. Il faut savoir qu’un plant d’ananas fleurit naturellement, mais que dans un champ, tous les plants ne fleurissent pas au même moment… Si bien que tous les ananas ne sont pas mûrs à la même période, ce qui rend difficile l’organisation de notre travail. Ces fruits sont bardés de piquants, on ne peut pas courir d’un bout à l’autre de ce champ pour choisir les fruits mûrs en ignorant les autres, la récolte serait trop longue et pénible ! On essaye donc de regrouper la période où les fruits arriveront à maturité et on a recours pour cela à une floraison provoquée*.

* On l’appelle « induction florale ».

Est-ce une technique naturelle ?
On stimule la floraison par un stress. En conventionnel, ce stress est chimique, ils utilisent des produits de synthèse de type Ethéphon. Nous créons pour notre part un stress hydrique avec de l’eau froide additionnée à du carbure de calcium ou du charbon actif chargé en éthylène, autant de molécules naturelles autorisées en agriculture biologique. On l’applique sur la plante la nuit, et 45 jours plus tard, la fleur apparaît. Si on ne pratiquait pas ce type de floraison, il pourrait y avoir des mois où on ne récolterait rien…

ananas9Le travail de la terre est-il important ?
Nous désherbons à la main à l’aide de racloirs et pratiquons le paillage. Nous mettons parfois les mauvaises herbes arrachées en bas des plants, c’est la seule fertilisation que nous pratiquons.

En quoi l’appui technique qui vous a été apporté par les experts et encadreurs vous a-t-il été utile ?
Parmi les erreurs que nous faisions, il y en a une qui est très simple : lorsque nous arrachons les mauvaises herbes, il arrive que nous en laissions sur les fruits, par inadvertance. Cela attire les insectes, qui détruisent les ananas ou les crevassent. Ce type de propreté est très important. De même, certains ananas peuvent devenir marron à l’intérieur : c’est simplement dû à un désherbage insuffisant au moment de la floraison, qui permet à un champignon de s’introduire. Ces techniciens nous ont donc appris à progresser sur l’entretien des champs, l’organisation, la qualité des fruits, et au bout du compte, le rendement. De ce fait, nous gagnons mieux notre vie aujourd’hui.

La culture de l’ananas demande-t-elle beaucoup de travail ?
Oui, un producteur est toute la journée sur son champ. Le plus gros de son travail, c’est le désherbage, et la récolte.

La récolte

ananas10Que faut-il savoir sur la récolte ?
Les plants d’ananas sont piquants, et nous souffrons un peu… Il nous faut donc des gants, des chemises à manches longues, des pantalons… Si un jeune cultivateur d’ananas n’a pas la possibilité de s’équiper ainsi, il abandonne vite.

Le geste est-il difficile ?
Nous procédons avec un couteau. Le pédoncule est tendre et se coupe facilement. Mais c’est long ! Le propriétaire du champ coupe, et il est accompagné par un jeune ou une femme, qui portent les fruits sur la tête jusque sur des bâches, où on les rassemble.

Pourquoi les femmes ne cueillent-elles pas ?
Si le propriétaire se fait aider pour couper, c’est par un autre producteur… Ce n’est pas une histoire de rendement, ni de force physique. Mais les femmes ne sont pas habituées à ce travail, même si certaines y parviennent fort bien. De manière générale, toute personne inexpérimentée aura tendance à couper des fruits immatures.

Combien un producteur peut-il cueillir ?
Pas mal, avec un peu de métier. Je coupe jusqu’à 2000 pièces par jour, mais… pas tous les jours ! Dans un même champ, on trouve de petits ananas de 800 grammes comme des pièces pesant jusqu’à 4,5 kilos, tout aussi bons ! Cela complique notre travail pour repérer la maturité, car certains petits fruits sont mûrs, et d’autres, très gros, ne le sont pas au même moment.

Peux-tu nous décrire les signes qui permettent de bien choisir un ananas destiné à être exporté ?
Les encadreurs nous disent fréquemment : « cueillez les fruits que vous mangeriez vous-même ». Ils doivent être à maturité, doux. Mais pour être apte à choisir un fruit mûr, il est préférable de recevoir une formation. Nous apprenons ainsi à repérer des indicateurs sur le bas du fruit, et sur les frontières de chaque « œil » de l’ananas. On ne doit pas y trouver de noir ni de violet, mais plutôt du vert. C’est le signe que le fruit est mûr mais continuera à s’améliorer lentement durant les 14 jours de transport en bateau.

Station de conditionnement de BlifouLe Cayenne lisse est très goûteux, mais il ne sent pas avant qu’on l’ouvre. L’odeur d’un ananas n’est donc pas un gage de qualité ?
Certaines variétés sentent, comme le « Queen Victoria ». D’autres non. Il ne faut effectivement pas se fier à cet aspect. Surtout en conventionnel, où on pulvérise parfois des arômes de synthèse sur le fruit, pour le rendre plus appétissant ! Il ne faut pas plus se fier à la couleur de la chair. Un ananas bio peut être pâle mais excellent, comme le « pain de sucre ». Alors qu’en conventionnel, on injecte de l’ethrel à l’ananas pour le jaunir. C’est une maturité artificielle, sans goût.

Il y a quelques années, le transport par avion était réputé le meilleur pour garantir fraîcheur et qualité aux ananas. Aujourd’hui, on s’interdit ce mode de transport, et la qualité est pourtant du même niveau. Comment arrivez-vous à ce résultat ?
Nous n’utilisons pas de conservateurs, ni même d’huiles essentielles, rien ! Seules des conditions de cueillette et de transport optimales permettent une bonne conservation. Il faut notamment veiller à ce que la température reste constante dans les conteneurs, pendant le voyage.

Contrôles

Personne n’a recours à la chimie dans ta région. Dès lors, en quoi consiste le rôle des contrôleurs Ecocert ?
Chaque année, ils nous envoient des inspecteurs. Ces derniers se penchent en premier lieu sur nos documents et nos règlements intérieurs. C’est la base. Puis ils évaluent le travail sur les champs, la manière dont ils sont entretenus, les aménagements… Comme nous sommes en zone montagneuse, ils nous imposent par exemple des précautions pour que nos plantations ne soient pas ravagées par des torrents d’eau en période de forte pluie.

À t’entendre, ces contrôles semblent bienvenus !
C’est le cas, ça se passe bien. Un jour est venu un jeune inspecteur d’Ecocert qui était vraiment malade… Nous avons appris qu’il était victime du paludisme, et il a quand même eu le mérite de faire son travail. Nous souhaitons vraiment qu’Ecocert nous envoie ses inspecteurs, chaque année. Plus qu’un contrôle, c’est pour nous une aide qui nous permet d’être plus rigoureux. Chaque producteur le comprend ainsi.

« La Confiance »

La société française ProNatura est à la fois votre partenaire, et votre importateur. Quels liens entretenez-vous avec elle ? Avez-vous votre autonomie ?
Ils ont leurs camions, nous avons nos outils… Nous sommes indépendants, et ressentons vraiment notre relation avec eux comme une collaboration. Les prix sont stables, discutés chaque année, et donnent lieu à une approbation des groupements avant signature.

TOGO Mars avril 2006Vous êtes organisés en groupements de producteurs. Existe-t-il un lien autre que professionnel entre vous ?
Nous avons décidé de prélever 5 % du prix de vente pour créer un réseau social. Cela nous permet de venir en aide à celui qui est dans la difficulté, que ce soit à cause de la maladie, d’une rentrée des classes difficile, ou simplement pour acheter des cahiers d’écolier… Grâce à cet argent, nous recrutons aussi des EV… C’est ainsi que nous appelons les Enseignants Volontaires, non payés par l’état. L’éducation est une priorité. L’argent de notre réseau permet de récompenser les familles qui soutiennent leurs enfants et aujourd’hui, nos écoles sont pleines.

Une problématique revient souvent lorsqu’on évoque les échanges avec le Sud : on reproche aux pays industrialisés d’inciter notamment les Africains à produire des denrées d’exportation, au détriment de ce qu’ils devraient cultiver pour subvenir à leurs propres besoins. Te sens-tu concerné par cette question ?
Ce n’est pas ce qui se passe chez nous. Nous cultivons tout ce dont nous avons besoin pour nous nourrir, et consacrons 60 % de nos terres aux cultures vivrières. Dans ma zone, personne n’achète de quoi se nourrir. Nous avons même des surplus que nous vendons parfois. Mais ce n’était pas le cas lorsque je cultivais le café…

Comment s’appellent vos quatre groupements ?
L’un s’appelle « La Persévérance ». Un autre « Mawulyo », qu’on peut traduire par « Dieu est bon ». Le troisième « Amenuveve », soit « La Grâce ». Le mien a pour nom « La Confiance ».

ananas13Avez-vous des projets ?
Oh oui, nous avons des projets… Nous prions pour que ProNatura demeure avec nous. Qu’ils ne nous abandonnent pas. C’est ainsi que nous pourrons faire davantage.

Tu as quatre enfants. Souhaites-tu qu’ils produisent de l’ananas, comme toi ?
Je les ai mis sur les bancs de l’école, et mes deux garçons étudient à la capitale. Ils savent aussi faire ce que je fais, et m’aident sur les champs lorsqu’ils rentrent à l’occasion des vacances. Je pense que ce serait bien qu’ils produisent aussi de l’ananas, mais je suis prêt à vendre tout ce que j’ai pour qu’ils étudient avant tout. Même pour le métier de paysan, ça les aidera. Dans notre groupement, ceux qui n’ont pas été à l’école ont plus de difficultés.

Station de conditionnement de DanyiTu es à l’origine de ce groupement, unique au Togo. Aurais-tu envie de chercher à multiplier ce modèle ?
Oui, j’en ai envie !

Faustin, nous avons eu grand plaisir à faire ta connaissance ! Voici nos questions traditionnelles pour terminer : si tu avais à citer un livre, un disque, un tableau ?
– Lorsque je prends un livre, c’est pour m’informer sur l’agriculture.
– J’aime la musique. Mais pas trop le rock’n’roll, tout ce qui est bruyant… Je préfère le gospel togolais… et Nana Mouskouri !

La confidence d’Alex, acheteur ProNatura

Cet ananas bio du Togo est vendu 30 % plus cher que l’ananas bio du Costa Rica. Mais au Costa Rica, les trois projets d’ananas bio existants viennent de faire faillite, et de repartir en conventionnel…
Nous ne voulons pas mettre des filières en place pour qu’elles pourrissent trois ans après, et préférons maintenir notre prix.
Cela nous oblige à créer des partenariats de distribution avec des gens qui nous comprennent et qui nous suivent, quitte à n’avancer que pas à pas, mais de manière solide.

On n’est pas là pour débiner…

On n’est pas là pour débiner. À moins que…
Allez, des infos sont disponibles, il faut les faire circuler. Parce que ce qu’on trouve le plus fréquemment en ananas conventionnel n’est pas beau du tout. Beaucoup proviennent de plantations d’Amérique Centrale où les conditions de travail sont infernales. Et pratiquement toutes les provenances recèlent bon nombre de résidus à des taux qui peuvent inquiéter. Métaux lourds tout d’abord, avec du plomb et le très toxique cadnium. Pesticides,
avec du triaimephon, triadimenol, fongicides, avec le triadimefon, insecticides, avec les profenofos et carbaryl…

JM