La pollution électromagnétique – Entretien

Initialement publié en janvier 2019

La technologie sans fil est devenue incontournable dans notre quotidien. Elle émet des ondes invisibles dont l’impact sur la santé et l’environnement est peu expliqué au grand public. Un livre qui vient de paraître aux éditions Terre Vivante nous éclaire sur cette question. Il est écrit par 5 auteurs experts (électricien, politique, ingénieur, pharmacienne et représentante de la société civile) qui fournissent des informations de haut niveau permettant à chacun de comprendre les conséquences de la pollution électromagnétique et d’agir à son échelle. Sat’info s’est entretenu avec deux d’entre eux.

 

Entretien – Marie Milesi et Alain Richard

Bonjour à tous les deux. Pouvez-vous vous présenter aux lecteurs de Sat’info ?

Marie Milesi : Je suis traductrice spécialisée dans la construction écologique. C’est suite à la rencontre d’une personne électrosensible que j’ai souhaité me pencher sur le sujet de la pollution électromagnétique. Je ne suis pas scientifique mais je me suis appuyée sur des documents et des études fiables que j’ai synthétisés et j’ai eu la chance de travailler avec Isabelle Nonn Traya qui de par sa formation et sa situation personnelle est doublement experte des effets des rayonnements sur la santé.

Alain Richard : Ingénieur généraliste de formation, j’ai toujours exercé dans le domaine de l’électricité et je me suis petit à petit intéressé aux effets indésirables du métier… Depuis dix ans, je gère une SCOP bretonne qui propose des audits et des formations sur les pollutions électromagnétiques dans l’habitat.

Pourquoi ce livre collectif ?

MM : On utilise à longueur de journée des objets connectés qui nous sont devenus indispensables et dont le fonctionnement semble parfois relever de la magie… Il est important de comprendre comment tout cela fonctionne et quels sont les conséquences de ces usages. Car cela n’a rien de magique ni d’anodin, c’est technique, politique… L’objectif du livre n’est ni de faire peur ni de culpabiliser, plutôt de comprendre pour faire des choix en conscience.

Pour commencer, pouvez-vous nous dire ce qu’est la pollution électromagnétique ?

AR : C’est l’influence néfaste des champs électromagnétiques artificiels sur la nature et le corps humain.

Que se passe-t-il lorsque notre corps entre en interaction avec des champs électromagnétiques (CEM) ?

AR : Les CEM des appareils électriques sont portés par une fréquence (50 Hertz pour le réseau électrique, de 1 à 5 Milliards de Hertz pour les technologies sans fil (2G, 3G, 4G, Wifi, etc.)). Ces champs changent de sens sans arrêt. De plus, les CEM des technologies sans fil sont envoyés par paquets, ils sont pulsés. Notre corps est habitué au champ magnétique terrestre ainsi qu’au champ électrique des orages, deux champs naturels continus, qui ne changent jamais de sens. Des éléments en nous chargés électriquement (électrons, protons) ou magnétiquement (magnétosomes) vont être perturbés par ces champs alternatifs et pulsés, ce qui va provoquer des dysfonctionnements physiques.

MM : Les magnétosomes contenus dans nos cellules nerveuses sont des petits cristaux magnétiques très sensibles aux CEM. Ils enregistrent systématiquement la présence des ondes et placent automatiquement l’organisme en état d’alerte, de stress. Le corps met alors en place des mécanismes qui lui permettent une réaction rapide à un problème ponctuel (fuite ou combat). Soit la stimulation s’arrête et le corps retrouve son équilibre, soit elle se poursuit et l’organisme est maintenu dans un stress inflammatoire que, s’il est fragilisé et si le stress se prolonge trop, il ne peut plus maîtriser. La grande sensibilité aux ondes de nos tissus nerveux peut entrainer petit à petit des dysfonctionnements neurologiques (problèmes de sommeil, de concentration, d’équilibre, de perception, etc.).

Quelles sont les principales sources de rayonnement électromagnétique dans notre quotidien ?

AR : Tout appareil électrique en fonctionnement émet un CEM. Le CEM en un endroit donné dépend de la distance par rapport à cet appareil. Ce sont donc les appareils les plus proches de soi (box en wifi, circuit électrique, téléphone fixe sans fil, radio réveil, plaque à induction, smartphone) qui seront souvent les plus émetteurs. Toutefois, certaines sources extérieures – lignes à haute, moyenne ou basse tension, antennes-relais, transformateurs, etc. – peuvent avoir une influence non négligeable sur un habitat. La nature des matériaux joue également sur la propagation des CEM. Par exemple, le bois laisse passer les CEM hautes fréquences et diffuse le champ électrique basse fréquence. Il est important que le rayonnement des CEM dans les zones stationnaires de l’habitat (lit, bureau, canapé, table, etc.) soit le plus faible possible.

Les hyperfréquences sont-elles plus nocives que les ondes émises par des lignes à haute-tension, par exemple ?

AR : Non, c’est une histoire de niveau. Il existe un niveau, que ce soit en hyperfréquence ou en basse fréquence, qui peut altérer notre immunité à plus ou moins long terme. Ce n’est pas parce que l’on ne sent rien qu’il ne se passe rien. Pour mettre en place une démarche de protection, il est important de faire un diagnostic afin de repérer les sources néfastes. Lors des bilans que je réalise, ce qui revient le plus souvent ce sont des gênes liées aux technologies sans fil et autres objets connectés, des hyperfréquences localisées dans le foyer.

Quelles sont les particularités de ces hyperfréquences ?

AR : Ce qu’on appelle Wifi, DECT*, 2G, 3G et autres sont des protocoles de communication portés par une fréquence sur laquelle on transmet de l’information. Les appareils concernés par ces technologies sont à la fois émetteurs et récepteurs. Les ondes sont pulsées par paquets, en saccades, et ont un fort impact sur notre corps. Si nous faisons une analogie avec l’acoustique, c’est toute la différence entre un flux de voiture lointain auquel on s’habitue, versus le bruit d’un marteau-piqueur qui dure dix secondes et se répète toutes les deux minutes, 24h/24. Le corps s’adapte au bruit du flux lointain des voitures, mais il ne va pas supporter longtemps le marteau-piqueur !

*Téléphone sans fil domestique

 

Le livre décrit de manière très précise les effets biologiques de ces ondes. Pouvez-vous nous en donner les grands traits ?

MM : Ils se situent à différents niveaux. Les ondes d’hyperfréquence affectent par exemple les liaisons d’hydrogène au niveau de l’ADN. Si l’on est très exposé, les cellules ne se reproduisent plus normalement. Le corps est capable de réparer seul une petite lésion sur une molécule d’ADN, mais s’il y en a trop il va simplement supprimer la cellule concernée, ce qui entraînera une dégénérescence des tissus ou bien une prolifération de cellules anormales, d’où des tumeurs.

Des erreurs peuvent apparaître au niveau du message codé par l’ADN ou bien au niveau de l’expression de certains gènes sans que l’ADN soit modifié, ce sont des altérations épigénétiques ; elles ont lieu par exemple au niveau des protéines qui s’occupent du repliement des molécules d’ADN. Le résultat est la synthèse d’une protéine qui n’était pas celle qui aurait dû être synthétisée à partir de tel gène, ce qui peut entraîner des dysfonctionnements au sein de la cellule…

Un autre effet des ondes sur les cellules concerne la synthèse de l’ATP. L’ATP est l’énergie que le corps utilise dans toutes ses fonctions, elle est synthétisée dans les mitochondries à partir du glucose contenu dans notre alimentation et de l’oxygène que nous respirons. Les CEM viennent altérer leur fonctionnement, ce qui fait baisser notre production d’énergie. Comme le corps s’organise pour ne jamais en manquer dans les organes qui en ont le plus besoin (cœur et cerveau notamment), en cas de carence il mobilise toute l’énergie sur ces organes-là au détriment des autres fonctions.

Même cause, autre effet : les CEM affectent la barrière hémato-encéphalique. Cette barrière sert de filtre entre système sanguin et système nerveux. Si elle est endommagée, le cerveau peut être atteint par des polluants chimiques qui n’auraient pas dû s’y trouver…

Pourquoi ne s’en rend-on pas compte ?

MM : Les mécanismes de compensation de l’organisme sont tels que l’on peut ne se douter de rien. D’autant que les dérèglements peuvent perdurer alors que la source de la gêne n’est plus active : c’est ainsi que des personnes électrosensibles vont parfois avoir besoin d’une semaine entière pour se remettre d’un passage en ville… En France, on a un vrai problème de reconnaissance de l’électrosensibilité mais on sait très bien qu’une portion de la population est concernée sans s’en rendre compte.

 

Comment savoir si l’on est trop exposé ?

MM : Il suffit de couper Wifi, portable et autres appareils connectés puis de constater une différence dans la qualité du sommeil. Nous ne sommes pas tous sensibles aux mêmes pollutions et celle-ci est particulièrement diluée. On peut toujours dire que ce n’est pas sûr… Il n’existe plus de zones blanches, il n’est donc pas possible de réaliser un comparatif. Les personnes électrosensibles en sont réduites à blinder leur logement pour se préserver.

AR : Faire un bilan est le moyen le plus simple. Sinon, au préalable, on peut couper l’électricité une nuit et constater l’évolution de son ressenti. Il existe des signes qui précèdent le basculement dans l’électrosensibilité. Percevoir une sensation de raideur ou d’échauffement près de l’oreille lorsque l’on téléphone avec un sans fil, par exemple. Ce n’est pas que le téléphone chauffe, c’est la proximité d’un émetteur micro-ondes à proximité de l’oreille et donc du cerveau : vous « cuisez » ! Des sensations d’acouphènes, de picotements lorsque l’on travaille en Wifi avec un ordinateur portable sur les genoux, une impression de casque dans un endroit où se trouvent une box et un téléphone fixe sans fil…

Pourquoi la loi française ne nous protège-t-elle pas suffisamment ?

MM : Parce qu’elle prend uniquement en compte les effets thermiques et non les effets biologiques. La loi française estime que l’effet néfaste ne survient que lorsqu’il y a un échauffement des tissus. Or d’innombrables études attestent l’existence d’effets biologiques à des doses d’exposition bien moindres que celles qui provoquent un échauffement thermique. Tout cela permet aux opérateurs d’émettre très fortement et de fournir au public des appareils nocifs tout en respectant la loi. Dans le livre, Michèle Rivasi décrit des conflits d›intérêts et explique comment les opérateurs financent une quantité incroyable d›études qui entretiennent un doute perpétuel et noient les études indépendantes.

Comment faire, concrètement ?

AR : Il est nécessaire d’appliquer le principe de précaution avant même de ressentir la moindre gêne, ce en créant des moments et des espaces où ces ondes sont le plus réduites possible. A défaut de zone blanche, rien n’empêche de créer une zone grise chez soi. On peut le faire en évitant le Wifi au moyen de simples câbles ou a minima en l’éteignant le soir, en remplaçant le téléphone sans fil par un filaire… Il est primordial de préserver son lieu de vie , c’est tout de même un lieu fait pour se ressourcer… En Anglais, pollution électromagnétique se dit « electrosmog », « brume électromagnétique ». Cela invite à faire le parallèle, concernant l’usage du smartphone, avec la fumée de cigarette : éteindre les smartphones dans les maisons et inciter les utilisateurs à les utiliser à l’extérieur, en créant un espace « smartphoneur » par exemple. Par ailleurs, pourquoi ne pas mettre en place un transfert d’appel d’un portable vers un fixe ? C’est simple et généralement gratuit.

Et si l’on veut aller plus loin ?

AR : Avant toute chose, je le répète, il est important de procéder à un diagnostic afin de cerner les zones qui posent problème chez soi et de disposer de mesures précises. On peut le faire seul en louant du matériel ou bien faire appel à un spécialiste (géobiologue, auditeur-conseil en pollution électromagnétique) qui doit être en mesure de fournir un rapport chiffré. Ensuite seulement, on pourra mettre en place la solution qui va bien : coupure de l’alimentation, éloignement de la source, écrans de protection… On croit parfois bien faire en commençant par la solution, mais on peut faire des erreurs. Je pense à des personnes qui avaient mis en place un rideau anti ondes aux fenêtres pour se protéger d’une antenne-relais. En réalité, les ondes pénétraient plutôt par le toit…

 

Que peut faire une personne électrosensible pour se sentir mieux ?

AR : Elle va d’abord faire face à une grosse remise en question personnelle et devra passer en revue tout son mode de vie, son travail, son alimentation… Après avoir fait en sorte de limiter la pollution à l’intérieur de la maison, il faut que l’entourage comprenne et respecte la souffrance de la personne en modifiant ses propres usages. On peut mettre en place des pratiques énergétiques consistant à se connecter à la terre en marchant pieds nus dans l’herbe ou sur le carrelage, ce qui permet de décharger le corps et de le soulager. Une bonne douche, un bain de mer le permettent aussi.

A l’heure de l’hyperconnexion, on a du mal à imaginer que les choses puissent aller dans le bon sens…

MM : On est devenus addict aux services que nous rendent les ondes. Ce phénomène s’intensifie, notamment chez les adolescents qui dorment à côté de leur téléphone allumé de peur de rater quelque chose. Or rien n’est mis en place pour nous aider à nous déconnecter car cela n’a pas encore été reconnu comme un problème. A la place, on culpabilise lorsque l’on réalise que l’on souffre d’une addiction et que l’on est incapable de s’en défaire.

AR : C’est une question de réflexe et de responsabilité individuelle. Les antennes relais émettent parce que des gens les utilisent. Quand j’entre dans un bâtiment, je passe en mode avion pour ne pas le polluer. Réflexe ! Consulter son smartphone dans la salle d’attente d’un médecin n’est pas logique. Est-ce qu’on y fumerait une cigarette ?

Le vrai problème, c’est l’ignorance du problème ?

AR : Les ondes, cela ne se voit pas, cela ne s’entend pas et cela n’a pas d’odeur, donc cela n’existe pas. Tout ce qui peut être mis en place pour les montrer ou les faire entendre participe à l’atténuation de cette ignorance. Il y a de plus en plus de gens qui ont entendu parler ou rencontré des personnes hypersensibles aux ondes électromagnétiques, la conscience du problème existe mais les actes ne suivent généralement pas. En attendant que la loi oblige, c’est à chacun de créer ses zones grises chez soi et d’inciter ses proches à les respecter. J’ai entendu parler d’un bar dans le Nord de la France où l’on interdit l’usage du smartphone à l’intérieur – si l’on contrevient à la règle, le smartphone est confisqué et bien sûr rendu au départ du contrevenant. Plus on créera de zones “smartphone interdit”, plus l’ignorance reculera. Une personne électrosensible organise des fêtes en mode avion par exemple. Dans les salles de spectacles, les cinémas, les bars ou restaurant, les smartphones devraient être éteints pour profiter pleinement du moment. « Les smartphone éloignent ceux qui sont près et rapprochent ceux qui sont loin » est une phrase qui ne me laisse pas indifférent.

 

On a bien compris tout l’intérêt de se préserver des hyperfréquences… Avez-vous autre chose à ajouter ?

MM : Cela me tient à cœur de voir que l’on peut compromettre la santé de tout le monde juste pour des téléphones. Mais au-delà des effets des ondes sur notre santé, ordinateurs et téléphones portent une énorme dimension écologique et sociale, sans alternative à ce jour. Dans l’introduction du livre, nous expliquons en quoi l’industrie des nouvelles technologies repose sur l’exploitation des personnes et de ressources rares uniquement pour fabriquer les objets qu’elle met sans arrêt à notre disposition, sans parler de l’absence de filière de recyclage des matériaux. Là aussi, une prise de conscience est nécessaire.

AR : Merci pour ce que vous faîtes et de votre intérêt pour ce sujet.

 

La pollution électromagnétique – Santé, législation, protection dans l’habitat,
éd. Terre vivante novembre 2018, 224 pages, 23 €

CC