La permaculture au quotidien

Initialement publié en mai 2019

 

Pas un jour sans que les médias n’évoquent la crise écologique. C’est que l’heure est grave ? Elle l’est – ce n’est pas tout neuf, mais une prise de conscience semble enfin émerger. Un constat qui nous laisse partiellement démunis mais face auquel certains acteurs ont vaillamment pris la plume pour nous proposer des pistes d’action et de réflexion. Louise Browaeys est de ceux-là. Grandie dans le bio, ingénieure agronome, auteure et consultante, la jeune femme nous invite à ramener nos pieds dans la terre et à sortir la permaculture du jardin pour en faire notre boussole.

 

Entretien avec Louise Browaeys

Louise, quel est votre parcours ?
J’ai grandi dans la pépinière familiale, à côté de la Loire. Passionnée par le végétal, le jardin, la terre, persuadée que la question nourricière se joue dans l’assiette comme dans les champs, je suis devenue ingénieure agronome. J’ai travaillé dans l’agriculture bio avant de m’intéresser à la responsabilité sociale et environnementale. Aujourd’hui, j’accompagne des entreprises dans ce domaine et j’écris des livres sur la cuisine, l’écologie… Mon premier ouvrage était comme une thèse sur la beauté et l’âpreté du métier de paysan, La Part de la terre, l’agriculture comme art.

Vous avez récemment publié Permaculture au quotidien aux éditions Terre Vivante. D’où vient votre envie d’écrire ce livre ?
Je trouve que l’on est un peu en manque de pensée et de spiritualité dans le milieu de l’écologie. On a beaucoup de gens de terrain, on a des intellectuels, mais pas grand monde qui fasse le lien entre le ciel et la terre. Or lorsque j’ai découvert le concept de permaculture, j’ai été happée. On imagine une simple technique de jardinage, pourtant c’est une véritable philosophie de vie, une éthique pouvant s’appliquer à de nombreux domaines très concrets : éducation, vie pratique, vie sociale, économie, santé…

Un outil pour agir, réagir à la crise écologique ?
Nous sommes dans un monde en transition qui nous laisse démunis. En même temps, les gens ont davantage conscience du problème, ils commencent à le vivre dans leurs tripes et la génération qui arrive prend le sujet à bras-le-corps – ce sont souvent des jeunes filles, on les voit faire des grèves de l’école, se sentir obligées de faire ce que les générations précédentes n’ont pas fait… Face à ce constat, la permaculture fait office de grand chaudron dans lequel piocher de nouveaux principes pour cogiter, cuisiner, jardiner et être ensemble.

Votre livre est tout sauf catastrophiste !
J’ai voulu écrire un livre joyeux, qui ne parle pas d’écologie de manière rébarbative et culpabilisatrice. Si l’on ne prend pas un peu de plaisir à la transition, ça ne peut pas marcher ! Il faut voir comment les deuils que nous allons faire nous ouvriront des portes. Quand je dis non à quelque chose, je dis oui à autre chose. La permaculture nous offre de refonder un lien avec le monde, avec les autres, avec nous-mêmes – c’est une joie en soi. Sa portée est tellement large que l’on peut choisir la piste qui nous touche le plus, commencer par ce qui nous fait plaisir.

Quels sont les fondements de la permaculture ?
Elle a été conceptualisée dans les années 1970, à la même période que l’agriculture bio. Leurs origines sont communes. Si l’on a associé la permaculture au jardinage, c’est parce que les auteurs qui l’ont théorisée (les australiens Mollison et Holmgren) se sont en particulier inspirés des travaux de Fukuoka, paysan japonais précurseur de la bio. Ils parlent de “permanent agriculture”, à la suite de Hopkins, autre pionner de la bio. Il s’agit d’une culture de la permanence reposant sur trois éthiques : prendre soin de la terre, prendre soin de l’humain, partager équitablement et fixer des limites. Ces trois sphères sont imbriquées les unes dans les autres.

On est effectivement au-delà du jardinage du dimanche !
La permaculture est un concept englobant, nourricier et pratique. On peut entendre “je perds ma culture” et voir en elle un nouveau rapport au monde. Un rapport fondé sur l’entraide, la guérison, l’abondance… La définition de la permaculture, “créer des paysages et des systèmes viables et nourriciers en s’inspirant de la nature”, offre une foule de domaines d’application : monde de l’entreprise, communication, énergie, cuisine, transports, travail sur soi… Elle nous propose de passer du statut de consommateurs passifs et assistés à celui d’hommes et de femmes autonomes, productifs et responsables.

Dans votre livre, vous reprenez un à un les principes de la permaculture en développant l’idée d’une corde à douze nœuds…
Cette corde sert de boussole pour déployer les principes de la permaculture au quotidien. Le premier, “Observer et interagir”, nous incite à observer sans évaluer. C’est le fondement de la communication non violente (CNV) que de séparer jugement et observation ; c’est aussi l’un des piliers de la méditation. Ce n’est pas toujours facile, il faut un peu d’entraînement ! Sur le plan pratique, ce principe nous invite à observer notre impact écologique, voire à le calculer pour prendre conscience que l’on vit en moyenne au quotidien avec 400 esclaves énergétiques virtuels…

Qu’en est-il du deuxième principe : “Collecter et stocker l’énergie” ?
En cuisine par exemple, cela veut dire cultiver ses aromates, faire tremper ses légumineuses, faire germer ses graines et mettre en œuvre la lactofermentation. Cette dernière, en captant l’énergie des micro-organismes qui nous entourent, permet de multiplier le potentiel nutritif des aliments et de mieux conserver légumes, fruits, céréales, boissons, produits laitiers, etc. Au-delà du côté ludique et pratique de la chose, la lactofermentation est une forme de reconquête de son alimentation : on n’achète que des produits bruts et on les transforme en toute autonomie. Dans le domaine de l’intelligence collective, on va d’abord chercher à créer une synergie de groupe. En recueillant l’avis de chacun, on se rend sur une sphère plus émotionnelle qui permet de relier les gens tout en atteignant l’objectif fixé. Ensuite, il convient de stocker et de faire vivre l’énergie du groupe ainsi collectée pour la faire perdurer : continuer à se réunir, proposer une vision sur la suite, remettre l’ouvrage sur le métier…

Troisième nœud : “Créer une production”…
Côté jardinage, c’est faire pousser sa propre nourriture. Même sur un tout petit espace, c’est toujours une fierté, une joie. Si l’on a un grand jardin, cela veut dire échanger ses abondances avec ceux qui n’en ont pas. Mais au-delà du jardin, je pense souvent au plaisir : la joie est aussi une récolte, disait Bill Mollison, elle nous nourrit. Collectionnons les activités qui nous en procurent ! Faisons du théâtre, de la cuisine, de la peinture, du chant… Soyons imaginatifs !

Plus complexe, le quatrième principe : “Appliquer l’autorégulation, accepter la rétroaction”…?
Au préalable, il s’agit d’accepter la descente énergétique. Nous devons accepter de consommer beaucoup moins d’énergie : nous devons faire pareil ou mieux qu’avant tout en limitant nos prélèvements. En clair, nous soucier davantage de nos actes quotidiens, de leurs conséquences, comme nous questionner sur ce que ça coûte d’obtenir de la lumière ou du chauffage en appuyant sur un bouton.

C’est un premier pas vers le cinquième principe, “Utiliser les ressources et services renouvelables” ?
Il existe une énergie largement sous-exploitée et pourtant aussi locale qu’inépuisable et renouvelable, c’est l’intelligence. Se réunir pour faire germer les idées, accompagner le déploiement des connaissances de chacun et capitaliser sur la créativité implique de faire sauter de nombreux verrous. Casser les systèmes pyramidaux, libérer la parole… Le modèle du Vivant est pauvre en flux de matières et d’énergie mais très intense en flux d’informations. L’idée est de mimer cela, la permaculture étant une forme de biomimétisme. Autre exemple, dans la vie de tous les jours : faire son compost et l’utiliser pour fertiliser ses plantes, son balcon ou son jardin. C’est primordial et à la portée de tous grâce aux différents systèmes existants (lombricompost, bacs collectifs…). Le compostage permet de réduire de 30 % le poids de sa poubelle et d’obtenir un excellent terreau, tout en apportant une grande satisfaction personnelle !

En parallèle, on se frottera au principe six : “Ne pas produire de déchets”…
C’est toute la mouvance zéro déchet, de plus en plus médiatisée. Il est intéressant d’aller à des conférences et d’observer ces familles qui ont réduit leurs déchets annuels à l’équivalent d’un bocal de verre, mais on a surtout besoin que des millions de personnes minimisent leurs déchets sans se sentir coupables de ne pas aller jusque-là ! L’outil mnémotechnique, ce sont les 5R : refuser, réduire, réutiliser, réparer, recycler. Avoir avec soi une tasse pour éviter les gobelets jetables, faire ses éponges avec de vieilles chaussettes (tawashi), acheter en vrac, arrêter l’eau en bouteille, installer des toilettes sèches, etc. Ne jetons pas non plus notre intelligence par les fenêtres. On peut s’interroger sur le nombre considérable de scientifiques brillants qui travaillent sur des sujets très éloignés de l’écologie et de la transition… N’est-ce pas du gaspillage ?

Quid du septième principe : “La conception, des motifs aux détails” ?
Il rejoint le concept de design, fondamental en permaculture. L’idée est de se fixer une ligne d’horizon et de cerner les contours d’un projet de manière globale avant d’entrer dans le détail. J’aime bien faire référence à Marcel Proust dans A la recherche du temps perdu : il est à la fois extraordinaire dans la composition d’ensemble des sept tomes et fait preuve d’une grande minutie dans les détails. C’est le travail que fait un paysagiste dans un jardin, en pensant d’abord la fécondité globale du paysage avant d’entrer dans le détail des allées, des massifs, des points d’eau. C’est aussi un principe que l’on retrouve dans la démarche de Maria Montessori pour l’éducation : offrir à l’enfant un environnement protecteur, nourricier et riche qui lui permette de développer ses capacités. Penser un cadre à la fois protecteur et permissif, comme pour le management.

Principe huit : “Intégrer plutôt que séparer”.
Nous avons beaucoup de mal à (nous) relier aujourd’hui. Nous évoluons dans une société construite en silos qui ne se rencontrent pas. Or relier, c’est vivant, c’est joyeux, c’est fécond. Associer les plantes qui vont se faire du bien entre elles, privilégier les interactions avec les personnes que l’on aime, relier les générations, relier des aspects de la vie pratiques a priori très déconnectés les uns des autres… Par exemple, faire du sport utile en se rendant au travail à vélo, effectuer des tâches ménagères avec les enfants qui adorent ça (faire d’une pierre deux coups), ou encore relier le corps, le cœur et l’esprit avec le yoga.

Nous arrivons au neuvième nœud : “Utiliser des solutions lentes à petite échelle”.
On dit que la conversion d’un sol en agriculture bio après sa mort chimique prend trois ans. En réalité, c’est parfois cinq ou dix ans… Gardons cela en tête pour nos conversions humaines ! Pour opérer une véritable conversion vers l’alimentation bio, c’est tout un mode de vie qu’il faut changer, mettre en place de nouvelles façons d’acheter, de cuisiner… On mettra peut-être dix ans à arrêter de manger de la viande. Vouloir aller trop vite, c’est courir à l’échec. Même chose pour l’intelligence collective. La conversion d’une entreprise classique vers une entreprise plus agile et libérante prend des années car il faut d’abord “déverrouiller” les individus. Toutes les techniques d’entraide sont en lien avec un principe de lenteur, il en va de même pour l’éducation de l’enfant. La méthode Steiner nous enseigne qu’il ne faut pas leur apprendre trop tôt à lire et écrire mais d’abord les aider à réaliser d’autres facultés sensorielles et relationnelles.

Un bel adage ensuite : “Utiliser et valoriser la diversité”.
Au jardin, c’est sortir de la monoculture pour aller vers un lieu abondant, coloré, résilient et diversifié. J’aime parler de la biodiversité imaginaire, celle de la pensée. Claude Levi Strauss parle de monoculture civilisationnelle dans nos champs comme dans nos cœurs. Pour la revitaliser, nous pouvons cultiver notre singularité et notre capacité à réfléchir et discerner, indispensables dans une société saturée d’informations. En alimentation, la diversité est un principe évident de la cuisine saine qui consiste à varier notre consommation de végétaux, céréales, fruits, légumes, noix et graines. Dans mon livre Mon bébé bio et veggie, j’évoque par exemple l’importance de cultiver une grande diversité alimentaire végétale dès le plus jeune âge.

Comment aborder le onzième principe, “Utiliser les interfaces et les éléments de bordure” ?
Il s’agit de constater que les éléments les plus riches d’un écosystème se trouvent souvent aux interfaces, littoraux, estuaires, lisières… D’un point de vue mental, ce principe nous invite à être à l’affût : lire un livre qu’on nous offre et qui sort de nos domaines de prédilection, ne pas toujours écouter les mêmes émissions de radio, parler avec des inconnus dans les magasins et les transports en commun… C’est être attentif aux signaux faibles qui nous poussent en dehors de notre zone de confort afin de faire “campagne contre nous-mêmes”, comme dirait Nietzsche ! Les entreprises peuvent appliquer ce principe en se nourrissant des travaux de recherches menées sur leurs sujets, en incubant des start-ups, en écoutant les idées et ressentis de chacun sans exception.

Nous voilà au bout de la corde…
“Face au changement, être inventif”, c’est le douzième principe. Cela consiste à transformer les contraintes en opportunités, les petits obstacles en tremplins. C’est l’adage : “ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort”. En ce qui concerne la transition écologique, la permaculture nous engage à être créatif. Nous devons consommer moins de produits transformés et moins de viande ? Lâchons-nous avec la cuisine végétale, pleines de surprises ! Réduire ses déchets ou utiliser moins d’énergie peut être vécu comme négatif, mais on peut aussi en faire une libération, une joyeuse reconquête de notre autonomie.

CC