La gelée royale

Initialement publié en janvier 2004

C’est sous l’angle du mystère qu’il nous semble logique d’aborder le sujet de la gelée royale. Mystère qui concerne tout d’abord l’incroyable capacité de cette substance à faire vivre quarante fois plus longtemps une abeille qui s’en nourrit exclusivement. Quarante fois ! Excusez du peu… D’où l’argument qui a longtemps prévalu quant à la capacité de cette même substance à faire vivre plus longtemps… les humains. Qu’en est-il réellement ?

Mystérieux également semble être le mode de production de la gelée royale : là, c’est déjà plus facile à éclaircir, il suffit d’aller voir… Mais le mystère s’épaissit à nouveau si l’on cherche à faire le point sur une filière qui n’est pas vraiment transparente… La gelée royale est très chère de par la main d’œuvre qu’elle nécessite, et vous imaginez facilement ce que des négociants peu scrupuleux ont inventé loin de chez nous pour contourner ces coûts tout en profitant du marché.

Et alors… Zorro est arrivé ? Il a tout observé, tout compris et s’est empressé d’en faire la synthèse ? Loin s’en faut. Mais nous avons suffisamment cherché à comprendre pour vous donner quelques pistes simples qui vous permettront de mieux vous y retrouver.

La gelée royale pour qui, pour quoi ?

Prenez une abeille, celle qu’on appelle ouvrière : elle ne vit que 45 jours. Une reine, elle, vit 5 ans. Qu’est-ce qui les différencie, du point de vue de la génétique ? Rien ! Comment donc expliquer ces destins si différents ? La réponse s’appelle gelée royale. Une larve nourrie avec cette gelée pendant quelques jours devient abeille ; la même larve nourrie plus longtemps avec la gelée voit ses organes génitaux se développer, elle devient une reine.
La gelée royale est produite par les jeunes abeilles chargées d’élever le couvain. Elles sécrètent cette substance blanchâtre et pâteuse pendant une dizaine de jours de leur courte vie grâce à leurs glandes hypopharyngiennes, avant que celles-ci ne s’atrophient. Mais il n’y a pas que l’accroissement de la durée de vie de la reine suite à son absorption qui mérite attention : la gelée royale permet d’accomplir un « exploit » tout aussi important sur les larves : en s’en nourrissant, elles verront leur poids multiplié par plus de mille en cinq jours. Il ne semble pas que la nature offre d’autres exemples d’une croissance aussi rapide.

L’usage qu’en font donc les humains allait forcément en découler : la gelée royale serait un fortifiant, elle ferait vivre plus longtemps… La première affirmation est indiscutablement vraie : la gelée royale permet d’améliorer l’état général et se rend utile lorsqu’il y a fatigue, surmenage, convalescence, croissance. Elle constitue une bonne prévention des maladies infectieuses notamment en période hivernale, tout comme elle permet une résistance accrue au stress. Elle possède également un bon effet euphorisant qui la rend efficace en cas de déprime voire de dépression, sans qu’elle soit pour autant une réponse suffisante. Quant à ses capacités à lutter contre la sénescence, vous aurez compris qu’il ne faut pas les prendre à la lettre : une action favorable sur la mémoire semble toutefois admise, tout comme sur la qualité de l’épiderme.
Nous ne nous livrerons pas à un détail exhaustif de son analyse bio-chimique pour expliquer son action : vitamines, minéraux ou acides aminés, on y trouve abondamment de tout ! Il convient toutefois de noter sa richesse inégalée en acide pantothénique (vitamine B5), essentiel à nos cellules, et de vous faire part d’une réflexion commune aux scientifiques qui l’ont étudiée : elle recèle en petite dose des substances jusque-là encore inconnues qui ne sont certainement pas pour rien dans ses pouvoirs.

Une filière pas très claire

La production de gelée royale nécessite beaucoup de travail, et pas que de la part de l’abeille… Ce qui explique sa rareté et le coût élevé qui fut le sien lorsqu’elle a commencé à être proposée aux Français, il y a une cinquantaine d’années. Et puis petit à petit… son prix s’est démocratisé, tout comme sa consommation. Par quel miracle ? Toujours le même, pardi… La terre d’élection sera la Chine, qui s’empressera de fournir à bas prix des tonnes de cette substance tant recherchée par les pays riches en quête de bien-être. Rien pourtant sur l’emballage ne permet au consommateur d’en identifier la provenance. Les distributeurs eux-mêmes n’en étaient pas informés lorsqu’elle se présenta sur le marché, au début des années 80.

Mais que peut-on reprocher à cette gelée royale chinoise ? Le fait d’être produite bien loin de chez nous par une main d’œuvre sous-payée ? Qu’elle pourrait être polluée ? Que les abeilles soient nourries au sirop et au tourteau de soja, quand elles devraient consommer miel et pollen ? Le fait qu’on ne soit pas certain, sur une filière aussi longue, que la chaîne du froid soit bien respectée du début à la fin ? Serait-elle congelée puis décongelée (pratiques que les services de la répression des fraudes nous ont confirmées comme étant fréquentes sur les gelées royales asiatiques) ? Le bruit court selon lequel les ouvriers apicoles chinois, par souci de rentabilité, sont priés d’aspirer les larves d’abeilles en même temps que la gelée et de broyer le tout, sans que le consommateur en soit informé. Est-ce la vérité ?

Il n’y a pas eu, à notre connaissance, de véritables enquêtes journalistiques pour faire la part du vrai et du faux. Il n’est d’ailleurs pas possible de visiter ces exploitations. Et puis qui cela pourrait-il bien intéresser ? Les consommateurs semblent heureux de payer moins cher, les distributeurs de vendre plus. Et les apiculteurs ? Ils ne peuvent lutter face à un produit qui arrive chez nous à un prix jusqu’à cinquante fois moindre. Notons que si la grande majorité s’en offusque, d’autres en ont profité : il est bien connu dans ce milieu que des petits malins malhonnêtes achetaient à bas prix de la gelée royale chinoise pour la revendre comme étant française – et au prix fort – à des consommateurs pourtant soucieux d’aller directement à la source.

C’est finalement Bruxelles qui mettra un terme à ces importations douteuses, début 2002. Et pour que des autorités européennes prennent le risque de fâcher les Chinois, il doit vraiment y avoir de bonnes raisons… Il fut en effet découvert dans les produits de la ruche des résidus d’antibiotique dont il ne devrait pas avoir trace, ce qui est déjà suffisamment alarmant. Il se trouve qui plus est que cet antibiotique était le chloramphénicol, carrément interdit en médecine vétérinaire aussi bien aux États-Unis qu’en Europe, parce qu’il est jugé trop dangereux ! Ouf, l’histoire est donc terminée. Terminée ? Pas sûr. Le pauvre consommateur n’est pas encore sorti de l’auberge… Il lui faut savoir que la roublardise des mafieux est sans limite : la gelée royale chinoise, sitôt interdite, transite par des pays importateurs qui la « blanchissent ». Certains pays voisins de la Chine en sont coupables, mais on a également retrouvé en France des gelées royales soi-disant africaines ou sud américaines dont on connaît fort bien la provenance…

Nous ne souhaitons pas jeter le discrédit sur toutes les gelées royales importées : il semblerait que des filières thaïlandaises, vietnamiennes, roumaines ou espagnoles soient dignes de confiance. Mais le choix fut pourtant pour nous sans équivoque, avant même que le scandale éclate : nous ne distribuerons que de la gelée royale française et bio. Une gageure, rendue possible par le travail intense d’un des très rares apiculteurs français à avoir fait le choix du bio. Des apiculteurs qui se comptent sur les doigts d’une main, littéralement.

Les Ruchers d’Emilie, producteur de gelée royale bio

???????????????????????????????Emilie et Hervé sont bien installés. Pour eux tout d’abord, puisque leur petite ferme est bien agréablement située, à la limite des Landes, dans le Lot et Garonne. Pour les animaux qui les entourent ensuite et à plus juste titre encore pour les abeilles : elles ne pourraient être mieux implantées, en plein cœur de la forêt, loin de toutes cultures susceptibles de donner l’occasion aux insectes de butiner sur des végétaux traités. L’endroit est tellement paisible et inhabité qu’il constituerait un point de chute idéal pour celui qui envisagerait de vivre en plein accord avec la nature. Qu’on se le dise : c’est encore possible aujourd’hui, en des lieux qui sont un enchantement pour qui ne craint pas l’isolement.

Emilie et Hervé vivaient au quartier des Minguettes de Venissieux, près de Lyon. Ils ont voulu rompre avec la ville, ils l’ont fait. Direction la Drôme et les petits boulots. Puis le hasard fit sa part de travail, il prendra la forme d’un essaim d’abeilles arrivé sous le toit de la maison qu’ils louaient. Eux qui craignaient les insectes se retrouvent à les prendre un à un à la main pour les mettre dehors… La familiarité possible avec les abeilles leur donnera l’idée de travailler avec elles. Une petite formation de trois semaines, une première ruche et hop ! Il ne faut pas grand-chose pour commencer. Mais un peu plus pour s’installer… Le Hasard se déguisera cette fois-ci en petite annonce et les conduira dans le Sud-Ouest. Il arrive qu’il fasse moins bien…

La première source de revenu pour l’apiculteur est bien sûr le miel. Pour que la récolte soit suffisante, il est nécessaire de bouger les ruches en fonction des floraisons. Une transhumance demandant un gros travail physique qui était exclu pour Emilie. Le choix du travail de la gelée royale fut donc fait. Moins physique, donc, mais prenant. Très prenant !

La production de gelée royale consiste à faire « croire » aux abeilles qu’elles ont à élever une autre reine. Non pas en tuant celle-ci et en rendant la ruche orpheline, comme il est trop souvent dit à tort… Il s’agit d’aménager un endroit dans la ruche où la reine n’a pas accès, son absence créant le manque. On dépose alors dans cette partie de la ruche une barrette d’une trentaine de fausses cellules contenant des larves d’abeilles que les ouvrières nourriront en y déposant de la gelée royale. Il reste à récolter la gelée royale, après que les abeilles aient élevé ces cellules. Voici, en images, le détail des opérations.

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Créer le leurre

 

L’apiculteur prélève de toutes petites larves dans des cellules d’ouvrières, avec un stylet. Ce travail est très minutieux et demande une grande précision, que seule l’habitude permet d’acquérir.

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On dépose une petite quantité de gelée royale et d’eau mélangée, qui incitera les abeilles à nourrir les larves, et donc à produire de la gelée royale.

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Puis une larve est insérée dans chacune des cellules de la barrette.

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La barrette est placée dans une zône de la ruche où la reine n’a pas accès. Les abeilles nourriront chaque larve comme une future reine. Trois jours plus tard, la barrette est récupérée.

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Chaque cellule est arasée à l’aide d’une lame de rasoir.

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On la pèse avant la récolte.

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Puis on enlève la larve, qui a considérablement grossi.

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Dans ce bocal, le résultat d’une semaine de travail !

 

Il ne reste plus qu’à aspirer la gelée, cellule après cellule.

???????????????????????????????Une fois l’opération effectuée, on procède à une nouvelle pesée, qui permet d’évaluer la « production » : 13 grammes ont été récoltés sur cette barrette, soit un peu moins de 0,5 g par cellule. Il arrive que ce soit moins, voire zéro… La gelée filtrée est conservée au froid, à l’abri de la lumière. Les données de la récolte sont archivées, ce qui permettra à l’apiculteur de bien repérer les ruches qui produisent le mieux, afin d’effectuer une sélection pour l’élevage des reines.

Toutes les étapes de ce travail répétitif et minutieux demandent une grande maîtrise, ainsi que de la rapidité. Rares sont les apiculteurs, en France, qui se lancent sur le « créneau » de la gelée royale.

Les Ruchers d’Emilie ont choisi la démarche la plus rigoureuse qui soit en obtenant le label AB. Des exigences qui relèvent du bon sens apicole mais qui sont tellement peu partagées qu’elles méritent garantie et explications : la zone de butinage doit être exempte de source de pollution sur une zone de trois kilomètres : routes, industrie, mais aussi simples cultures fruitières, bien trop souvent arrosées de pesticides… Pas de peintures chimiques sur les ruches, qui laissent inévitablement des traces sur le produit. Pas de fils métalliques galvanisés, mais de l’inox, qui met à l’abri de la rouille. Pas de produits répulsifs dans l’enfumoir, cet outil qui permet de calmer les abeilles lorsqu’on les approche : on y met du foin ou des coquilles de noisettes. Enfin les cires utilisées sont bio, et en cas de besoin, les ruches sont nourries l’hiver… au miel bio.
Les maladies ? S’il y a varroase, on découpe le couvain parasité. Ce qui est beaucoup plus long que d’utiliser un produit de synthèse…
Dernière mesure spécifique à la gelée royale : le taux de HDA, un indice de qualité, est mesuré et garanti. (Il doit être supérieur à 1,8).

Hervé et Emilie sont fiers de ce qu’ils font. Ils vivent comme ils l’entendent, en écolos convaincus et impliqués. Il semble toutefois, à les entendre, que la voie qu’ils ont choisie demande un travail supérieur à ce qu’ils avaient envisagé. Un travail sans limites, qui rend problématique la dépendance qu’il engendre.
Courage !

La gelée royale bio est un produit rare. Il peut arriver qu’elle vienne à manquer, juste avant la nouvelle récolte. Période concernée : mars, avril.

JM