La conversion vers le bio – Entretien : Joël Fauriel

Initialement publié en mars 2011

conversionLa conversion, on vous explique : « Lorsqu’un agriculteur travaille en conventionnel et qu’il veut s’orienter vers le bio, il pratique trois ans sans utiliser de produits chimiques, et hop ! c’est fait ». Easy ! Vous le saviez, nous aussi, et en théorie, c’est presque aussi simple que ça.

Dans la pratique, personne n’a bien idée de la manière dont ça se passe. Il s’agit pourtant d’un sujet clé. Si le bio doit se développer, il est important que des agriculteurs s’installent. Il est tout aussi important que ceux qui utilisent la chimie pour produire cessent de le faire s’ils le souhaitent, et que cette transition soit techniquement possible, économiquement viable, soutenue par la profession et les consommateurs. Est-ce le cas ?

Foin de suppositions ou de fausses idées, il nous faut demander. À ceux qui ont vécu la situation, ou qui l’ont étudiée.

Salut Joël ! Un petit mot sur ton parcours avant de passer à notre sujet ?
Mon père était arboriculteur en bio, ici à Loriol, dans la Drôme. Je suis donc un peu né dedans… Et avant même d’avoir fini l’école, j’ai eu envie de travailler dans cette voie. J’aurais pu directement reprendre l’activité de mes parents, mais je souhaitais me forger une petite expérience avant de commencer ; je suis donc allé étudier et travailler dans différentes structures. Expérimentation, recherche technique… Parallèlement, je me suis installé en 1999 sur de petites parcelles, pour m’essayer au métier.

Quelles étaient ces structures où tu as étudié et travaillé ?
Le GRAB, l’INRA… Mais j’avais commencé par un BTS « protection des cultures ». Ce fut une grosse déception… Je m’attendais à parler un peu de chimie, mais pas au point d’en manger pendant deux ans ! J’ai donc pris connaissance de ce qu’est l’agriculture classique, de l’idée que la chimie résout tout, sans même qu’on ait à réfléchir. J’ai aussi découvert les risques qui sont liés à l’utilisation de ces produits, et ce n’est pas rien.

Tu avais donc un point de vue riche pour bien comprendre le passage d’une logique à l’autre. As-tu par toi-même eu l’occasion de le vivre ?
J’ai démarré avec un hectare, puis deux, trois, et je travaille sur quinze aujourd’hui. La conversion, je l’ai donc vécue à chaque fois que j’acquérais une nouvelle parcelle extérieure. Mais ce n’était qu’une conversion des terres ou des vergers ; je n’avais pas à remettre en cause ma pratique, la logique du bio m’étant déjà familière.

Un choix : par qui, pourquoi ?

conversion1As-tu vu ou côtoyé des collègues qui sont passés en bio après avoir travaillé en conventionnel ?
Oui, et pour un agriculteur, ça peut être assez violent. La conversion est une période difficile et longue au niveau personnel, même si le délai de trois ans est court pour que la nature s’y retrouve. La première fois que j’ai vu quelqu’un dans cette démarche, c’était un arboriculteur qui pleurait dans ses arbres. Il savait produire, il aimait son métier et il s’était préparé, mais il n’a pas supporté de voir ses arbres infestés de bestioles ; il avait l’impression de les avoir saccagés. Il voulait faire bien pour préserver la nature, mais il n’a pas eu le résultat espéré. On peut comprendre ce qu’il a ressenti, car lorsqu’on a l’habitude de soutenir ses arbres par un tas de molécules, on a l’impression qu’ils sont en forme…

La préparation à cette conversion est-elle longue ?
Souvent, oui. On parle de conversion comme s’il s’agissait d’un demi-tour, mais c’est en fait une trajectoire. Certains commencent à se poser des questions et à envisager de s’y mettre dix ans avant de le faire. On va à une réunion, on entend parler d’untel qui a franchi le cap, et l’idée fait son bout de chemin… Pendant ce temps, Madame commence à s’intéresser à l’homéopathie, la famille mange bio… Et puis il y a le passage à l’acte.

conversion2Pourquoi y va-t-on ? Écologie, santé, liberté, finances ?
Il se trouve que j’ai étudié le sujet à l’occasion d’une enquête que j’ai effectuée pour L’INRA : statistiquement, la première raison est liée à la santé. Un agriculteur m’a confié que lorsqu’il ouvrait son armoire, il ne supportait plus de voir des têtes de mort sur les produits… Sachant qu’il était conscient de l’impact qu’ils auraient sur ses plantes, et qu’il en profiterait à l’occasion… Pour d’autres, la motivation est opportuniste : il y a un créneau sur une pomme bio à la mode, alors on y va. Dans ce cas, on segmente son travail, on s’essaye au bio. Une autre incitation concerne ceux qui font de la vente directe aux consommateurs. Et là, ce sont les consommateurs qui leur demandent de passer en bio !

Les agriculteurs ont été montrés du doigt au niveau écologique. Y a-t-il pour eux une certaine fierté à passer en bio ?
Non, c’est plutôt le contraire. Il faut savoir que pour les agriculteurs, ce qui est plus vert que vert, ce n’est pas le bio, c’est l’agriculture raisonnée… Et là, oui, ils sont fiers ! On leur dit que c’est écologique, moderne. Au lieu de passer dix fois du purin d’ortie, qui se dégrade vite et qu’il faut renouveler, on fait un seul traitement chimique, mais qui cartonne… Il faut comprendre que l’agriculteur est comme tout le monde, soucieux du regard de la société, mais ce qui le motive le plus, c’est d’épater les collègues. Or, ceux qui passent en bio sont la plupart du temps montrés du doigt. Sauf s’ils réussissent, au bout de trois ou quatre ans.

conversion3Il y aurait donc un problème d’image du bio dans le milieu agricole ?
C’est effectivement une faiblesse qu’on a longtemps eue. Celle de ne pas savoir montrer ce qui est beau, ce qui fonctionne. Du coup, lorsqu’un agriculteur passe en bio, il y va comme s’il allait au combat, seul. Il prend un risque sous l’œil de ses voisins, qui attendent parfois qu’il se plante.

L’agriculture raisonnée, elle, est donc perçue comme un modèle. On a pourtant démontré que c’était plus que léger…
Ça a été démontré, mais entre convaincus, dans le milieu bio ! Or le message de ce qu’est l’agriculture, ce n’est malheureusement pas nous qui le portons… L’agriculture raisonnée reste perçue dans le milieu agricole comme une étape après l’agriculture conventionnelle, un progrès.

Une démarche

conversion4Faut-il être jeune pour se convertir en bio ?
Ça aide. Le passé a du poids, celui d’un formatage qu’il faut lâcher. Cela concerne la dépendance aux produits, le risque de se laisser envahir par des petites bêtes… Une étude intéressante vient de paraître sur le sujet : elle montre que parmi les agriculteurs bio, ce sont les plus jeunes qui obtiennent les meilleures performances, alors que les plus anciens ont pourtant de la bouteille… Une des explications à ce paradoxe, c’est que les anciens sont moins sensibles à l’innovation concernant les variétés qu’ils cultivent, et qu’ils ne les renouvellent pas suffisamment. Replanter un verger, greffer, cela demande beaucoup d’énergie.

Un aspirant au bio étudie-t-il le marché avant de se lancer ?
Pas souvent… Et c’est d’autant plus préoccupant qu’en passant en bio, certains quittent leur coopérative. Leur conversion est alors double, elle est technique et commerciale. Tout se passe plutôt au jour le jour, et c’est un peu une découverte pour un gars à qui on disait « fais-moi des tonnes de pommes, je te les prends » de se retrouver à devoir préparer ses fruits, et à chercher à les écouler.

Y a-t-il une progressivité dans les cultures que l’on peut passer en bio ?
Oui, on peut commencer par les céréales ou certaines cultures maraîchères comme la courge, qui sont plus faciles. Puis s’essayer à la vigne, à l’abricot, et finir par la pomme, qui est la plus difficile. La production de fruits en bio est en effet techniquement délicate. C’est dû au fait que la rotation des cultures – un des grands principes de l’agriculture bio – n’est pas applicable aux arbres. En changeant chaque année de culture sur une même parcelle, on ne donne pas la possibilité aux insectes ravageurs de s’installer, on casse leur cycle. Or, en arboriculture, ce n’est pas possible. Un arbre vit vingt ans, il est toujours au même endroit, et les bêtes s’y installent…

conversion5Et que dire de ce mot, la « conversion » ?
Il y a eu débat ! Nous ne sommes en effet que 2% à produire en bio, alors qu’il y a eu de gros investissements en communication pour inciter les agriculteurs à se convertir. On s’est alors demandé si le mot « conversion » ne rebutait pas… Il y a une connotation religieuse forte, et laisse entendre qu’en se convertissant, on va quitter son passé, que tout sera nouveau… et ça peut faire peur !

À juste titre ?
Oui, parce que tout ce que je viens de décrire est un peu vrai… En passant en bio, il faut notamment changer sa manière de penser. On ne peut se contenter de convertir ses arbres, il faut aussi évoluer au niveau personnel. Il faut accepter le risque, la perte, les animaux en tous genres, les défauts des fruits, développer son sens de l’observation… On doit vivre plus avec la nature, mais aussi avec ses imperfections. On passe du « zéro défaut » et des solutions toutes faites à l’idée qu’il faut constamment réinventer ; passer de la logique « un problème, une solution » à une autre qui est « un problème, des solutions ».

conversion6Doit-on évaluer différemment sa quantité de travail, son mode de vie ?
Aller vers le bio est un changement qui mène loin. On aurait quand même envie d’associer ce changement à la qualité de vie, et c’est souvent le cas. On fait attention à la manière de soigner sa famille, à son habitat, c’est une ouverture, puis un enchaînement de faits qui font découvrir une manière de vivre sympa, au-delà d’une simple certification tamponnée sur ses produits.

Moins de vacances ?
Il n’y en a jamais beaucoup avec l’agriculture, et ça ne change pas beaucoup quand on passe en bio… Mais en prendre reste un objectif !

Et concernant les revenus ?
Il y a toutes sortes de situations. Certains passent en bio pour ne pas disparaître, parce qu’ils ne gagnent plus rien en conventionnel. Ce ne sont malheureusement pas forcément des circonstances favorables pour cette transition, car il faut avoir les reins solides pour tenir trois ans en conversion. Et le bio ne répond malheureusement pas forcément à ces questions-là.
Je crois qu’il est important de rappeler que nous avons un beau métier, qu’il a de la valeur. On produit, on nourrit les hommes, on aménage l’espace… Si je regarde autour de moi, je constate que beaucoup donnent énormément à ce métier, sept jours sur sept, et je ne trouve pas normal que certains gars qui s’installent ne sortent même pas un SMIC. Pourquoi cette situation ? Je crois qu’on travaille trop souvent des surfaces trop grandes, ou avec des productions mal adaptées. En recentrant les choses, on peut certainement mieux les faire, produire moins, mais mieux valoriser.

Les aides

Quelles sont les règles du jeu au niveau administratif ?
Il faut se faire notifier, et se rapprocher d’un organisme certificateur. Lorsque c’est fait, on démarre avec la règle du jeu bio. La première année, on est en « Conversion première année », soit C1. On ne peut commercialiser ses produits que dans le circuit conventionnel. En C2 et C3, on peut écouler sa production dans le milieu bio, s’il est bien spécifié que le produit est en conversion. En C4, on est en bio.

conversion7Qui aide le prétendant au niveau financier ?
Il y a eu toute sorte d’aides à la conversion distribuées par le ministère, dès les années 90. Une partie d’entre elles sont prévues par la Politique Agricole Commune.

Surprise ! La PAC est souvent fustigée concernant le bio…
Le problème est dû à ce que l’on nomme les « piliers ». Il y en a deux, et les gros budgets européens sont dans le « pilier 1 ». Les petites mesurettes liées à l’environnement sont dans le petit « pilier 2 »… Notre souhait, c’est qu’elles passent dans le « pilier 1 ». Parmi les aides, il y a eu aussi le crédit d’impôts, mais son maintien est compromis. Il permet pourtant de reconnaître le travail de ceux qui sont en bio, aussi petits soient-ils, et qui y restent. Le risque est en effet d’inciter à toucher les primes à la conversion, mais que cette conversion ne soit pas maintenue au-delà du contrat signé pour 5 ans.

Y a-t-il des aides régionales, ou plus locales encore ?
Oui, notamment au niveau de certains départements. Ici, dans la Drôme, nous sommes aidés pour l’acquisition de matériel spécifique.

Et les appuis techniques, qui permettent de mettre les pieds à l’étrier ?
Pendant longtemps, il n’y a pas eu grand-chose, et ça manquait. Aujourd’hui, c’est mieux. Pour être concret, ici dans la Drôme, la Chambre d’Agriculture assure un appui technique à celui qui passe en bio. On trouve aussi aujourd’hui toute une littérature sur divers sujets, des sites…

Difficultés et satisfactions

conversion8C’est l’heure du bilan : à quelles difficultés aura été confronté l’agriculteur récemment converti ?
L’arboriculteur redécouvre le carpocapse, la cloque, les pucerons, les araignées… Certains sont désespérés, prennent la tronçonneuse et passent aux légumes… On dit aussi que la conversion « assoit », c’est-à-dire que l’arbre récemment converti perd en dynamisme, puisqu’on lui retire ses perfusions minérales. Il y a un contrecoup. Mais on revient vite à un rythme de croisière. Nos solutions techniques pour maîtriser les ravageurs ne sont que partiellement efficaces, comme ces huiles qu’on applique sur les œufs des pucerons, par exemple. Mais l’équilibre qu’on a réussi à instaurer fait que « ça passe ». Petit, à petit, on intègre des nichoirs pour les oiseaux, voire des moutons pour donner de la matière organique et pour désherber, et là, ça devient idéal.

Que dire, au niveau des rendements ?
Ils sont généralement en diminution, pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’on ne dispose pas souvent de variétés adaptées aux bio. Ce type de culture nécessite aussi plus de travail, et notamment d’observation… Elle est spécifique à chaque culture ; en maraîchage par exemple, il faut suivre au jour le jour, pour guetter les éventuels problèmes. Pour les fruits, on perd en rendement parce qu’on pratique « l’éclaircissage » : il s’agit d’enlever des fruits sur l’arbre, afin que ceux qui restent évoluent vers de plus gros calibres. La réduction des surfaces et la nécessaire diversification ne sont pas favorables non plus au rendement. En bio, il y a aussi ce qu’on appelle « l’alternance » : une année, un arbre donne beaucoup, et celle d’après, presque rien. Enfin, il faut savoir perdre des récoltes en bio, lorsqu’un problème ne trouve pas de solution. Autant d’éléments qui ne sont pas favorables au rendement.

conversion9Et les satisfactions, au bout de l’aventure ?
Le bilan est souvent positif, parce que celui qui s’est converti a retrouvé goût au métier d’agriculteur, à sa fonction de paysan. Il gère le produit plus loin dans la chaîne, jusqu’à la distribution. Son rapport à la nature est meilleur, le fait de la respecter est plus épanouissant, plus satisfaisant. En conventionnel, l’agriculteur n’a plus aucun pouvoir, il laisse tout dans les mains de techniciens qui ne sont souvent que les VRP de l’industrie chimique… En passant en bio, il se réapproprie la technique, essaye de comprendre, reprend le pouvoir, jusqu’à la commercialisation. Il a aussi la satisfaction de gagner en qualité, même s’il perd en quantité.

Parlons des produits issus de cultures en conversion. Comment sont-ils ?
Visuellement, ils sont plutôt beaux, surtout en première année. Il y a une inertie des effets de la chimie. Au niveau des résidus chimiques, le fruit n’est plus pulvérisé ; mais on ne peut pas dire qu’en deuxième année de conversion il n’y a plus rien dans le sol, qu’on a tout effacé. Concernant la qualité nutritionnelle et le goût, un fruit en conversion n’a pas encore la richesse en antioxydants et autres micronutriments qu’il acquerra au fil des années en bio.

Il faut alors vendre sa production… Quel est l’état d’esprit des acheteurs ?
La tendance générale, c’est d’accepter un produit en reconversion pour le proposer en produit d’appel, car moins cher… L’autre constante, c’est lorsqu’un acheteur manque de production en bio, il « tape dans la conversion », pour se dépanner. À l’exportation, la notion de conversion n’existe plus, et ce n’est donc plus une piste pour le producteur.
Mais globalement, les acheteurs n’en font pas des folies… Alors que le producteur a besoin d’être soutenu, plus que jamais à cette période.

Merci Joël ! Si tu avais à citer un livre, un disque, un tableau ?
– La Bible. Le nouveau testament, particulièrement l’évangile de Jean. Mais je lis malheureusement trop peu !
– Plus qu’un peintre, je citerai Robert Doisneau, photographe.
– J’écoute beaucoup de musique, très variée. En ce moment Pink Martini, Thomas Fersen, et Bach…

 

Le point de vue de l’acheteur Satoriz

conversion10Les fruits et légumes que vous trouvez en magasins sont parfois issus de cultures locales, et dans ce cas choisis par le responsable du point de vente. Ils sont le plus souvent sélectionnés pour Satoriz par Alain Poulet, que nous questionnons aujourd’hui à propos de conversion.

Te propose-t-on souvent des produits en conversion ?
On peut estimer qu’un grossiste propose 5% environ de sa marchandise en conversion. Pour les fruits, c’est souvent de la pomme, parfois de la poire ou du raisin. L’année dernière, nous avons eu beaucoup de pêches et de nectarines. En légumes, des pommes de terre, potimarrons, radis, salades, tomates… Rarement des courgettes, et jamais encore des crucifères.

À quel prix sont-ils vendus ?
Souvent 15 à 20% moins cher que le bio. Mais lorsque le produit est rare – comme pour le melon par exemple dont la production est parfois capricieuse – un produit en conversion peut être au prix du bio. Il arrive que certains opérateurs jouent d’ailleurs sur cette rareté et oublient un peu trop systématiquement qu’un produit en conversion se devrait d’être moins cher…

Comment les clients sont-ils informés qu’un produit est en conversion ?
Sur l’ardoise, qui doit clairement indiquer « produit en conversion vers l’agriculture biologique ».

Satoriz est extrêmement exigeant sur les garanties bio. En proposant des produits qui ne sont pas encore tout à fait bio, as-tu déjà eu l’impression de trahir tes clients ?
J’ai au contraire l’impression de jouer le jeu du soutien au bio. Accepter la conversion me semble plutôt relever d’un acte militant. De très grandes enseignes proposent du bio, mais jamais de conversion. On peut dans ce cas regretter le fait qu’il s’agit là de vendre une étiquette, plus que de cautionner une démarche. Par contre, j’abuserais de la confiance des clients si je choisissais trop de produits en conversion sur une même période. On pourrait alors légitimement me reprocher de chercher le prix.

As-tu déjà eu des reproches ?
On ne m’a jamais remonté d’informations négatives. Je crois que chaque client a en tête l’idée qu’il a lui aussi changé progressivement ses habitudes, et que tout ne s’est pas fait en un jour.

 

Bienheureux les convertis ? Rencontres

conversion11Claude Vaudaine

Visite chez Claude Vaudaine, arboriculteur installé en Isère rhodanienne. Claude avait une grosse expérience sur la pêche en conventionnel, un fruit qu’il a fini par vraiment maîtriser après de longues années de travail. Mais en 2001, ses vergers ont été victimes de la sharka, un virus. Le verdict ne s’est pas fait attendre et ce fut l’arrachage, sur ordre préfectoral. Le redémarrage se fit sur la pomme, un peu dans l’urgence.

Passionné par son métier, Claude prend alors soin de choisir ses variétés en fonction de sa pratique, de son tempérament : il se définit lui-même comme peu « violent », ce qui ne veut pas dire pas travailleur, loin s’en faut ! Mais peu enclin à traiter ses fruits, soucieux de limiter la chimie. Après quelques années de pratique dans cette voie, il se rend compte qu’il n’est pas loin du bio, et franchit le cap.

conversion12La première année est facile ! Les suivantes un peu moins. Pour l’instant, les fruits sont majoritairement vendus en conventionnel, par manque de temps pour entreprendre des démarches commerciales, sans doute. Un bon contact avec un grossiste bio local lui permet toutefois d’écouler quelques quintaux en produits de conversion, ce qui constitue une bonne surprise !

Comment l’avenir est-il envisagé ? Le bio change pas mal de choses. Claude se diversifie, et s’apprête à réduire ses surfaces cultivées : 20 hectares de vergers, c’est trop pour un seul homme. Mais il ne s’attend pas à vivre mieux de son travail. Tout au plus se félicite-t-il d’échapper au système de collecte conventionnelle où il ne maîtrisait plus rien, où il n’avait plus de marge, et dans lequel lui comme d’autres auraient pu se noyer. Il se sent plus en sécurité en s’extrayant d’une logique où on le payait parfois 200 jours après livraison, sous prétexte qu’une pomme qui attend en frigo n’est pas vendue…

Aucun de ses trois fils, tous en âge de rejoindre l’exploitation, n’est incité à travailler avec son père. C’est trop dur, estime ce dernier. Le temps changera-t-il quelque chose à l’histoire ?

 

conversion13Sébastien Blache

Il est déjà tard lorsque nous arrivons chez Sébastien Blache. Le thermomètre est en-dessous de zéro, le vent décoifferait un chauve et Sébastien est toujours dehors, cisaille à la main. Il la posera pour aller rendre visite à ses brebis, qu’il soignera et contemplera de longs moments, comme chaque soir.

Faute de mots pour qualifier tout ce que fait Sébastien, on dira qu’il est fermier. Il est aussi naturaliste, et travaille à la Ligue pour la Protection des Oiseaux. Il a repris en 2006 une ferme longtemps exploitée en conventionnel, avec l’idée de travailler spécifiquement sur les problèmes d’environnement et d’écologie. Le but est de recréer tout un système pour restaurer la biodiversité, notamment ornithologique. Il pratique donc la polyculture et l’élevage, et vend majoritairement sa production à un magasin de producteurs, « Court circuit ».

On commence la visite par une nouvelle parcelle. C’est un verger, conçu spécialement pour la vente en direct. Il intègre des pêchers, pommiers, abricotiers, pruniers, cerisiers… Au sol, la fraîche nuit tombée ne nous empêche pas de distinguer de nombreuses et bienvenues petites crottes. Poésie, quand tu nous tiens… Autour de la parcelle, des haies replantées, des ronces. Sébastien cultive aussi des légumes, des légumineuses, des céréales dont du petit épeautre, de la luzerne… Les rations pour animaux sont donc locales et optimales, ces animaux rendent au sol, tout va bien.

conversion14Le problème de ce joli système est avant tout mécanique : pour faire fonctionner l’ensemble, il y a toujours un outil à concevoir, une machine à réparer, une pièce à souder… Énorme boulot supplémentaire. Sébastien se sent vulnérable à ce niveau, mais « si on ne prend pas de risques, on ne fait rien ». Pour l’instant, il s’en tire grâce à l’appui de son père, retraité et mécano éclairé.

Et les oiseaux, dans tout ça ? En nombre d’espèces, on est passé de 20 à 35 nicheuses. Des alouettes, des crécelles, des chouettes rares, des hiboux collector, des faucons édition limitée, autant d’espèces plus ou moins certifiées disparues mais carrément revenues en la circonstance. Variété, donc, mais aussi quantité. Question abondance, c’est Byzance, et ça gazouille de partout. Moralité ?

Le bio ne serait pas suffisant pour permettre un tel retour à l’équilibre. Le bio est un préalable, et la diversité des cultures le véritable enjeu de cette histoire pas anodine.

JM