Cosmétique – Natrue : un label, ou le label ? – Entretiens

Initialement publié en juillet 2010

natrueVoilà pile le sujet qu’on rechigne à aborder : la cosmétique bio. Celui qui oblige tout un chacun à devenir le chimiste qu’il n’est pas, à s’armer d’une loupe pour scruter les étiquettes, à se coltiner le Gaffiot pour les déchiffrer, à remettre en cause ce qu’il croit savoir à chaque nouvelle émission TV, celui qui transforme en ardent polémiste le plus consensuel des agneaux et inciterait presque à lâcher la cause tant sa connaissance est exigeante alors que nombre des consommatrices n’aspirent à la base qu’à se faire plaisir et à conforter leur beauté, si possible sans s’empoisonner. La phrase est longue, mais moins que le chemin à parcourir pour espérer comprendre les tenants et aboutissants de l’histoire.

La chose s’annonce-t-elle aujourd’hui sous de meilleurs auspices ? À n’en pas douter, oui. Quoique… Voilà où nous en sommes : un nouveau label de certification s’affirme, NATRUE, fondé par les sociétés historiques de la véritable cosmétique naturelle*. Simple, il nous tape dans l’œil. Mais on ne peut accepter l’arrivée d’une nouvelle norme sans comprendre en quoi l’ancienne était insuffisante. Et ça, il va falloir l’expliquer. Pire, il va falloir expliquer pourquoi le nouveau label certifiant cette nouvelle norme peut apparaître comme étant plus pertinent que l’autre nouveau label qui arrivera bientôt pour en certifier une autre… car ce sera aussi le cas, pauvres de nous.

*Weleda, Logona, Wala (Dr. Hauschka), Lavera

S’en sortira-t-on un jour, et va-t-on vraiment vers la simplification ? Pas sûr, vous l’avez compris. L’essentiel étant que les garanties progressent et que la qualité des produits soit tirée vers le haut, ce qui sera le cas notamment grâce à NATRUE.

natrue1Bonjour Julie Tyrrell. Permettez que nous vous laissions le soin de vous présenter ?
Je suis Secrétaire Générale de NATRUE depuis deux ans. J’étais précédemment en charge des dossiers réglementaires internationaux pour l’Association Européenne des Cosmétiques, et ne travaillais donc directement pour aucune des 4 sociétés qui ont fondé NATRUE. Ce passé dans le milieu associatif me permet, je pense, de bien comprendre le sens de ma mission : écouter tout le monde, pour arriver au consensus.

Avant de parler de NATRUE, il nous semble important que chacun de nos lecteurs comprenne la situation. Pouvez-vous nous rappeler quelles ont été les différentes étapes de la certification en cosmétique ?
Le fond du problème, c’est qu’il n’y a pas de définition légale reconnue de ce qui est « naturel » ou « bio » en cosmétique. Si l’on remonte au début de la démarche, on trouve des pionniers de la cosmétique bio qui prêchaient seuls dans le désert, certains depuis presque un siècle, comme Weleda. Puis il y a eu une prise de conscience plus générale, et le désir d’un certain « retour à la nature », notamment en cosmétique. Mais on n’a jamais officiellement su ce que signifiait ce fameux « retour à la nature ! ».

Beaucoup de marques s’en revendiquaient pourtant !
Oui, mais certaines ne faisaient qu’insérer une feuille verte dans la composition de leurs produits, le tout au milieu de beaucoup de pétrochimie, et n’hésitaient pas à se réclamer du naturel ! Il fallait agir, et plusieurs sociétés allemandes parmi les pionnières se sont regroupées pour créer le label BDIH en 96. Le but était que ce label soit strict, clair et international. Mais concernant ce côté international notamment, ce qui s’est passé est malheureusement allé dans le sens contraire. BDIH n’a pas fédéré et de multiples standards différents ont vu le jour dans de multiples pays. En France, par exemple, s’est créé le label Cosmébio, et dans d’autres pays, d’autres labels.

natrue2Y a-t-il eu des initiatives des instances européennes pour mettre un peu d’ordre ?
Oui, notamment par le Conseil de l’Europe en 2000, puis en 2008, mais elles n’ont pas abouti. C’est à ce moment-là que les sociétés qui forment aujourd’hui NATRUE ont décidé d’agir.

Comment se fait-il qu’on soit arrivé à un standard européen pour la certification de l’aliment bio, et que tout paraisse si difficile en cosmétique ?
Il faut rappeler que pour l’alimentaire, ça a pris des années ! Mais il y a aussi une spécificité qui rend les choses plus difficiles en cosmétique : on ne peut pas prendre les ingrédients tels qu’ils sont présents dans la nature, et s’en contenter. C’est beaucoup plus compliqué… Prenons l’exemple des tensioactifs, qui sont la base de tout ce qui mousse : shampooings, dentifrices, bains moussants… Ces tensioactifs ne se trouvent pas tels quels dans la nature. Ils sont obtenus à partir d’ingrédients naturels, mais les transformations qu’ils subissent ne sont pas naturelles. Il faut pourtant les évaluer. Toute la difficulté est là !

Pouvez-vous citer d’autres ingrédients qui posent problème ?
Un produit naturel « tourne » très vite. Si on veut conserver une crème visage, par exemple, il faut des conservateurs. Il convient de bien les choisir.

natrue3Les labels qui certifient aujourd’hui le bio sont trop nombreux, mais ils ont le mérite d’exister. Qu’avez-vous à leur reprocher, pour les trouver insuffisants ?
Un exemple précis : ces labels reconnaissent une eau florale comme étant un ingrédient bio. Mais toute eau florale contient majoritairement… de l’eau. Utiliser une eau florale dans une préparation permet donc, grâce à cette eau, de gonfler « artificiellement » le pourcentage d’ingrédients bio ! Autre point à améliorer, le manque de transparence : pour chacun de ces labels, il n’y a pas moyen d’obtenir facilement une liste précise de ce qui est autorisé, ou pas.

Le point clé : Naturel et Bio

Bio, naturel… Quelle est la priorité pour une bonne garantie en cosmétique ?
On ne peut parler de bio si le produit n’est pas avant tout naturel ! Quel sens peut avoir un produit certifié bio dont beaucoup d’ingrédients ont été modifiés chimiquement ? On en est pourtant là.

Que propose NATRUE ?
Nous instaurons d’abord l’obligation qu’un produit soit naturel. C’est la base, c’est le premier niveau de notre standard, et il est déjà très élevé. Après, il est possible d’évaluer parmi les ingrédients naturels qui composent le produit ceux qui sont bio, ou pas.

natrue4Nos lecteurs et clients se posent certainement la question suivante : pourquoi un ingrédient naturel n’est-il pas systématiquement bio en cosmétique ?
Un produit naturel comme la lanoline est obtenu après lavage de la laine des moutons. Il n’est pas disponible en bio. Pour la cire d’abeille, la garantie bio est difficile à obtenir. On citera aussi le cas de matières premières qui existent en bio, mais pas encore en quantité suffisante pour satisfaire toute la demande. C’est notamment le cas pour l’huile d’amande douce, par exemple.

Certains labels de cosmétique qui intègrent le mot « bio » peuvent donc proposer des produits dont le principal ingrédient n’est pas bio ?
Ni même naturel… Mais nous ne sommes pas là pour faire la police. Il est toutefois clair que si des fabricants se sont mobilisés pour créer NATRUE, c’est bien parce qu’ils regrettent que les garanties proposées jusqu’à présent par les labels existants ne soient pas suffisantes. Ce qui ne veut pas dire que ces labels n’avaient pas de bonnes raisons d’exister.

Autres critères de sélection

Vous avez cité l’exemple de substances d’origine naturelle qui doivent être transformées, comme les tensioactifs. Comment NATRUE se positionne-t-il dans ce cas ?
Nous évaluons à la fois la matière et le processus qui permet de les transformer. À titre d’exemple, le processus qui permet d’obtenir du savon à partir d’une huile végétale est autorisé.

Quelle solution avez-vous trouvée pour résoudre le fameux problème des conservateurs ?
Nous acceptons les conservateurs naturels, comme l’alcool ou bien encore les huiles essentielles. Nous autorisons également 6 conservateurs dits « nature identique ». Ce sont des conservateurs de synthèse, mais qui présentent chacun la particularité d’être chimiquement identique à la substance présente dans la nature. Si l’un d’eux est utilisé, le consommateur en est informé sur l’emballage. Tout autre conservateur de synthèse est exclu de notre démarche.

Comment arrivez-vous à régler la problématique de l’eau ?
L’eau n’est pas comptabilisée dans le pourcentage d’ingrédients bio d’un produit. Si nous reprenons l’exemple de l’eau florale, seule la proportion de plante réellement incorporée sera prise en compte.

Quantifier les ingrédients bio

natrue5Les premiers produits certifiés NATRUE indiquaient un nombre d’étoiles à côté du label : une, deux, ou trois. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’elles représentaient ?
Ces étoiles découlaient tout naturellement de notre volonté de bien séparer les notions de naturel et de bio : tout produit certifié NATRUE doit être naturel, et les étoiles garantissaient le taux d’ingrédients bio parmi ces ingrédients naturels. Mais après 18 mois de pratique, nous nous sommes aperçus que cette démarche n’était pas bien comprise dans tous les pays. Nous avons donc gardé le label, mais sans les étoiles. Les informations complémentaires sur le bio, ou autres, sont désormais accessibles autrement.

Un pas en arrière ?
Un pas en avant ! Grâce au « flash code », le consommateur va pouvoir désormais accéder à une base de données qui détaille les informations sur chaque produit certifié.

natrue6Ces « flash codes » sont encore bien nouveaux pour beaucoup. Comment fonctionnent-ils ?
On les voit beaucoup aujourd’hui ; on les appelle aussi code QR, pour « Quick Réponse ». Il s’agit d’un code en deux dimensions, plus élaboré qu’un code-barre. Sa finalité est différente : au lieu de renvoyer à la base de données d’un magasin, il connecte directement le consommateur à une base de données accessible à tous, sur le net. Pour y parvenir, il suffit d’être muni d’un téléphone portable doté d’une connexion Internet et d’une application qui permet de photographier ce code. Le consommateur est alors immédiatement renseigné non seulement sur les ingrédients qui composent le produit, mais aussi sur toutes informations sociales, environnementales ou éthiques qui lui sont liées : commerce équitable, non testé sur animaux, etc.

Le statut

Quels sont les objectifs de NATRUE en ce qui concerne son fonctionnement ?
Être strict, indépendant, international et ne pas générer de profits.

Quelle entité juridique permet d’y parvenir ?
Afin de dépasser le cadre européen et de pouvoir intéresser le monde entier, NATRUE s’est constitué en Association Internationale Sans But Lucratif.

Qui finance cette association ?
Les sociétés adhérentes, selon leur chiffre d’affaires, sachant qu’aucune d’entre elles ne peut financer à plus de 25 % du budget total. Ceci afin de garantir l’indépendance de NATRUE.

Les enjeux

Vous insistez sur l’approche globale des entreprises qui adhèrent à votre démarche. Pourtant, NATRUE autorise toute société – y compris les plus grandes multinationales de cosmétique pétrochimique – à commercialiser une gamme certifiée…
On ne peut pas exclure une société qui aurait une gamme irréprochable, sous prétexte qu’elle en propose d’autres. Mais notre label ne permet pas qu’une telle marque puisse communiquer avec le même nom pour ses produits conventionnels et une gamme certifiée NATRUE.

C’est une petite déception… On aurait pu s’attendre à ce que seules les sociétés qui s’engagent majoritairement pour le bio puissent certifier leur gamme. C’est ainsi que procède le label français Nature et Progrès.
La question est : veut-on consolider le petit cercle des membres fondateurs, tous orientés exclusivement vers le bio, ou essayer d’emmener d’autres fabricants avec nous ? C’est la deuxième voie qui est choisie. J’ai beaucoup de respect pour Nature et Progrès, nous nous entendons très bien. Mais ils sont restés à une très petite échelle. Notre volonté est vraiment d’imposer un standard international le plus exigeant possible quant aux produits. Il est plus salutaire que ce soit nous qui imposions ce standard, plutôt que de très grandes sociétés jusque-là indifférentes aux démarches naturelles et bio.

Quatre des plus grandes marques allemandes sont à l’origine de NATRUE. Nous entendons bien votre volonté d’ouvrir au niveau international, mais ne peut-on pas redouter que ce nouveau label conforte la suprématie des marques fondatrices ?
Pas du tout. J’en veux pour preuve les marques qui nous ont déjà rejoints, Bio Kosma, Farfalla, Kneipp, Pharmaland, Burts bees et d’autres. Tout le monde est bienvenu !

Un autre label voit le jour, COSMOS*. Il regroupe Cosmebio (France), la Soil Association (Angleterre), L’AIAB (Italie), le BDIH et d’autres… Soit autant de labels européens qui se sont mis autour d’une table pour arriver à un résultat commun. Quel regard portez-vous sur cette démarche ?
Certains acteurs de cette démarche ont un lien de profit lié à leur certification. Cette activité commerciale est difficilement compatible avec l’uniformisation souhaitée, car elle implique une position de « juge et partie ». De plus, les labels participant sont en concurrence directe, continueront de l’être, et seront utilisés conjointement à COSMOS. Ce nouveau label ne fait donc que créer une confusion supplémentaire pour le consommateur.

*Cosmetic Organic Standard

Ce même consommateur regrettera certainement que vous n’ayez pas de démarche commune !
C’est un fait, nous aussi. Mais on ne peut regretter que certaines certifications cosmétiques soient en retard, et nous reprocher d’avancer avant les autres.

Merci d’avoir patiemment répondu à nos questions. Si vous aviez à citer un disque, un livre, un tableau ?
– J’aime beaucoup Santana !
– Le choix est vraiment très difficile… Je retiendrais volontiers un des derniers que j’ai lu, « Athenticity », de Gilmore and Pine. Une étude faite par deux économistes de Harvard sur la nature des réels besoins des consommateurs.
– J’ai récemment découvert une œuvre qui me fascine. Il s’agit de « Galaxie Garden », de Jon Lonberg. On peut la voir sur le net.

Weleda – Olaf Maurice, Directeur Général

natrue7NATRUE va-t-il stimuler Weleda vers le tout bio ?
C’est la continuité de notre démarche. Weleda a toujours proposé des produits 100% naturel, et aussi bio que possible. Nous continuons d’aller crescendo vers le tout bio. Cela prend du temps, mais la volonté est là.

Les conservateurs sont un des gros problèmes de la cosmétique bio. Weleda a trouvé sa solution grâce à un ingrédient naturel, l’alcool. Dans quelle logique s’inscrit ce choix ?
La conservation est bien sûr un problème pour nous, et nous agissons à plusieurs niveaux. D’abord, en utilisant un contenant adapté : des tubes, plutôt que des pots, véritables nids à microbes. Ces tubes sont dotés de petites ouvertures qui évitent que le produit s’altère. Nous essayons aussi de ne pas commercialiser de grands formats, que les consommateurs mettent plus de temps à écouler. Nos bouteilles pour les huiles de massage sont en verre teinté, etc. Et puis il y a les substances naturelles que l’on intègre dans nos préparations. Ce sont parfois des huiles essentielles, ou de l’alcool. Il s’agit d’un alcool de blé, bio, qui est dosé avec beaucoup de soin. Dans un contexte où l’on trouve des cires, des huiles végétales, des beurres végétaux et d’autres ingrédients naturels qui hydratent la peau, l’alcool en petite quantité n’est pas un problème, nos tests cutanés le prouvent.

natrue8Weleda fait une large place aux ingrédients issus de cultures biodynamique. Une telle pratique sera-t-elle un jour certifiée en cosmétique ?
Le lien avec la biodynamie fait partie de l’histoire de Weleda. Comme souvent, Weleda va donc plus loin que les exigences d’un label. Mais je ne crois pas qu’il faille nécessairement certifier ces pratiques. Le but d’un label est de garantir un niveau d’excellence. Après, chacun est libre d’en faire plus.

Notre dernière rencontre avait été consacrée à votre gamme solaire à l’edelweiss. Surprise depuis 2009 : plus de crèmes solaires chez Weleda…
Cette gamme plaisait beaucoup. Mais la législation a changé concernant les rapports UVA/UVB. N’étant pour l’instant pas capables d’être conformes à nos exigences naturelles tout en respectant ces nouvelles normes, notre choix fut donc de nous abstenir concernant le solaire. Nous n’avons pas voulu faire de compromis.

natrue9Autre spécificité dans votre positionnement : vous semblez refuser la référence à l’âge dans vos argumentaires, alors qu’il s’agit de l’argument le plus fréquemment utilisé en cosmétique…
Le vieillissement étant un phénomène naturel, nous aurions quelques difficultés à adopter un positionnement « anti-âge » ! Ça ne sert à rien de lutter, il vaut mieux accompagner la personne et lui proposer des produits adaptés pour chaque étape de sa biographie personnelle. Chez Weleda, cela donne successivement les gammes Iris, Rose, puis Grenade.

Que proposez-vous pour les hommes ?
Une gamme courte. Une simple crème hydratante, et bien entendu des produits de rasage.

Avez-vous un point de vue sur l’avenir de la cosmétique bio ?
Il y a eu un effet boule de neige depuis 2005. Des centaines de marques sont apparues, tous circuits confondus. On voit même des marques de distributeurs aujourd’hui. On peut supposer que la part de la cosmétique bio attendra rapidement 10% de ce qui est proposé, ce qui prouve qu’il y a une réelle attente des consommateurs. Mais en France, on est passé d’un stade où il n’y avait aucune garantie sur la cosmétique à l’idée du bio pour une faible part des ingrédients, sans même que l’intégralité des ingrédients soient naturels. Il faut rectifier.

natrue10Quel regard avez-vous sur la cosmétique conventionnelle ? S’est-elle assainie depuis que les médias ont montré ses dérives ?
J’ai du mal à émettre des critiques, et préfère me focaliser sur notre démarche. Mais pour ne pas éluder votre question, je dirais que le marketing conventionnel a calqué son discours sur celui de la cosmétique naturelle et bio, mais que nos standards de qualité, eux, n’ont pas été copiés.

Merci à vous. Si vous aviez à citer un livre, un disque, un tableau ?
– Lu récemment : Pêcheur d’Islande, de Pierre Loti. Plus ancien, je citerais volontiers L’alchimiste, de Paulo Coelho.
– Plus qu’un disque, un style musical : la musique celtique. Plutôt bretonne, la tendance irlandaise étant aussi bienvenue.
– Un peintre, Paul Gauguin, mais pas spécialement pour ses références aux îles. Plutôt pour sa période… bretonne.

JM