La puce à l’oreille – Entretien : Étienne Mabille

Article paru en janvier 2013

La puce à l’oreille est le titre d’un film d’Antoine Costa et Florian Pourchi

brebisIrène et toi êtes confrontés à un gros problème administratif. Êtes-vous habitués à ce genre d’ennuis ?
Nous sommes certifiés bio depuis 26 ans, et n’avons jamais eu de soucis. C’est la première fois qu’un contrôle se passe mal, sur un sujet qui déborde d’ailleurs du cadre du bio.

Que vous reproche-t-on ?
Nous ne sommes pas en conformité, car nous ne voulons pas mettre en place le puçage électronique de notre cheptel. On nous impose d’identifier les bêtes grâce à une puce électronique fixée à l’oreille de nos brebis, à la place de l’actuelle boucle d’oreille, ou du tatouage.

Le besoin n’est-il pas réel ?
On nous brandit comme argument la traçabilité, un critère en partie recevable. Mais on sait faire autrement qu’avec des puces. Et il ne faut par surévaluer l’importance de cette traçabilité, qui n’est pas du tout un signe de qualité ! Les pires filières peuvent être tracées, et c’est d’ailleurs déjà le cas. Dans un steak haché industriel, il y a de la viande provenant en moyenne de douze vaches différentes. Certes, c’est traçable, mais l’argument a de quoi faire rire !

Qui est à l’origine de cette initiative ?
C’est l’Europe, qui a souhaité harmoniser l’identification des petits ruminants, en laissant aux pays membre le choix d’électroniser leur cheptel, ou pas, du moment que cette fameuse traçabilité est réelle. Nous ne sommes donc pas sur une décision administrative « dure » de l’Europe. Mais la France fait du zèle, et une loi instaure désormais l’obligation pour les éleveurs de pucer la totalité de leur cheptel avant juillet 2013.

On est pourtant dans un pays qui possède une véritable tradition d’élevage rural !
Effectivement, et cette tradition est menacée : on va droit vers une industrialisation totale de l’élevage. En effet, si cette puce est rendue obligatoire, c’est parce qu’elle est censée amener bien d’autres choses que l’identification des animaux : elle nous dirige vers la distribution automatique de la ration alimentaire, l’ouverture automatique des portes des élevages au passage des chèvres ou brebis, le repérage des animaux par GPS… Tout ce qui est déjà présent chez les «producteurs» de viande, ce que nous ne sommes pas. Nous sommes éleveurs.

loup-puceCe matériel doit être cher !
Un euro la puce, renouvelable à chaque bête, plus le prix des émetteurs, récepteurs, ordinateurs et logiciels… C’est une tirelire permanente. Subventionnée en partie au début, mais après ? Quoi qu’il en soit, cette masse d’argent est bien la raison de l’empressement de nos autorités : l’entreprise qui fabrique ce matériel est française, et elle est en train de s’emparer du marché mondial de l’identification animale. Il est clair qu’il y a eu un important lobbying industriel pour que ce matériel soit rendu obligatoire. Ce que nous souhaitons, c’est que chacun puisse faire son choix : libre aux éleveurs qui veulent avoir recours à ce matériel de l’utiliser, mais qu’on ne l’impose pas aux petits éleveurs des zones reculées ou de montagne.

Vous refusez donc de le faire ?
Nous refusons, effectivement. Mais dire « non », ça coûte très cher… Pour Irène et moi, la pénalité est de l’ordre de 8000 euros, sur un revenu de 11000 euros, pour 60 brebis.

Sachant que l’élevage n’est pas votre activité principale !
Tout à fait, nous sommes avant tout cultivateurs. La principale raison d’être de ces brebis, c’est qu’elles nous permettent de faire du compost et qu’elles nous aident à désherber les plantations, dans la logique d’une véritable agriculture de montagne, comme elle se pratique depuis des siècles…

Les autres éleveurs concernés ont-ils tous la possibilité de dire non ?
Dans notre collectif, certains ont été obligés d’obtempérer, et donc de pucer leurs bêtes. Ce  sont ceux qui partent en transhumance. S’ils se faisaient arrêter sans l’avoir fait, leur troupeau serait saisi.

Peut-on vous reprocher de refuser toute notion de progrès ?
L’élevage, ça ne se passe pas derrière un bureau, avec un ordinateur. C’est vivre avec ses bêtes du matin au soir, et même parfois la nuit. Nous n’avons rien contre la technologie mécanique ou informatique, dont nous bénéficions quand elle est adaptée à notre activité. Mais qu’on ne nous oblige pas à utiliser ça physiquement sur du vivant, c’est insupportable.

Un débat qui mène loin, bien au-delà de la puce…
Bien au-delà, mais tout est lié… Car derrière cette obligation, il y en a d’autres qui se pointent, notamment ce qu’on appelle le « génotypage » des béliers. Il s’agit d’éviter une maladie, la tremblante du mouton, qui existe depuis que le mouton existe et qui n’est pas contagieuse. On croit avoir découvert les gênes qui en sont responsables… On en est déjà au recensement des types génétiques, le but étant de nous pousser à ne travailler qu’avec des mâles reproducteurs génotypés. Tout cela étant lié avec le puçage des bêtes, qui permet de récolter, stocker, transmettre et contrôler toutes ces informations.

Les conséquences de tout ça ?
On va vers l’obligation de l’industrialisation de l’élevage. Outre notre métier, c’est tout ce qui reste de vie rurale qui est menacé. Chacun doit en être conscient. À terme, plus d’élevage dans l’arrière-pays, plus de paysages entretenus par les bêtes, plus de troupeaux, plus de bonne viande, plus de débroussaillage. On peut très bien en arriver à n’avoir que des pins et des buissons, comme c’est déjà un peu le cas dans les arrière-pays niçois ou marseillais, avec les incendies qui en découlent.

mouton2.0Comment agissez-vous pour inciter à faire machine arrière ?
C’est comme pour les OGM : s’il n’y avait pas eu les faucheurs volontaires pour réagir, on en serait envahis. Pour notre part, nous commençons donc par dire « non ». Nous sommes organisés en collectifs départementaux et régionaux. Mais parallèlement, la meilleure action possible c’est de faire jouer la démocratie en passant par les élus de base : les conseillers municipaux, les maires, qui font remonter l’information et interpellent leurs députés, qui eux devront faire modifier la loi. Chacun peut faire passer le message, qu’il ait ou non des liens avec ces élus. Il y a également un film qui participe efficacement au « tam-tam », « MOUTON 2.0, la puce à l’oreille », magnifique, qui a été fait par deux jeunes, Antoine Costa et Florian Pourchi (Infos : Synaps Collectif Audiovisuel).

Étienne, comment vois-tu évoluer les choses ?
On est parti sur une bataille au long terme. Nous espérons y arriver. Mais toute cette affaire, c’est de l’énergie négative. Se battre « pour » quelque chose, monter une filière de petit épeautre par exemple, c’est passionnant. Se battre « contre », l’administration en l’occurrence, c’est négatif. Ce n’est pas notre manière de faire, mais on le fera.

 

JM