Fukushima – Et le bio, dans tout ça ?

Article paru en juillet 2013

Plus de deux ans plus tard, on garde avec précision à l’esprit l’accident nucléaire de Fukushima du 11 mars 2011 au Japon. Cette catastrophe humaine, environnementale et économique occasionne encore de nombreuses questions chez les consommateurs. La plus fréquente : peut-on encore consommer sans crainte des produits japonais ? Pour répondre, nous laissons la parole à Jérôme Celle, directeur de l’entreprise Celnat, et à Michel Pryet, qui dirige la société Florisens.

Quels sont les produits que vous faites venir du Japon ?

Jérôme Celle : Ce sont essentiellement des produits alimentaires – toutes nos sauces de soja (shôyu, tamari), le miso, les nouilles soba, la plupart des algues séchées, le vinaigre de riz complet, l’umebosis (prunes entières, purées et vinaigre)… Et également des produits d’artisanat japonais (mortiers, couteaux, passoires à miso, etc.).

Michel Pryet : Principalement des thés, mais aussi des produits non alimentaires comme des théières en fonte, et nos encens japonais de la marque “Encens du Monde”. Aucun de vos produits ne provient de la zone “à risques”, mais on peut penser que la radioactivité s’est largement répandue hors de celle-ci.

Pensez-vous que vos productions en soient protégées ?

la hague 001Michel Pryet : La contamination radioactive s’exerce de différentes manières. La contamination par l’air a lieu au moment de l’explosion et se propage quelque temps par le vent, mais elle ne dure pas. La contamination de l’eau, en revanche, est plus préoccupante. Les substances radioactives ont probablement traversé tout l’Océan Pacifique en adhérant à tout ce qui se trouve en suspension dans l’eau – algues, poissons… Cette pollution-ci est durable.Mais en tant qu’européen, je suis rassuré par les contrôles qui sont effectués à la fois au Japon et chez nous. Très strictes, les analyses sur les lots en provenance du Japon ne montrent aucune toxicité sur les produits qui nous concernent.

Même si les Japonais ont une “culture du secret” – comme la France à l’époque de Tchernobyl, bien que cela se manifeste différemment –, il me semble que leur gestion de l’après-Fukushima au quotidien est exemplaire. La population japonaise est très sensibilisée au nongaspillage de l’énergie électrique, et met en application les directives de manière si disciplinée que les effets sur la consommation énergétique sont déjà réels. Je pense que les Japonais sont déjà beaucoup plus attentifs qu’avant à la qualité des aliments qu’ils consomment, même si le bio n’est pas une notion qui a beaucoup de sens pour eux. Ils sont plus attachés aux liens sociogéographiques qui les relient à un producteur local.

Jérôme Celle : Il est difficile d’appréhender la réalité de cette radioactivité. Tout ce que l’on peut dire, c’est que le positionnement géographique de nos productions est globalement plutôt éloigné de la zone à risques (voir carte). Pour nous, il était toutefois essentiel de réaliser les contrôles les plus poussés possible, c’est pourquoi nous avons immédiatement décidé de faire analyser tous les produits qui arrivent chez nous, en plus des contrôles mis en place aux niveaux japonais et européen.

Quels sont les contrôles mis en oeuvre ?

Michel Pryet : Nos partenaires sont situés à plus de 500 km de Fukushima pour les encens et 250 km pour les fontes. Sur les encens, il faut également noter que les matières premières sont à 90-95% extérieures au Japon (y compris le Cercidiphyllum japonicum). Seule l’eau est prélevée localement pour travailler la pâte et obtenir la baguette d’encens – mais, là encore, des mesures de radioactivité ont été réalisées dans les locaux et leurs environs immédiats. Elles sont renouvelées régulièrement et ne montrent aucun signe de radioactivité anormale.

Pour les produits manufacturés, un contrôle systématique a été mis en place sur le fret aérien français en provenance du Japon, sous la responsabilité de la compagnie aérienne en charge de ce fret (au départ du Japon ou en France). Depuis sa mise en place à la fin du mois de mars 2011, aucune détection positive n’a été rapportée. A compter du 11 avril 2011, un contrôle par sondage est réalisé à raison d’un avion par jour.

Pour le fret maritime (95% de nos imports), la direction française des Douanes a rapidement mis en place un contrôle par échantillonnage des conteneurs maritimes dans les ports du Havre et de Marseille. Cela complique d’ailleurs les choses pour nous, car les douaniers doivent avoir en main tous les documents concernant les produits dix jours avant leur arrivée au port…

Jérôme Celle : L’Union européenne impose qu’il y ait un point d’entrée unique pour les produits japonais dans chaque port ou aéroport. Cet accès personnalisé permet de mener des contrôles renforcés. Les douaniers examinent les bulletins d’analyse de radioactivité fournis par les Japonais pour les produits issus de la zone à risques. Pour les autres produits, ils procèdent à des contrôles de manière aléatoire. Cela concerne moins de 10% de la marchandise – des analyses systématiques seraient trop coûteuses… Mais, de notre côté, en tant que fabricants et premiers consommateurs de nos produits, nous nous devions de pouvoir certifier leur non-contamination.

Tous nos fournisseurs de denrées alimentaires se trouvent hors de ladite zone et ne sont donc pas soumis à ces contrôles. Néanmoins, tous procèdent de leur propre chef à des analyses ciblées. Chez Celnat, nous ajoutons à cela des analyses sur tous les produits en provenance du Japon, sur la base d’un échantillon par type de produit. Ces analyses sont confiées à des laboratoires spécialisés et indépendants qui n’autorisent à la vente que les lots déclarés conformes. Nos produits ont toujours été jugés exempts de toute trace de contamination. Les seuils minimaux permettant de quantifier la radioactivité n’ont même jamais été atteints.

Comment avez-vous procédé pour retenir un seuil de radioactivité acceptable ?

massif central 001Jérôme Celle : Il faut bien voir que la radioactivité existe à l’état naturel. Notre entreprise, par exemple, est basée dans le Massif central, très riche en granit, une substance qui dégage naturellement une certaine radioactivité dont la quantité n’est pas nocive. Cela n’aurait donc aucun sens de chercher à mesurer son absence ou sa présence, c’est sa quantité qui importe. Nous avons par conséquent retenu l’exigence légale la plus contraignante, à savoir le seuil “nourrisson”, qui correspond à la radioactivité tolérable pour les personnes les plus sensibles.

Ces contrôles ont un coût important pour vous. Combien de temps pensez-vous continuer à les mener ?

Jérôme Celle : Non seulement ils sont coûteux en termes humains et financiers, mais ils ralentissent énormément la mise à disposition de nos produits. Il faut compter un mois de plus qu’avant, alors que notre approvisionnement – du passage de la commande à la vente en magasins – était déjà de trois mois. Il faut voir comme ça bouchonne dans les ports européens ! Tout cela a beaucoup désorganisé nos stocks. Après la catastrophe, on a mis un an à s’en remettre… Pour ce qui est des contrôles, on suit l’actualité. Tant qu’elle montre que tout n’est pas maîtrisé au niveau japonais, on maintient nos analyses complémentaires. On se reposera la question périodiquement, à chaque l’automne, avec les nouvelles récoltes et la préparation du catalogue tarifaire.

Avez-vous le sentiment que la confiance que vos clients vous témoignent a subi une altération depuis deux ans ?

001Jérôme Celle : Nous avons eu beaucoup de retours positifs de nos clients, que la mise en place des contrôles complémentaires a rassurés. Mais il reste toujours des personnes qui ne font pas confiance à ce processus. Pour eux, sa valeur scientifique et juridique est douteuse, car elle est intégrée dans un système qu’ils jugent manipulateur. Mais les gens qui ne font confiance à personne ont toujours existé, et c’est un état d’esprit compréhensible à l’heure actuelle… De notre côté, en tant que premiers consommateurs de nos produits et entreprise “responsable”, nous avons mis en oeuvre tout ce qui pouvait l’être et nous sommes donc rassurés.

A titre personnel, je connais très bien le Japon. Je mesure pleinement et parfois même douloureusement le sens du sacrifice de sa population : je sais que s’ils devaient découvrir des produits contaminés, ils préfèreraient les garder pour eux plutôt que les exporter et faire courir le moindre risque à autrui… Je veux avant tout rester solidaire de nos fabricants locaux, qui sont là-bas l’équivalent des meilleurs producteurs français de très bon vin ou de fromage au lait cru. Ils ont un savoir-faire ancestral qu’ils perpétuent à travers les âges et maîtrisent à la perfection, et utilisent les meilleures matières premières. Leur travail est absolument exemplaire. Quelque part, la catastrophe de Fukushima pourra aussi les aider, car elle a fait prendre conscience au peuple japonais de l’importance des questions environnementales, de la maîtrise de l’énergie à la consommation de produits bio. Le bio va gagner du terrain, et si les Japonais commencent réellement à se pencher sur ces questions, avec tout leur arsenal financier, technologique et humain, on peut espérer que c’est toute la planète qui en profitera.

CC