Entretien : Jean-Philippe Combaz

Article paru en juillet 2012

Peintre, illustrateur, pilier de Sat’Info

 

combaz1Petite visite chez Combaz à Mercury, joli village de Savoie. Treize ans après notre première rencontre pour Sat’Info, l’artiste n’a pas changé. Sa maison, si ! Il nous avait souvent parlé de cette « aile » qu’il bâtissait de ses propres mains, brique à brique. Si c’est une aile, elle est vraiment enveloppante… Elle est érigée tout autour de la bâtisse originelle, aujourd’hui partie congrue de l’ensemble. Gros boulot, gros savoir-faire.

Combaz serait donc peintre et illustrateur mais également architecte, chef de chantier et maçon ? Pour l’aptitude, oui. Pour les diplômes, presque ! Un brevet de technicien en génie civil lui vaut une belle compétence, reconnue dans beaucoup de métiers du bâtiment. Mais pour les arts, son parcours s’est construit le plus souvent en autodidacte, pas à pas et sans direction bien précise, tout finissant par se ramifier pour aller… nul ne sait où. Impeccable ! Bilan provisoire : si « le chemin est le but », selon le vieil adage, que de jolies bornes jalonnent le sien.

combaz4On retiendra en premier lieu des images, colorées, à la fois profondes et naïves, attachantes : des fresques, présentes dans quelques magasins privilégiés ; des toiles qui ont rythmé et embelli le quotidien de ceux qui suivent l’aventure Satoriz, clients où membres des équipes. Ces toiles sont à la fois présentées en affiches et comme couverture de la revue que vous tenez entre les mains. Et, dans cette revue, des dessins, drôles, souvent piquants mais parfois tendres, toujours précis, pensés. Soit largement de quoi nous donner aujourd’hui l’envie de le comprendre ce parcours.

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combaz2Chemins de traverse, donc, et virée dans les bois, en Savoie. Tout jeune, première fascination pour les cartes géographiques, et pour la bande dessinée. Papier gris et format de poche. Les « Yuma », « La Route de l’Ouest », « Blek le Roc », « Akim », « Zamba » ou autres dérivés de Tarzan, longtemps perçus comme populo-vulgaires, mais qui chez tant de gamins ont créé la fascination, mère de l’envie et source de si nombreux destins, dont peut-être le sien. Premiers succès artistiques au collège, notamment auprès des demoiselles pour lesquelles Combaz dessine des Poulbots, tant demandés et appréciés. Au lycée, le souvenir d’une approche guidée de la perspective, des ombres… On reste toutefois loin de toute notion officielle de peinture, à mille lieux d’envisager en vivre un jour, à des années-lumière de la simple idée qu’on puisse apprécier les impressionnistes, sans parler de Picasso.

Pour qui connait le travail de Combaz et notamment ses dessins, la suite ne surprendra personne. Son aisance dans la raillerie, sa belle facilité à côtoyer l’absurde fût forcément nourrie par la lecture de ceux qui ont imprimé les esprits de toute une génération, et qui ont accessoirement contribué à hisser la bande dessinée au rang d’art : les auteurs de Pilotes, de l’Echo des Savanes, d’A suivre ou autres trublions de Charlie, et peut-être plus que toute la dimension quasi littéraire qu’un Hugo Pratt a donné à son « Corto Maltese », sa poésie, son ambiguïté, son image d’homme libre. Des genres qui ont fait rire et réfléchir, grincer parfois, rêver pour l’exemple précédent, et qui dans tous les cas ont fait école.combaz3

Mais l’heure de la récré a sonné, et il a fallu bosser. Dans la charpente, le forage d’eau ou autres jobs intérimaires, jusqu’à l’âge de 30 ans.

C’est la publicité qui a donné à Combaz l’occasion de gagner quelques deniers en tant qu’illustrateur. Panneaux, fresques, slogans, et une demande qui s’avéra être marquante : une des très grosses boîtes de la région lui a commandé un portrait groupé de ses têtes pensantes, sous forme de caricatures… Beau sens de l’humour, Messieurs ! Beau succès aussi pour Combaz, première facture et nouvelles perspectives.

Puis ce fut la rencontre avec un gars du coin, qui comme lui évoluait dans une sympathique ambiance post-hippie, fréquentait la mouvance pacifiste et pratiquait l’aïkido : Georges Quillet, qui avait fondé Satoriz. Georges et son équipe de précurseurs, qui sillonnaient la région en camionnettes pour s’installer sur les marchés et y faire connaître le bio… Tout de suite, l’envie de les repeindre, ces camionnettes… de les décorer ! Ce qui ne s’escombazt pas fait. Mais Georges a proposé bien mieux à Jean-Philippe : une fresque, pour le magasin d’Albertville. Puis une autre, qu’aujourd’hui encore on peut voir à la Cantine bio, et qui reste une des accroches visuelle préférée de Satoriz, quinze ans après. Accessoirement, Jean-Philippe étrenna aussi ses pinceaux en appliquant de grandes couches jaunes et vertes sur les murs de nos magasins, découvrant ainsi les joies d’un autre métier qu’on appelle aussi la peinture, ou s’adonnait plus judicieusement à la décoration d’intérieur pour laquelle il fut demandé jusqu’en Russie, fierté.

L’étape suivante, ce fut Sat’Info. Papier gris et format de poche… Avec sa fréquence qui stimule – mensuelle dans un premier temps -, ses passages obligés, ses contraintes. Retour sur ce travail.

Pour la couverture, on note deux tendances qui s’affirment pour créer un indéniable style :

– la première, c’est l’hommage détourné. Peindre « à la manière de », sans la grossièreté de celui qui imite, mais en activant un des fondamentaux de la peinture qui consiste à faire et refaire ce qui a déjà été fait, à ne pas hésiter à s’inspirer chez les autres. Ce furent de nombreuses toiles dans le style des grands maîtres, ceux que chacun citeraient spontanément, mais aussi des hommages plus recherchés à d’autres artistes, comme Samivel. combaz5 combaz6Dans le détournement amusé, on eut droit à une parenthèse avec une Joconde en charcuterie, qui a beaucoup fait rire ou choqué et qui fut remarquée jusque chez les collectionneurs. Mais au-delà de l’hommage ou du détournement, chacun retrouvera facilement dans ces toiles une discrète influence des arts primitifs ou de bas-reliefs que Combaz excelle à faire revivre, avec fascination et respect.

– La deuxième tendance est celle des natures mortes, des paysages. Options surprenantes chez un railleur iconoclaste qui n’hésite pourtant pas à se coller à cet exercice hors mode, voire carrément fané. Il le fait avec la pureté de celui qui ne cesse de découvrir et de s’émerveiller, avec la même humilité que ses illustres ancêtres, ceux-là même qui se sont usé les yeux à observer, à reproduire qui une poire, qui une pipe ou un journal, qui une botte de foin ou un monticule provençal, jusqu’à l’obsession, pour nous en donner une belle vision, la leur. S’en dégage chez Combaz une touchante naïveté, pleinement assumée. Et, pour qui sait lire et décrypter, un recours fréquent à des symboles forts avec lesquels il jongle sans hésiter, mais sans gratuité.

Et puis il y a les dessins… Leur drôlerie gauloise et primaire, surprenante, jusqu’à l’inclassable. Avec cette logique qui flirte parfois, selon les propres dires de Combaz, avec le raisonnement par l’absurde en mathématiques, voire – excusez – avec la philosophie : « regarder le sujet à l’opposé, pour comprendre la situation. Et, pour le coup, trouver la solution en déroutant ». Petite digression gentiment intello de l’artiste, comme pour nous faire oublier son aptitude à l’humour noir, grinçant, génial et dérangeant.
Voilà donc pour le contenu de ces dessins, une affaire d’approche, d’habitude, d’inspiration, de talent bien sûr. Mais il y a aussi le trait. Pour lequel intervient plus encore le travail, jusqu’à un point que bien peu soupçonnent : disposition de la scène, positionnement des mains, emplacement des bulles, une lente mise en place qui ne s’accomplit définitivement qu’après une vingtaine de croquis, au bas mot, pour que l’ensemble fonctionne. Avec un axiome rarement démenti : plus c’est simple, plus c’est dur. Et quand il s’embourbe ou redoute l’impasse, Combaz consulte les maîtres. Comment font-ils ? Peut-être comme ce Reiser qui affirmait ne jamais gommer, mais recommencer. Jusqu’à en inventer « le sourire qui va plus loin que la tête », pas mal.

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Ces quelques lignes pour résumer treize ans de collaboration… On en redemande ! Nous, Satoriz, comme vous, fidèles ou nouveaux lecteurs, qui citez souvent Combaz dans vos courriers. Mais comment l’artiste ressent-il ce travail régulier, cette fréquence imposée ?

Avec le plaisir de celui qui a la chance de travailler. Avec le poids de la charge, car c’en est une. Une charge qui s’allège avec le temps, puisque Sat’Info ne paraît aujourd’hui que tous les trois mois. Et donc avec une nouvelle liberté, celle de continuer à apprendre, via des cours ou des séances de pose, autant de passages obligés qu’il n’avait pas eu l’occasion d’emprunter. En explorant la sculpture, qu’il a déjà abordée, où en honorant de nouvelles commandes en décoration d’intérieur. Mais aussi en existant artistiquement au-delà de toute contrainte imposée, face à l’infini : Combaz en a l’envie, le talent, et son chemin y gagnera à coup sûr encore une belle largeur.

JM