Agriculture raisonnée

Initialement publié en avril 2000

bouton-roseFaces aux dégâts importants et maintenant unanimement reconnus de l’agriculture intensive se profile, avec de plus en plus d’insistance, l’ère de l’agriculture raisonnée. Que nous considérons comme un moindre mal. Mais de là à prendre les vessies pour des lanternes… Nous vous invitons à lire l’article publié ci-desssous dans lequel Arnaud Apoteker fait le point sur la question avec beaucoup de lucidité.

 

“Une coupure du lien avec le vivant“

L’agriculture raisonnée et la protection intégrée, l’agriculture de précision, les organismes génétiquement modifiés (OGM) se présentent comme l’avant garde des pratiques agricoles et les symboles de l’esprit d’entreprise, du dynamisme et de la modernité du monde rural. L’agriculture de demain, qui aura intégré ces nouveautés techniques, marquerait-elle la réconciliation d’une agriculture toujours compétitive et d’un environnement préservé ? Pas sûr. Derrière ces démarches de relations publiques, on assiste en réalité aux tentatives désespérées des firmes de l’agrofourniture pour rester sur le marché. Ceux qui ont profité de l’agriculture chimique et industrialisée et qui sont à l’origine des dégâts écologiques et sociaux qu’elle a provoqués réalisent que la pollution est devenue un problème majeur d’image et que les pratiques industrielles de l’agroalimentaire provoquent un rejet massif des consommateurs. Les récents scandales alimentaires ont éveillé l’opinion publique à l’artificialisation croissante de leur alimentation et ont poussé la demande pour des produits plus sains. L’agroindustrie tente de se parer des images du naturel en invoquant les nouvelles technologies, mais n’a pas renoncé au credo du productivisme agricole, qui renforce son pouvoir et réduit les producteurs à de simples ouvriers spécialisés.

L’agriculture raisonnée et ses dérivés ne sont qu’un palliatif aux maux du productivisme agricole et manifestent du refus de remédier aux causes véritables des problèmes que l’on cherche à combattre. Les pullulations de ravageurs, les envahissements de mauvaises herbes, le compactage des sols, la perte d’humus, la salinisation et la désertification des terres agricoles résultent avant tout des pratiques de monocultures intensives de variétés à haut rendement, que la mécanisation et l’agrandissement des parcelles agricoles ont rendues possibles. Sous prétexte de réduire les pollutions qu’ils ont créées, les fabricants de pesticides veulent nous vendre l’agriculture raisonnée et les OGM, et les fabricants de tracteurs l’agriculture de précision. Ce qu’ils perdent en ventes de produits, ils le gagnent en conseils au service d’une technologie de plus en plus complexe.

Cette course technologique consacre la rupture avec la nature. Le champ ou l’étable se transforme en laboratoire. La gestion informatisée des parcelles, le choix des semences – de préférence transgéniques – la préparation des rations alimentaires pour le bétail, les systèmes de positionnement par GPS, la détermination des traitements phytosanitaires, enfin l’ensemble des activités de l’exploitation agricole devient déterminé par des ordinateurs, sans la nécessité du contact avec le sol ou les animaux. La vie est assimilée à une mécanique de précision, mesurable, prévisible et bricolable, comme un Meccano.

Cette agriculture ”technicisée” et commandée à distance accentue la perte de contrôle du paysan sur le processus de production alimentaire. L’agriculture raisonnée fonctionne avec la même logique de rentabilité et de compétition internationale, les mêmes capitaux disproportionnés engloutis dans des outils de plus en plus sophistiqués et coûteux, qu’une multinationale. C’est à la Bourse de Chicago que se décide le sort des paysans. La production alimentaire devient ainsi une opération de plus en plus abstraite, indépendante du terroir, uniforme, déshumanisée. L’alimentation qui en résulte portera également les stigmates de la coupure du lien avec le vivant, de la recherche de la standardisation la mieux adaptée aux necéssités de la mondialisation, de la vision purement mécaniste des phénomènes de la vie. À cette déshumanisation de la production agricole et de la fonction alimentaire, nous préférons la vie et l’agriculture biologique, qui renoue avec les interactions multiples des systèmes vivants et produit une alimentation diverse et savoureuse.

Arnaud Apoteker, Greenpeace France

 

Cet article est paru dans le dossier “40 chantiers pour un nouveau siècle“, le 4 et 5 mars 2000 dans le quotidien Libération.