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Nos rencontres | SAT'Info n° 74 - du 07/2004

Nomades solidaires V

L’eurasiatique à vélo
 
 

Bienvenue dans la civilisation du riz !

Nous qui pensions que la compréhension passait par l’expérience, nous sommes servis ! Depuis un an, nous mangeons du riz deux fois, parfois trois fois par jour ! Riz blanc ou rouge, à la vapeur ou gluant, frit ou en soupe, pâtes ou pain à la farine de riz… les mets changent, mais c’est toujours du riz !

Nous voilà donc depuis le mois d’octobre dernier sur les routes et chemins d’Asie du Sud-Est (Thaïlande, Laos, Vietnam et Cambodge) et de Chine. 13 000 kilomètres parcourus, dont 9 000 à vélo, pour en découvrir… une infime partie seulement. Jugez plutôt… 11 millions de kilomètres carrés, 1.5 milliards d’habitants. Ces chiffres donnent le tournis par leur démesure, mais ne représentent finalement pas grand-chose, tant les disparités entre ces pays sont gigantesques. (…)
Pourtant, outre le riz, ces pays ont au moins deux choses en commun : 70 a 80 % de leur population est rurale, et tous, excepté la Thaïlande, sont des républiques socialistes (Laos, Vietnam, Chine) ou gouvernés par des communistes (Cambodge), en pleine transition vers une économie libéralisée.
Nous serions-nous donc encore une fois trompés de continent dans notre recherche d’alternatives à notre société de consommation à outrance ?
(…) Pourtant, malgré le déficit démocratique et la libéralisation économique en cours, l’Asie a encore quelques secrets à nous révéler, quelques choses à nous apprendre sur nous-même et sur nos sociétés…

(…) Nam Neun, Laos, mi-février 2004


Décidément, j’aime ce petit pays. Contrairement à son voisin idéologique, le Vietnam, et à son voisin culturel, la Thaïlande, le Laos a fait le choix d’un développement plus doux, centré sur ses richesses naturelles et les modes de vie traditionnels de ses habitants. Les gens vivent ici avec beaucoup de simplicité, surtout dans les villages qui comptent 80 % de la population. Chaque famille construit elle-même sa maison, avec l’aide de la communauté, en utilisant les ressources environnantes. Les poutres sont prélevées dans la forêt omniprésente, les cloisons tressées soigneusement en écorce de bambous ou en paille de riz. Nous sommes à la saison sèche, et les habitants en profitent pour réparer leurs toitures, couvertes de palmes séchées. Les villages sont agencés avec soin, ménageant de vastes cours de terre battue entre les maisons, le plus souvent très bien tenues. Utilisant encore peu de produits de consommation industrielle, les villageois préservent leur environnement de l’envahissement des déchets plastiques et métalliques, qui, en bien d’autres endroits, s’entassent sur les berges des rivières… Après l’école, les enfants courent dans le plus simple appareil dans les rues du village, puis s’élancent sur le chemin menant à la rivière pour s’ébattre dans l’eau fraîche ou pêcher du poisson à l’aide de petits harpons artisanaux. Le soir, adultes et enfants se retrouvent pour se doucher sous l’eau d’une cascade.
Le travail dans les champs est rude, les rendements beaucoup plus faibles que dans le reste de l’Asie, mais la plupart des habitants semblent se contenter de l’essentiel nécessaire à leur subsistance. Le pays pourrait être indéniablement plus riche si tous ses habitants travaillaient comme des Japonais ou des occidentaux. Mais le jeu, la sieste et les milles petites occupations domestiques ont gardé un sens dans ce pays. Il n’est pas rare de devoir réveiller un épicier pour faire ses courses, assoupi confortablement dans un hamac… Ce pays baigne dans une langueur bienfaisante, sans doute unique au monde…

(…) Bien sûr, le Laos est bien loin d’être une société idéale… Absence de liberté publique, obsolescence des méthodes éducatives, faiblesses du système de santé, rareté de l’eau potable, fragilité économique des populations, qui ne sont pas à l’abri d’une sécheresse ou d’une mauvaise récolte… Mais l’image de ce peuple qui prend le temps de vivre, de jouer et de converser ne cesse de m’émerveiller… Si les gens y sont pauvres, sans doute vivent-ils aussi heureux…

Mengla, Chine, mars 2004

Après 80 kilomètres, nous pénétrons dans notre première ville chinoise et nous en sommes tout étourdis. D’un seul coup, tout s’accélère. Voitures, bus, vélos et motos… Du monde de partout, du bruit, des sonos criardes. Des magasins vomissant leurs tonnes de marchandises jusque sur les trottoirs. Des murs de télévision dans des boutiques Hi-Tech, des fringues à la mode, des produits de beauté. Immeubles flambant neufs, du béton, du verre, de l’acier. Après un mois passé dans l’Issan et un mois au Laos, le choc est brutal. Pourtant, nous ne sommes que dans une toute petite ville chinoise !

Yunnan, sud de la Chine, mars 2004


Lorsque nous apercevons la première borne kilométrique de la route 214 que nous allons emprunter du sud au centre, elle nous apprend que nous sommes encore à 3169 km de son extrémité… Bienvenu au pays de la démesure !
La route serpente entre les montagnes, chaque jour un peu plus élevées. Paysage magnifique ou le vert tendre des jeunes pousses de riz s’étage en terrasse sur des coteaux abrupts. Au milieu des rizières, femmes et enfants tracent à la surface de l’eau une ligne bariolée, attifée de chandail multicolore, le dos courbé, repiquant inlassablement les plantules. Les hommes pesant de tout leur poids sur la charrue, semblent néanmoins glisser sur un lac de boue. Mao avait élevé ces paysans au rang d’élite de la nation.
Depuis, le visage de la chine a bien changé, et nombre d’entre eux vivent dans la misère. Beaucoup cédant au mirage de la nouvelle économie ont quitté leur village pour les faubourgs encore plus miséreux des grandes métropoles. Les autres s’accrochent tenacement à leur labeur, le dos courbé toute la journée, ne relevant la tête que pour interroger le ciel. Mais malgré des conditions de vie souvent difficiles, la découverte de cette paysannerie du sud de la chine est étonnante et passionnante. Alors que la chine semble avoir adopté en bloc l’économie libérale, le téléphone portable, la propagande publicitaire et bien d’autres bêtises de la civilisation occidentale, ces paysans ont su conserver vivantes et entières, leur culture, leurs traditions, leur mode de vie vernaculaires (j’utilise ce terme pour éviter l’emploi de “traditionnel”, qui laisse à penser que ces sociétés sont figées, alors que comme les cultures dominantes, celles-ci sont en perpétuelle régénération). (…)
Route 214, 400 kilomètres plus loin. La poussière nous prend à la gorge, assèche nos yeux, imprègne nos vêtements. On peut connaître la croissance économique d’un pays à la poussière soulevée par ses chantiers. Et assurément, croyez en nos poumons, la Chine est bien l’un des pays à la plus forte croissance au monde ! L’échéance des JO de 2008, la chine entière est un vaste chantier. Notre petite route a bel et bien disparu. Le chantier est déjà bien avancé. Dans cette étroite vallée, près d’un quart des coteaux a été bétonné. Les rizières en terrasse, façonnées depuis des générations à coup de houe et de sueur sont avalées en un coup de pelle mécanique. (…) Le résultat est spectaculaire, grandiose, à l’image de la toute puissance de l’homme. La chine est décidément un pays moderne.
De notre côté, nous aurions aimé être là 5 ans plus tôt, quand les pavés auraient meurtri nos lombaires. Nous nous dirigeons à vue au milieu du bal incessant des camions benne, énormes carcasses chargées de gravats qui surgissent au dernier moment du brouillard de poussière en suspension. Difficile de respirer. Qu’en est-il de ces milliers d’ouvriers ? 12 heures dans la poussière du chantier, puis 12 heures dans leurs cabanes de fortune, morceaux de bâche tendus sur le bas-côté. Le morceau de lard qui pend à l’une d’elles a pris la couleur ocre de la montagne. Travailleurs ! Unissez-vous ! Pas de bol, la chine est déjà une démocratie populaire…

Chengdu, Chine, avril 2004

Dernière petite touche gastronomique… la mondialisation a parfois du bon ! Nous trouvons, oh surprise, un supermarché Carrefour dans la ville, et au rayon fromage, un Roquefort et du beurre salé ! Je me délecte d’avance en les mettant dans mon panier. Pourtant, à la caisse, je ne peux m’empêcher d’éprouver un malaise en observant les caissières. Debout toute la journée dernière leur comptoir, en uniforme “Carrefour”, elles passent devant elles des milliers de produits par jour qu’elles ne pourront sans doute jamais s’acheter. Je repense à ces petits commerçants qui peuplent les quartiers populaires, et participent à leur animation. Je repense à ces petits commerçants qui se reposent dans leur hamac en attendant le chaland… Peu à peu, les sociétés s’uniformisent, des cultures disparaissent. Le monde deviendra-t-il vraiment un vaste supermarché ?

Manu.

 

 

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