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Nos rencontres | SAT'Info n° 70 - du 11/2003

Nomades solidaires IV

 
L’eurasiatique à vélo   
   
   

Leh, Ladahk, juillet 2003.

Il y a maintenant plus de 9 mois qu'une force irrésistible nous poussait sur les routes du monde, avides de comprendre, non seulement par notre intellect mais aussi à travers nos sens, un monde qui, par les miracles de la mondialisation, nous semblait chaque jour un peu plus proche. Déjà le jour de notre départ, nous savions aussi que cette même mondialisation, coordonnée par des boursicoteurs de tous poils, s'étalait en publicité mensongère. Nos pays « développés » se devaient de montrer la voie à ceux qui ne l'étaient pas. De notre côté, nous pensions que nous pourrions apprendre beaucoup en écoutant ces « arriérés » du progrès. Voilà peut-être, au-delà des grands cols et de l'aventure sportive, ce qui nous a conduit au-delà de l'Himalaya, dans cette région reculée du Ladakh.

(…) Coupés du reste du monde et reclus dans leurs chaumières 8 mois par an à cause de la neige, les Ladhaki ont formé une communauté très unie, développant au fil des siècles une culture extrêmement riche. Ainsi, tout au long de l'année, mais surtout en hiver, de nombreux festivals, fêtes et célébrations rythment encore aujourd'hui la vie de ces montagnards.

Nous avons l'occasion d'assister, lors de notre passage à Leh, au festival du monastère d'Hemis, pendant lequel les moines illustrent sous forme de danses costumées les huit manifestations de Padmasambhava, une figure mythique du bouddhisme. Dans la cour intérieure du monastère se sont rassemblés pour l'occasion des milliers de personnes - habitants de la région venant parfois de très loin - et touristes occidentaux. Les danses sont hautes en couleur et accompagnées de musique traditionnelle (cors, trompes, cymbales, chants). Les danseurs arborent de magnifiques masques représentant dieux et démons. Le spectacle est passionnant, même s'il nous manque quelques clés pour suivre le fil de l'histoire. (…)

Le bouddhisme a joué, et joue encore de nos jours, un rôle primordial dans la manière de vivre et de penser des Ladhakis. Croyant que toutes choses sont interdépendantes, ils font preuve d'un profond respect pour tous les êtres vivants. Un soir, invités à passer une soirée dans une famille Ladhaki, nous sommes surpris par un énorme scarabée volant qui vient de pénétrer par l'une des fenêtres. Le père l'attrape alors délicatement, le montre à ses enfants, le glisse doucement dans la main de l'un d'eux, et lui demande de lui rendre sa liberté à la fenêtre. À côté de moi, Ghyslaine montre des signes d'inquiétude devant cette étrange bestiole…

Cependant, une si belle contrée ne pouvait vivre longtemps oubliée du reste du monde… Dès les années 60, une route a été construite afin de raccorder le Ladakh au reste du pays, et au milieu des années 70, la région a été ouverte au tourisme. Aujourd'hui, des milliers de touristes déferlent chaque été sur le Ladakh, et Leh ressemble désormais à n'importe quel centre ville touristique indien, avec ses restaurants occidentaux, ses boutiques de souvenir, ses agences de voyage.

Il n'en fallait pas plus pour déséquilibrer un écosystème si fragile. Les produits manufacturés ont amené avec eux les déchets, qui sont vite devenus, avec la pollution des rivières, le problème environnemental majeur. Pour répondre aux besoins des touristes, laveries, douches, toilettes à chasse d'eau se sont multipliées, entraînant gaspillage et pollution de cette ressource si précieuse dans ce désert. Attirés par la création d'emploi dans les centres urbains, les paysans ont abandonné leurs champs pour aller vivre à Leh, créant une pression démographique catastrophique dans la capitale…

Constatant la dégradation constante de leur environnement, mais aussi de leurs conditions de vie (…), des habitants ont réagi peu à peu. Nous rencontrons l'un des responsables du LEDeG (Ladakh Ecological Développement Group), une association pionnière dans la recherche d'une alternative viable pour le développement du Ladakh.

« Alors que nous essayons d'éviter les hasards de l'industrialisation, nous ne voulons pas creuser un fossé autour du Ladakh, l'isoler des influences extérieures (…). En revanche, nous explorons des voies stabilisant l'économie locale et augmentant le niveau de vie qui supportent, plus qu'elles n'érodent, le fragile environnement et les traditions locales. » Cela passe avant tout par l'éducation, la conscientisation de la population locale aux nouveaux enjeux qui émergent au Ladakh : « Il est important pour les Ladakhis d'être complètement informés sur la question du développement. À travers la connaissance et la prise de conscience nous espérons fortifier la capacité des Ladakhis à déterminer complètement leur futur. Cela implique la diversité. Nous croyons que nous pouvons continuer à découvrir et cultiver notre propre voie, qui peut-être aussi une bonne leçon pour d'autres sociétés à travers le monde ».

S'enracinant profondément dans la culture traditionnelle locale, tout en y intégrant des éléments les plus novateurs, l'expérience Ladakhi est en effet une belle leçon de développement. Le Ladahk est encore loin d'être une contrée parfaite ayant fait une synthèse des sagesses ancestrales et de la modernité. Les rues sont encore souvent sales, bien que bien moins que la plupart des villes indiennes, et les cours d'eaux pollués. Mais petit à petit, le Ladakh nous montre qu'il est possible, au xxie siècle, de choisir une autre voie de développement que celle proposée, à grand renfort de prêts et de subventions, par le FMI et la banque mondiale.

Ainsi, le LEDeG cherche à promouvoir un « développement holistique d'autosuffisance et de développement durable ». En voici plusieurs exemples :

- Le développement du chauffage et de la cuisine solaire a rendu possible l'utilisation des déjections animales et de la biomasse pour ce à quoi ils sont utilisés traditionnellement, à savoir enrichir le sol (en effet, le manque de bois a conduit les populations des montagnes à utiliser les bouses de vaches et de yak comme combustible). Disposant d'un compost fertile, les paysans n'ont plus recours aux engrais chimiques, qui non seulement coûtent cher, mais sont polluants pour les rivières.

- La conservation des traditionnelles toilettes Ladhaki (toilettes sèches) permet de limiter le gaspillage des ressources en eau, d'éviter la contamination des rivières (il n'y a pas de traitement des eaux usées) et de fournir un engrais pour les jardins potagers (les excréments humains sont réutilisés après compostage), au contraire des toilettes à l'occidentale.

- L'installation d'unités de production électrique dans les villages reculés (solaire ou micro-hydraulique) permet d'y augmenter le niveau de vie. Voyant leur qualité de vie s'élever, les villageois sont moins tentés de prendre le chemin de l'exode pour s'établir en ville, où il y a maintenant « toutes les facilités ». Cette conception décentralisée de la production d'énergie convient de plus tout à fait au caractère accidenté du Ladakh, qui se prête mal à une production d'énergie à partir d'une source centrale. Une fois l'unité de production installée dans le village, le LEDeG demande aux habitants de choisir parmi eux quelques représentants qui formeront le "conseil villageois pour la gestion de l'électricité". (…)

- L'information des paysans sur les dangers de l'utilisation des fertilisants chimiques et des pesticides, des semences hybrides, sur les risques de la monoculture lucrative, a permi de stopper ces tendances naissantes inspirées de l'occident. La création de coopératives bio leur permet de trouver des débouchés lucratifs pour leurs produits tout en continuant à développer une agriculture de subsistance orientée sur les marchés locaux. (…)

Les Ladakhi nous montrent avec simplicité qu'il est possible de faire le choix d'une vie plus simple, en harmonie avec son environnement, en lien avec la communauté humaine qui nous entoure.

 

 

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