Que retire-t-on de six mois sur la route, à vélo, à la recherche des alternatives solidaires qui émaillent le monde ? Reste-t-il suffisamment d’envie et d’énergie pour continuer… deux années encore ?
Le Caire, lundi 05 mai 2003
Il y a deux jours, nous avons pris conscience que nous étions partis depuis déjà six mois. Dans deux jours, nous prendrons l’avion pour faire un grand saut géographique, quittant l’Égypte pour l’Inde. Pour nous, cela apparaît comme la fin d’une étape. La première partie de notre voyage prend fin maintenant…
Que retirer de ces 6 mois de voyage ? Nous étions partis pour découvrir le monde et ses hommes. Nous étions partis pour nous découvrir nous-même. Et nous voulions, au cours de notre périple, rencontrer des hommes et des femmes qui inventent, là où ils vivent, des pratiques alternatives pour un monde plus solidaire.
Je me rends compte aujourd’hui que nous faisions preuve d’une grande méconnaissance de la diversité sociale et culturelle de notre planète, et d’un certain ethnocentrisme. Nous pensons en effet les alternatives face à notre propre société, et celles que nous découvrons depuis sont si différentes de l’occident. Ainsi, avant de saisir les alternatives dans les pays que nous découvrons à peine en les sillonnant en vélo, faudrait-il déjà les comprendre, ces pays, les étudier, les analyser… comme nous avons dû le faire pendant des années avec notre propre société avant d’aspirer à l’améliorer. Car en quelques sortes ici, tout est alternatif vis-à-vis du modèle que nous connaissons.
Oh, bien sûr, peu de pays ont échappé à cette grande “mondialisation” libérale… Les Mac’Donald et les enseignes Coca Cola enlèvent un peu d’étrangeté à toutes les villes du monde. Les grandes calamités de notre temps, armes chimiques et OGM, pollution de l’air et de l’eau, trou béant entre le peuple et les élites sont bien mieux partagés que les richesses, aux quatre coins de la planète. Pourtant, pour notre regard quotidien, beaucoup de choses nous semblent ici différentes. Il suffit que je jette un regard depuis mon balcon surplombant la rue de ce quartier populaire du Caire. Il est huit heures du soir et le marché aux légumes est encore bondé. Les vendeurs se relaient 24 heures sur 24 sur les stands de fruits. Les petites épiceries se comptent par dizaines, et si elles ne proposent pas la diversité de produits de nos grands supermarchés, elles permettent à chacun (même le vieillard, même celui qui n’a pas de voiture) de s’approvisionner à deux pas de chez lui. Avons-nous réellement besoin de choisir entre dix boîtes de conserves de sauce tomate ? A deux pas, le marchand de volaille a supprimé le problème de la chaîne du froid et de l’étiquetage : le client choisi la bête vivante et la récupère quelques minutes plus tard, plumée et vidée. Juste à côté, des hommes ont déserté un moment leurs stands pour siroter un verre de thé en jouant aux dominos. De toute évidence, cette rue ne ressemble en rien à nos rues marchandes. Pourtant ici, elle est d’une banale familiarité. Peut-être pouvons-nous trouver en observant d’autres cultures des alternatives pour notre propre société. Mais ici, les alternatives sont à chercher ailleurs, et je serai bien incapable de dire où aujourd’hui…
Autre caractéristique des pays que nous avons traversés : l’absence chronique de démocratie, ou la fragilité de celle-ci. Comment dans ces cas percevoir facilement des mouvements alternatifs, quand ceux-ci ne peuvent qu’être dérangeants pour les pouvoirs en place, en tant qu’expression d’un idéal social différent ?
D’autre part, et sans doute conséquence de cette absence de démocratie, la quasi totalité des gens que nous rencontrons n’ont aucune réflexion politique. Seuls quelques-uns nous ont parfois laissés entendre leur désaccord avec les pouvoirs en place, sans toutefois nous en dire plus. Depuis notre rencontre avec le Forum Social d’Istanbul, seuls les Palestiniens nous ont dévoilé un projet de société, nous ont parlé d’avenir. Mais en ont-ils le choix ? Pour eux, toute leur vie, ou leur mort, est politique…
Quelle est la cause, dans tous ces pays arabo-musulmans, de ce manque d’intérêt pour un avenir commun ? Certains avancent la religion. L’expérience collective des Palestiniens nous prouve le contraire. La pauvreté sans doute, qui oblige à vivre au jour le jour, et son corollaire, le manque d’éducation. Peut-être aussi un sentiment d’impuissance, de vivre à l'écart du monde, d’être des pions entre les mains des puissants, d’être privé de voix dans la cour des grands. Le traitement de la question palestinienne compte sans doute pour beaucoup dans la vision que les Arabes entretiennent du monde et de leur place dans celui-ci. Et l’invasion de l’Irak par les États-Unis ne peut qu’accentuer cette perception.
Cela me ramène à cette guerre que nous avons vécue de près, et qui a déjà disparu des unes de nos journaux… Il y a quelques jours, un voyageur de retour du Yémen nous avertissait qu’il était désormais dangereux pour des “blancs” de s’y aventurer. Pour beaucoup d’entre eux, la haine de “l’américain” a décuplé avec la guerre et s’est étendue à tous les occidentaux. En Turquie, je m’élevais contre les discours qui tentent de justifier un “choc des civilisations” entre le monde arabo-musulman et “l’occident chrétien”. Si cette opposition me semble encore aujourd’hui totalement dénuée de sens, je m’inquiète cependant de la montée de cette haine de l’occident. Mais si certains, ayant fréquenté les plus grandes écoles des pays démocratiques, sont capables de croire fermement qu’ils mènent une croisade “des forces du bien” contre “l’axe du mal”, pourquoi des hommes n’ayant pas ou peu d’éducation devraient réagir subtilement aux agressions constantes qui sont perpétrées contre leurs frères ? Il y a je crois à construire d’urgence en Europe une alternative politique à l’impérialisme américain, et à continuer la mobilisation contre toutes les attaques (militaires, mais aussi politiques, économiques, sociales…) de cet impérialisme. Notre dernier carnet de voyage pourrait laisser un sentiment d’amertume quant à notre séjour en Égypte. Il est vrai que le manque de respect que nous avons ressenti en tant qu’étranger est usant et frustrant. Il est intéressant de remarquer que c’est dans les pays les moins touristiques (Syrie, Palestine, Albanie, Montenegro) que nous avons été les mieux accueillis. Et dans les destinations “à la mode” (Croatie, Égypte, Istanbul), nous nous sommes toujours plaints des relations que nous avions avec la population. Conséquence du tourisme, ou des touristes ???
Toujours est-il que cette relation à la population nous a profondément affectés, au point de me demander parfois si j’avais encore envie de voyager, dans la mesure où nous ne sommes jamais vus comme un “alter ego” de l’humanité, mais comme des touristes aux ressources inespérées (certains pensent même inépuisables…). Comment instaurer une relation de confiance avec ces gens, alors qu’il est très difficile de passer par la parole ? Je regrette beaucoup quelques-unes de mes colères en Égypte envers ceux qui voulaient nous “voler”. N’y avait-il pas quelque chose à jouer dans ces moments ? N’y avait-il pas une manière non-violente de leur faire comprendre que je désirais être respecté, et que ce respect passe aussi par les actes de la vie quotidienne, comme faire ses courses au marché ? La résolution non-violente des conflits passe avant tout par la parole, et il est vrai que mon arabe est loin d’être très développé… Peut-être parfois un geste, un sourire peut suffire…
C’est pour moi une grande frustration, et je dois avouer que je vis assez mal ce rapport aux gens. Une relation saine est-elle possible dans ces pays habitués au tourisme ? J’ose l’espérer en parcourant les routes de l’Inde et d’Asie du Sud-Est. Mais si cela n’est pas réalisable, je crois que je n’aurai plus envie d’être touriste très longtemps… Et cela me donne envie d’aller pédaler dans les régions préservées du tourisme. Ghyslaine a une nouvelle passion pour la montagne en vélo… alors peut-être allons nous tenter en octobre-novembre la traversée du Tibet. Si nous réussissons à y pénétrer, nous sommes au moins sûrs, là-bas, de ne pas rencontrer trop de touristes !
En attendant, nous allons partir demain, samedi 18 mai, sur les routes du nord de l’Inde : les contreforts de l’Himalaya (avec une petite visite au monastère du Dalai Lama en exil et peut-être le plateau du Laddak), puis la plaine longeant la frontière népalaise (en passant par Varanasi, l’une des villes saintes de l’Indouisme), pour arriver fin juillet à Calcutta. De là, nous prendrons le train pour nous rendre à Madras (sud est) afin de rejoindre les Eccles, et enfin, nous regagnerons Calcutta début septembre pour rejoindre Titi et Sonia au Népal, pour un mois de trek dans la splendeur des massifs himalayens. Mais nous vous donnerons des nouvelles d’ici la !
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