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Nos rencontres | SAT'Info n° 66 - du 03/2003

Nomades solidaires II

L’eurasiatique à vélo
   
   

Ghyslaine et Manu : 45 ans à tous les deux, partis pour deux ans et demi à vélo… Quel sera l’âge de chacun à leur retour ? L’idée de départ : rencontrer, s’inviter, aider… vivre, tout simplement ! Malgré les péripéties physiques et matérielles (grippe intestinale, neige !), leurs carnets de routes semblent montrer qu’ils s’en donnent à cœur joie… Impossible de tout retransmettre. Difficile de résumer… Nous avons donc choisi de sélectionner quelques instants. Quelques analyses, aussi : nous attirons tout particulièrement votre attention sur leur vision de L’Albanie, pays qui ne s’est ouvert que très récemment aux étrangers.

Florence, du 6 au 9 novembre. Le Forum Social Européen

Nous voilà donc à Firenze, magnifique ville à l’architecture grandiose, où nous croisons à chaque coin de rue un chef-d’œuvre de la renaissance italienne. Il faut dire que nous avons eu le temps d’arpenter les rues car nous n’avons pas beaucoup accroché avec le contenu proposé par le Forum Social Européen.

En effet, la sur fréquentation inattendue du forum nous avons rendu difficile l’accès aux conférences qui nous intéressaient, et nous n’étions peut-être pas, quelques jours après le départ, dans une disponibilité d’esprit facilitant les rencontres, d’autant plus que nous voulions profiter au maximum de nos amis français présents avec nous.

Dès le départ, j’ai eu l’impression que tout était joué d’avance, que les organisateurs du forum avaient déjà choisis les réponses au défi “une autre Europe est possible”. Les conférences étaient programmées, les intervenants choisis, la grande messe de la gauche militante allait pouvoir commencer. J’aurais sans doute préféré y trouver des petits groupes de parole, des échanges d’expérience, des formations, des actions directes… mais cette forme de rencontre n’est sans doute plus adaptée à l’ampleur qu’ont pris ces rassemblements “No Global”.

Je regrette de ne pas avoir poussé plus mes recherches d’expériences alternatives à Florence, car de nombreux projets très intéressants se développent dans ces lieux. Entre autres, un projet de mise en lien direct de paysans bio et de citadins, et un projet de caravane itinérante qui se rend dans les lieux alternatifs de la région pour filer des coups de main sur de gros chantiers. J’essaie de me renseigner sur ces projets pour vous en parler d’ici quelque temps…

Enfin Firenze, c’était aussi la joie de voir autant de personnes mobilisées pour imaginer un monde plus juste et fraternel. À la manifestation pour la paix du samedi, nous étions près d’un million à défiler dans les rues ! Nous ne sommes pas toujours d’accord sur la façon de faire changer le monde, mais nous sommes nombreux à le souhaiter !

 

Monténégro, 10 décembre

Nous venons de passer la frontière du Monténégro. La Croatie nous aura offert des paysages grandioses, des journées presque estivales, quelques belles rencontres… Pourtant, nous la quittons sans regret, épuisés d’avoir toujours à justifier que nous n’avons pas assez d’argent pour nous payer une chambre tous les jours, épuisés de ne pouvoir instaurer avec les gens une relation autre que pécuniaire, épuisés d’avoir, chaque soir, à nous cacher de la police et des habitants, enfreignant quotidiennement la loi qui interdit le camping sauvage et oblige les touristes a se déclarer à chaque nouveau lieu de résidence.

Et malgré les avertissements que nous ont lancés les Croates pour nous convaincre de renoncer à continuer notre route vers le sud-est, nous passons la frontière avec une certaine allégresse.

Quelques centaines de mètres après la frontière, je n’en crois pas mes yeux : je vois un loup, un vrai en chair et en os, pas derrière des barreaux ! Le conte musico-circassien de Fifi la Ritournelle revient a mon esprit… serais-je obligé de sortir ma flûte pour envoûter un loup a l’appétit insatiable ?

 

Albanie, décembre

Après 5 siècles d’occupation ottomane, l’Albanie acquiert son indépendance en 1912, mais le pays devient dès les années 30 une colonie italienne sous Mussolini. Comme la Yougoslavie, l’Albanie est libérée en 45 par la résistance conduite par les communistes. Leur leader, Enver Hoxha, est élu président de la jeune république albanaise en 1945. L’Albanie vivra ainsi pendant 50 ans sous l’une des plus dures dictatures communistes de tous les temps, Enver Hoxha rompant successivement avec Tito, Staline et Mao, juges trop éloignés de “l’essence” du marxiste-léniniste. Ainsi, non seulement isolée du monde occidental, l’Albanie le sera aussi du bloc soviétique, puis de la république populaire
de Chine.

La mort d’Hoxha en 1985 marque la fin de la terreur communiste, et l’Albanie entame une période de transition sous la conduite de Ramiz Alia, surnommé le “Gorbatchev des Balkans”. La page du communisme sera définitivement tournée en 1991 : lors de la “révolution démocratique”, la statue d’Enver Hoxha, 18 mètres de haut coule dans le bronze, est renversée par la foule et piétinée avec rage. Mais même tombée à terre, l’ombre d’Enver Hoxha continuera encore longtemps à planer sur son peuple. Sa chute laissera pendant des années le chaos succéder à la terreur.

(…) Nous avalons presque sans nous arrêter les 60 kilomètres qui nous séparent encore de Lac ou nous devons retrouver l’équipe de Caritas France en Albanie. La route est très mauvaise, et il est plus prudent que nous arrivions avant la nuit. En quittant la route principale pour entrer dans la ville de Lac, nous passons devant une immense usine, couverte de rouille. Cette ancienne usine de superphosphates employait 6 000 personnes à Lac durant le régime communiste. Elle n’est plus aujourd’hui qu’une verrue disgracieuse a l’entrée de la ville. Peut-être symbole aussi : à Lac, le taux de chômage frise les 85 %.

 

Lac

Le soir de notre arrivée, nous apprenons qu’une maison a brûlé dans le quartier le plus pauvre de la ville. L’équipe de Caritas décide de se rendre sur les lieux pour évaluer la situation et nous propose de les accompagner. Nous embarquons dans le 4x4 de Caritas, mais devons finir les derniers kilomètres a pied, tant la boue et les ornières sont importantes, même pour un 4x4 performant.

Toute la famille est dehors, devant un tas de cendre encore fumant. Difficile de croire qu’il y avait une maison, tant sont infimes les traces d’une construction. En fait, il s’agissait d’une de ces cabanes en bois qui abritent les familles les plus pauvres sur les collines périphériques de la ville.
S’il est difficile pour nous d’accepter cette misère qui s’étale sous nos yeux, il nous est d’autant plus difficile d’accepter l’invitation de cette famille à venir partager quelque chose avec eux. Mais “loi de l’hospitalité” oblige, nous devons respecter les rituels du “Kanun”, loi coutumière ancestrale remise au goût du jour à la chute du régime communiste. Nous entrons dans la maison en construction jouxtant la cabane brûlée. Nous devons nous asseoir sur les rares coussins donnés par des voisins, et accepter la mandarine que l’on nous offre. Même si ces mandarines étaient leur seul bien, un refus serait une offense. On nous propose du café. Ayant accepté la mandarine, nous pouvons refuser. Nous nous levons, et saluons tout le monde. Le rituel a duré à peine deux minutes. La loi est respectée. Nous pouvons partir.

Les lois du Kanun constituent un véritable fléau pour toute tentative de changement social dans le pays. Les traditions ancestrales, que le régime avait voulu effacer, sont toujours aussi prégnantes. Certains proverbes encore au goût du jour donnent le ton :

“Mettre au monde une fille, c’est comme avoir une tombe dans sa maison”. ”Quand un fils naît, toute la maison se réjouit. Quand une fille naît, seul le toit réagit”.

Caritas a impulsé à Lac une démarche d’animation pour une transformation sociale. Cette démarche s’appuie sur des techniques d’animation non-formelles largement inspirée d’expériences menées en Inde et en Amérique latine. Lancée dans un processus de conscientisation, un groupe de femme de Lac a écrit ces paroles sur un air traditionnel :

Que je souffre chez moi !
Je n’mange pas, je n’bois pas
Avec ce beau-père si meurtrier
Je ne sais comment faire
Je reste toute la journée chez moi
Je suis avec les vaches et les chèvres
Je suis avec les chevreaux, je suis à terre
Pauvre de moi, que je souffre
Le beau-père me bat, le mari ne dit rien
Et la belle sœur est indifférente.
Supporte comme la montagne supporte la neige
Pauvre de moi, où est ce que je peux m’en aller ?
Je suis née malheureuse
Même les poutres portent le deuil
Ah ma mère pourquoi m’as-tu faite
Pour être une tombe à la maison ?

Peu à peu, les femmes prennent conscience des injustices qu’elles subissent et s’organisent, avec l’aide méthodologique des animateurs, pour provoquer des changements. Au bout de plusieurs années d’effort, ces démarches ont abouti sur trois points :

- Création d’un espace de jeux pour les enfants à l'abri des poubelles et des cochons (problème de salubrité et de sécurité).

- Ouverture d’une “école de la vie” qui permet aux jeunes filles d’échapper à l’esclavage
de leur famille et d’accéder à un minimum d’éducation.

- Ouverture d’une classe spécialisée pour les enfants handicapés.

(…) Thierry, jeune ingénieur agronome, a été embauché pour 1 an pour accompagner deux jeunes porteurs d’un projet de porcherie. À terme, cette porcherie devrait permettre à deux familles de vivre décemment.

Sous le régime, l’agriculture était très performante, dotée des mêmes outils mécanisés que l’occident, y compris les traitements phytosanitaires par hélicoptère ! Mais tout a été détruit par le peuple à la chute du régime, ou est tombé en ruine faute de personnes capables de s’en occuper. Il faut maintenant repartir de zéro.
Thierry explique que pour réussir un développement durable et intègre, il est absolument nécessaire de respecter les “séries chronologiques” : ainsi, avant de passer à l’utilisation du tracteur, les paysans albanais doivent redécouvrir la traction animale, technique a moindre coût et moins complexe technologiquement. Mais les Albanais, le regard tourné vers l’occident, refusent de “revenir au moyen âge”. Ainsi, les deux jeunes de la porcherie ont refusé de faire un enclos extérieur en bois, censé réduire le nombre de maladies qui ont décimé le cheptel cette année. Pour eux, faire un enclos en bois est un retour en arrière, et ils préfèrent attendre d’avoir l’argent pour faire un mur en brique. Au risque de voir mourir tous leurs porcs…

Pour finir ces quelques lignes sur le développement, voici quelques chiffres relevés sur un livre albano-italien, datant de 2000 : Depuis la chute du communisme, l’Italie a dépensé 220 billions en aide alimentaire, 25 billions pour l’agriculture, et moins de 1 billion pour les infrastructures. Sans commentaires…

(…) Par la suite, les paysages ont changé, et la pauvreté, bien que présente, était moins criante. De fait, ma vision de ce pays a changé au cours de sa traversée, et je ne souhaiterais pas donner uniquement cette image. Les habitants sont très accueillants, ont souvent beaucoup d’humour, sont très tolérants (chrétiens de tous poils et musulmans cohabitent sans tensions, contrairement aux autres pays des Balkans), et nous ont toujours respectés, contrairement à la plupart des pays où notre statut de touriste autorise tout le monde à nous arnaquer à chaque coin de rue.

 

Turquie, janvier

Nous ressentons en Turquie une très grande hostilité à la guerre en Irak, autant par rejet de la guerre en elle-même que par peur d’un embrasement de la région pouvant toucher la Turquie. Déjà 20 000 marines américains sont stationnés dans le sud du pays, alors que la population y est largement hostile. Pour autant, nous voulons nous élever avec force contre ceux qui tentent de faire croire à un choc des cultures, ou un choc des civilisations. Nos amis turcs n’ont aucune animosité envers l’occident, et la pratique de l’islam dont nous sommes témoins est très tolérante. Nous sommes ici merveilleusement reçus, comme nous ne l’avons jamais
été auparavant.
Depuis notre sortie d’Istanbul, impossible de dormir dehors. Les familles nous accueillent chaque soir à dormir chez elles, et nous partageons toujours leur repas et leur petit-déjeûner avant de repartir. Pour nous, occidentaux, cet accueil est complètement bouleversant, et il nous faut apprendre à recevoir avec spontanéité ce chaleureux accueil… et à assumer l’imprévisibilité de notre quotidien !

Nous ne savons comment remercier tous ces gens qui nous accueillent d’une façon merveilleuse, avec qui nous partageons de purs instants de bonheur. Un hôte d’un soir nous disait que notre problème à nous, occidentaux, c’était que nous étions trop matérialistes, et que nous oublions parfois l’essentiel. Plusieurs fois, nos hôtes nous ont fait cadeaux d’objets personnels qui devaient leur être très chers : un souvenir de famille, un bracelet, le chapeau qu’il portait sur la tête… Peut-être avons nous oublié le sens profond d’un cadeau, ou dans notre société de consommation de masse, il nous faut toujours dépenser beaucoup d’argent pour offrir des biens qui n’ont qu’une valeur pécuniaire, et nous dispense de nous déposséder de ce qui nous tient à cœur… Lorsque nous interrogions Khalid et Jaouad, deux Marocains rencontrés à Istanbul, sur les rites de fin d’année, ils nous rebondirent très simplement à propos des cadeaux : “est-ce qu’il y a besoin d’une occasion spéciale pour faire un cadeau à ceux que l’on aime ? Les questions se bousculent dans nos têtes, le voyage nous interroge, nous transforme aussi sûrement petit à petit… Étrangers où que nous soyons, nous n’avons jamais sans doute été si liés à nos racines ! Le voyage est un terreau fertile !

 

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