Outre les souvenirs merveilleux des moments passés avec les producteurs d’ananas et les travailleurs du centre de séchage à Abomey, je quitte le Bénin avec un souvenir plus amer : en voulant prendre en jupe un taxi moto (appelés les zemidjan ce qui signifie “Emmène moi vite”), je me suis méchamment brûlé le mollet droit. La peau est partie, laissant une plaie de la taille d’un œuf. J’avoue ne pas avoir osé le remède initialement proposé de façon unanime par les béninois : le dentifrice ! Il parait qu’il n’y a rien de mieux pour sécher la plaie. J’en suis resté à l’eau froide et à la biafine…
Frontière togolaise. Me reviennent en mémoire les avertissements des touristes rencontrés : le Togo est le pays des pots de vin et des entourloupes policières. Y voyager seule apparaît à bon nombre d’entre eux comme une douce folie. Chance ? Hasard ? Appelons ça comme nous voulons, je n’ai aucun problème pour passer la frontière entre le Bénin et le Togo… à pied… J’aime bien ce sentiment de transition, de passage d’un pays à un autre et je suis surprise de voir que même entre ces 2 plus petits pays d’Afrique, collés l’un à l’autre, il puisse y avoir tant de différences de mentalités. Autant les béninois sont des joviaux pagailleurs, autant les togolais sont des calmes ordonnés. Lomé me parait presque une ville agréable, en tout cas un paradis par rapport à sa sœur Cotonou ! En première analyse, je me dis que les récessions et l’état policé - conséquences de la dictature - pèsent sur les épaules des Togolais au point de modifier leur caractère. Un Togolais me reprend : “Pas du tout ! C’est l’héritage de la colonisation allemande que l’occupation française n’a pas totalement remplacé”. C’est donc ça : une rigueur toute germanique.
Je ne m’arrête pas à Lomé mais file vers le centre du pays à Kpalimé où m’attend Komla Foly, qui dirige une association de développement de l’agriculture biologique dans la région des Hauts Plateaux. Komla m’accueille chez lui. J’ai un lit fait d’un matelas de paille dans son bureau, et ce ne sera pas la lecture qui me manquera : il y a ce qu’il faut de livres et autres documents relatifs à l’agriculture biologique. Komla s’excuse : il avait auparavant une vrai bibliothèque - où recevoir toute personne intéressée par ces recherches - et un centre d’expérimentation. Mais son succès n’a pas été du goût de tout le monde : il attirait trop d’étrangers, voyageait trop pour que ça ne crée pas des envieux… Komla me parle de magie noire et de la décision qu’il dut prendre de tout quitter pour protéger sa famille. Il vit maintenant en ville et doit repartir de rien. Créer une nouvelle activité de conseil ou d’appui technique n’est pas chose facile quand on connaît les moyens dont disposent les agriculteurs togolais : c’est-à-dire pas grand chose et certainement pas de quoi se payer les conseils d’un consultant… Il souffre de ne plus avoir de terre, de ne plus expérimenter sur le terrain le maraîchage bio. A défaut, il me montre ses photos, souvenirs d’un autre temps…
Vivre en famille est une chance inouïe d’apprendre et d’échanger sur la culture togolaise : Justine, la femme de Komla m’initie à la préparation du foufou : igname bouillie que l’on “baratte” au pilon jusqu’à en faire une pâte dont la consistance est proche de la purée de nos grands-mères : j’adore ça. Justine est vendeuse de bouillie : elle se lève à 4h pour la préparer avec de la farine de maïs, ainsi que les beignets qu’elle vendra avec… Vers 7h, elle rejoint le bord du goudron, dresse son petit stand de vente avec un fourneau à charbon et attend ses clients avec son éternel sourire. Je la remplacerai de temps en temps, amusée autant que ses clients de leur étonnement enchanté.
Grâce à Komla, je peux rencontrer de nombreux groupements de producteurs biologiques. Bien sûr ici, l’agriculture biologique n’est pas certifiée, sauf pour les ananas frais qui sont exportés en France et en Europe.
Mais les agriculteurs que je rencontre et que Komla essaie de soutenir avec les maigres moyens dont il dispose sont aussi convaincus que lui que l’agriculture sans intrant chimique est par excellence celle qui convient à l’Afrique : autonome et économe ! Certains mettent en place des dispositifs de compostage pour valoriser la matière organique, d’autres font leurs propres herbicides et insecticides en redécouvrant les vertus de certaines plantes natives ou en apprenant à associer les espèces en symbiose. Je suis impressionnée par leur entrain : ils découvrent une autre façon de cultiver, sans avoir besoin d’utiliser des produits qui souvent les rendent malades parce qu’ils ne connaissent pas la façon de les utiliser et les précautions minimums à prendre (gants, masque, se laver les mains et changer de vêtements après usage…).
Au gré de ses visites, je suis invitée à participer à une chasse nocturne aux ragondins. Justine est totalement contre : la chasse est un univers d’hommes mais je ne résiste pas à la tentation de vivre ça ! La nuit se couche vite sur la brousse. Après une journée passée au champ nous regagnons une petite grange qui sert à stocker le grain et les outils. Nous préparons le repas du soir en famille, et la famille est grande ! La polygamie permet en effet à un homme d’avoir plusieurs épouses : 3 ici en l’occurrence et 14 enfants, sans compter ceux qui viendront encore ! Mais tous ne sont pas là ce soir : la première épouse (je soupçonne qu’elle est là spécialement pour moi), les 4 aînés et 3 autres chasseurs se joignent à nous. Je les regarde astiquer leurs fusils - qui semblent directement sortis de la guerre 14-18 - à la lueur de leurs lampes frontales bricolées. A la fin du repas, tout le monde se couche pour 2 heures de repos avant le départ et l’on m’assure qu’on me réveillera le moment venu. Terrassée par la fatigue du jour, je m’endors confiante. Je me réveille dans le silence de la nuit. Les hommes sont partis, je peux voir leurs lumières au loin danser dans l’obscurité et entendre les détonations des fusils. Je suis tellement déçue, pourquoi ne m’ont-ils pas réveillée comme prévu ? Pas osés ? A 5 heures, ils reviendront bredouilles dans l’aube naissante et m’inviteront à partager avec eux l’alcool de palme qu’ils distillent à deux pas ! Ai-je un jour autant regretté le café noir et les croissants ?
Est-ce parce que lors de cette fameuse nuit de chasse ratée, je me suis littéralement fait dévorée par les moustiques, ou est-ce la suite de ma brûlure héritée du Bénin qui un mois après continue toujours à suppurer malgré les soins prodigués par la mère de Komla (application d’eau chaude pour nettoyer et teinture bleue pour désinfecter), ou la fatigue accumulée ? Ou un peu de tout… Mais en allant visiter un centre de séchage des ananas qui exporte en Suisse via le réseau équitable, je suis prise de fièvre. J’ai choisi malgré les risques, de ne pas prendre de traitement préventif qui n’empêche pas de contracter le paludisme, mais diminue l’intensité des crises. Ce type de traitement (qui peut bien sûr aussi me sauver la vie) est responsable de phénomènes de résistance : le paludisme est de plus en plus difficile à soigner à l’aide des médecines traditionnelles, les seules disponibles pour la majorité des africains. Première hospitalisation à Kpalimé, le traitement me dope complètement : je l’arrête (j’apprendrais en France qu’il est interdit en Europe pour ses effets secondaires neurologiques). Je décide de mettre fin à mon séjour africain avec 10 jours d’avance, boucle les dernières visites, revient de nuit sur le Bénin pour y saluer une dernière fois les producteurs et saute dans l’avion pour arriver en France, à la surprise de tout le monde. A temps pour me faire hospitaliser une deuxième fois au CHU de Grenoble…
Vous pouvez écrire à Marion à l'adresse suivante: biaumonde@.free.fr
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