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Nos rencontres | SAT'Info n° 71 - du 01/2004

Biau monde II

 
   
   

L'Afrique : la première étape de Biau Monde

Marion nous avait fait part de son projet : un voyage d’un an sur trois continents, à la rencontre des paysans du monde (Sat’info N° 69). C’est le départ…

Un jour en apparence comme tous les autres, les bruits de la rue qui se réveille. Je m'attendais à être animée de sentiments bouillonnants : excitation, impatience, légère appréhension… je m'attendais à ce que cette dernière nuit en France soit agitée de rêves d'une autre couleur… non, rien de tout ça : c'est un nouveau matin qui pointe et je suis bien dans ce départ qui s'annonce. Après un an de préparation Biau Monde commence, il est là : c'est bien, ça paraît si simple ! Je repense à Benjamin, un ami, qui me demandait dimanche comment je me sentais à la veille de réaliser un rêve : sérénité et confiance traduiraient le mieux ce que je ressens.
Aéroport de Lyon Saint Exupéry, le tournis des avions, la rumeur des passagers : les départs pour l'Afrique sont déjà un peu l'Afrique, animés, hauts en verbe, encombrés de multiples bagages dont je m'étonne toujours qu'ils puissent arriver à destination sans encombre !
Petit-déjeuner avec Eric après l'enregistrement : se regarder, écouter l'autre en sachant que dans quelques heures nous serons dans deux mondes et deux expériences différentes. Cette aventure que j'avais pensée en solitaire est depuis que nous nous connaissons une aventure à deux mais où je suis, pour l'instant, la seule à lâcher les amarres. Ces derniers jours nous ont surtout permis de préparer au mieux ce premier départ, sachant qu'on ne peut rien promettre mis à part d'être honnête avec soi-même, avec l'autre… mais ça ne suffit pas toujours à rassurer !
Appel pour l'embarquement, les larmes dans nos yeux devront apprendre la patience.
Je me réveille pour l'atterrissage : j'ai eu la chance de bénéficier d'une place en classe affaire et les trois coupes de champagne qu'on m'y a servi (à ma demande) ont eu raison de ma fatigue ! L'arrivée sur Cotonou à la tombée du jour est un émerveillement de bleu et de vert, de dessins des casiers de pêche dans la lagune. Je me laisse porter par le ravissement : je suis heureuse que Biau Monde commence comme ça.

Le Bénin est la première escale africaine de Biau Monde. Au programme, une visite de plusieurs semaines à Abomey au Centre de Séchage des Fruits Tropicaux (CSFT) et aux producteurs d'ananas qui l'approvisionnent - l’UGPAT à Ouégbo - suivie d'une formation au centre agro-écologique à Porto Novo sur la transformation des fruits, avant d'aller sur le Togo voisin.

Le CSFT a été créé à l'initiative de deux Béninois soucieux de participer au développement du pays en soutenant le lancement d'initiatives économiques par le micro-crédit. L'objectif premier du CSFT était de créer de l'emploi sur Abomey en assurant un débouché à une production de fruits locaux : ananas essentiellement. Objectif réussi puisque le centre embauche une douzaine de salariés à l'année (dont 5 permanents) et sèche 6 à 9 tonnes d'ananas par semaine.
Pour l'instant, les ananas séchés sont entièrement commercialisés en Europe via les réseaux du commerce équitable (Artisans du Monde en France). Il n'existe pas encore de débouchés sur place : il s'agit de produits chers par rapport aux revenus locaux et la consommation de fruits séchés n'est pas une habitude alimentaire du pays.
Le CSFT souhaite maintenant soutenir l'essaimage de projets analogues dans le reste du pays en créant une structure commune de commercialisation, à l'image de ce qui se fait déjà au Burkina Faso avec le Cercle des Sécheurs de Mangues. Un atelier de jus d'ananas est également en cours d'assemblage.
Journées passées avec les salariés, essentiellement des femmes. Je veux prendre le temps de travailler et de discuter pour comprendre comment fonctionne l'entreprise, quelle est son histoire et vers quoi elle tend. J'essaie de voir sans préjugé, sans arrière pensée, sans idée toute faite. Je pâtis du passage de bénévoles de Magasins du Monde qui sous couvert de bonnes volontés caritatives se sont comportés comme de véritables inspecteurs, encourageant les salariés à exiger sécurité sociale, salaire plus élevé, à refuser le travail de nuit ou le week-end… en oubliant que le contexte de l'économie béninoise n'est pas celui de la France et en perturbant gravement l'équilibre du Centre. Le directeur garde ses distances avec moi, la confiance se gagne à force de patience : ma soif d'échanges restera parfois inassouvie !

(…) Je pars à vélo au petit matin, navigant dans les rues d'Abomey où parcelles de maïs alternent avec concessions de terre battue, bâtiments récents en béton inachevés. J'aime le vélo, il me procure une délicieuse sensation de liberté sauf quand mes roues se mettent à patiner dans le sable mou et que ma course est inévitablement freinée voire interrompue par un looping sous les cris des enfants ravis et amusés : "Yovo, yovo" qui signifie « blanc » dans cette région d'Afrique, mais sans aucune connotation négative ou raciste.
La ferme de Camille est en pleine brousse : je croise des processions de femmes et d'enfants en route pour le marché, les bras chargés de bois, portant sur leur tête de grandes bassines débordantes d'ignames et de manioc, d'oranges et d'ananas. Le petit pécule dégagé des ventes du jour permettra de payer les menus ingrédients nécessaires à la confection des repas du soir et du lendemain (bouillons cubes, gousses d'ail ou d'oignon, piments…) voire les bons jours de mettre un peu d'argent de côté en prévision des fêtes familiales (naissance, mariage, deuil…).
Je croise des gardes barrières, milice privée villageoise qui contrôle les entrées et sorties des véhicules à moteur dans le village surtout pour éviter la rapine des récoltes et des petits animaux. Ils m'indiquent les champs de Camille, je m'engage dans un sentier.
Dos courbé par l'effort, bruits sourds de la houe à l'assaut de la terre, cris d'enfant rassemblant le bétail, soleil voilé, je salue de la main et souris aux regards étonnés : il est rare de voir une « yovo » seule en pleine brousse à vélo.
Les bœufs sont déjà au travail : Camille mène les bêtes et son père guide la charrue. Un ouvrier agricole agite une longue baguette de bois dont il fouette la croupe des bêtes quand elles font mine de ralentir. Camille me propose d'essayer : je me mets à la charrue, le cortège s'ébranle. Je n'aurais jamais cru que deux bœufs puissent aller aussi vite, je cours presque derrière ! Le père de Camille voit d'un mauvais œil que je "travaille". Je suis en quelque sorte son hôte, je ne dois pas travailler, d'autant plus que je suis une femme !
- "Ah ces blancs, vous nous étonnerez toujours, murmure-t-il perplexe en reprenant finalement sa place à la charrue".
Le labour se fait en cercle des bords du champ vers le centre : nous arrivons aux derniers sillons quand tout d'un coup l'ouvrier crie et fait un énorme bond de côté. Camille se met à courir en frappant le sol furieusement. De là où je suis, je ne vois pas après quoi il court mais ça va vite, très vite. Un bref instant, un face à face semble se jouer : Camille avance puis recule alternativement toujours en maniant sa baguette. Son père lui ordonne de renoncer mais Camille semble déterminé : une tension énorme règne. Tout à coup le calme tombe comme le bras de Camille : "C'est fini, dit-il". En m'approchant j'aperçois un énorme serpent dont le corps s'agite encore de spasmes nerveux. "Mortel ? j'interroge". La réponse se lit sur les visages, je regrette de ne pas avoir mis mes bottes !

(…) Durant la journée, je pars sur différentes fermes des membres de l'UGPAT ; au programme : repiquage des tomates, entretien du poulailler, fabrication du gari* mais surtout découvertes de la vie de tous les jours de ces agriculteurs qui grâce à la culture d'ananas font partie des plus aisés.
Le départ vers Porto Novo puis le Togo approche. Je reprends mon sac, mes affaires et mes souvenirs : d'autres rencontres m'attendent, d'autres expériences… Je pars avec la forte envie de participer un jour ou l'autre à l'amélioration des conditions de vie des producteurs de l'UGPAT ; je sais que beaucoup y pensent en étant sur place et qu'une fois rentré en France, d'autres obligations, priorités changent la donne… mais le retour n'est pas encore là et je veux croire en mes aspirations !

...............suite au prochain épisode!!

biaumonde@.free.fr

*farine de manioc

 

 

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