Ici, les choses se passent bien : c’est la vision que nous avons du développement des cultures bio et du travail sur les fruits secs en Turquie. Vision volontairement entière et naïve, quand la réalité est forcément plus complexe et nuancée. Pourquoi donc un slogan aussi primaire et définitif ? Parce que le bio a longtemps été une idée nouvelle. Parce que les hommes qui ont entrepris pour le développer ont dû convaincre, tâtonner, se heurter à toutes les difficultés. Sous les regards souvent amusés de ceux qui se réfugient derrière le prétexte de l’utopie pour ne pas agir… Nous n’allons donc pas nous priver, au terme d’un voyage de quatre jours en Turquie, de nous réjouir de ce qui a été mis en place, réussi et pérennisé.
Pendant plusieurs décennies, les multinationales de la pétrochimie appliquée à l’agriculture sont rentrées ici comme dans du beurre… Il n’est pas difficile de convaincre des paysans en proie à toutes sortes de problèmes techniques et commerciaux d’utiliser des produits miracles qui augmenteront leurs rendements tout en diminuant leur charge de travail, dans un premier temps tout au moins. Résultat : la Turquie n’a pas tardé à devenir un des pays les plus déconsidéré quant à la qualité de ses terres cultivées. Une difficulté supplémentaire pour les pionniers de Rapunzel qui avaient décidé de développer ici leurs fameux « projets ». Vingt ans plus tard, le bilan est plus que positif : vastes et belles cultures bio de raisin, figues, abricots, noisettes, amandes, pistaches, pignons de pin, sésame, coton, épices…
Le village de Tékelioglu est le symbole de la collaboration entre population turque et décideurs de chez Rapunzel. Le maire a répondu favorablement dès 1989 à la proposition d’une conversion des terres à l’agriculture bio, puis convaincu progressivement une grande majorité des paysans locaux. Le succès se mesure aujourd’hui à l’aune du développement du village, de son ouverture sur l’extérieur et du rôle d’exemple que joue cette toute petite communauté pour l’ensemble du pays.
Rapunzel invite régulièrement ses distributeurs français et allemands à venir constater par eux-mêmes la réalité de cet engagement. Nous en fûmes.
Le village de Tekelioglu.
C’est bien le maire historique de l’aventure qui nous accueille au village. Fort d’une autorité certaine, il pratique l’exercice avec une aisance discrète et agréable. Les paysans sont là, concernés par notre présence. Nous passerons l’après-midi sur leur terre et dormirons chez eux la nuit.
Ces paysans ont compris. Compris que leurs terres épuisées ne supporteraient pas longtemps l’administration toujours plus massive de chimie. Observé que les rendements pouvaient être bons, même sans y avoir recours. Apprécié l’économie que représente l’absence d’achat de produits toxiques, quantifié la hausse de leurs revenus. Ils se sont félicités de voir le poisson revenir dans les eaux trop longtemps mortes du lac que côtoie le village. Ont su créer la nécessaire curiosité pour que d’autres les observent, puis entraîner l’adhésion au projet de villages voisins. Certains se sont rendus en Allemagne dans un juste et nécessaire souci d’échange.
C’est sous la magnifique lumière ambrée d’une belle journée qui se termine que nous avons été conviés à un repas chez l’un d’entre eux, au bord du lac. Quelques enfants étaient présents, quelques femmes également : avec ou sans foulard, elles vous regardent droit dans les yeux. Le repas fut simple et opulent. Un petit banquet pendant lequel nous avons réellement échangé, que ce soit à l’aide de trois mots d’anglais, de verres qui tintent ou de simples sourires. Puis ce fut la fête. Une vraie fête ! De celle où la joie est telle que tout semble possible.
Un exemple : la production de figues séchées.
Parmi tous les fruits secs produits en Turquie, il nous semble intéressant de nous attarder sur la figue, qui fait figure d’exception. Pour la bonne raison qu’elle pousse toute seule et ne nécessite ni engrais, ni traitements… En quoi peut donc consister la certification bio ? En quoi une figue bio peut-elle être plus naturelle qu’une autre et justifier son prix supérieur ? (Excusez notre réalisme, c’est certainement le vôtre !)
Nous l’avons compris en trois étapes. La première sur le lieu même de production, dans la « vallée des figues », près d’Aydin. Nous sommes à 800 mètres d’altitude et la variété de figues qui pousse ici n’est pas la même qu’en plaine, où l’on travaille la figue « de bouche ». Celles qui nous concernent sont plus claires, elles ont la peau fine et des arômes qui se développent au séchage, d’où leur intérêt. On les récolte à la main, et c’est à cette étape que commencent les difficultés et que les soins apportés font la différence : la figue, comme beaucoup de fruits secs, peut véhiculer des substances cancérigènes sécrétées par des moisissures qu’on appelle « aflatoxines ». Le travail est long pour éviter qu’elles apparaissent. Comment procède-t-on ? En ramassant les figues tous les jours, en délaissant les fruits trop humides et en veillant à ce que le séchage soit parfait. Là où en conventionnel un paysan étale sa récolte sur des bâches qui peuvent générer de l’humidité, la pratique « Rapunzel » exige qu’elle soit disposée sur des claies. Ces claies sont surélevées et les figues sont donc ventilées, elles ne moisissent pas. Cette manière de procéder est le fruit de nombreux essais et s’affine encore aujourd’hui. Elle constitue un travail supplémentaire, celui qui fait toute la différence…
La deuxième étape primordiale pour nos figues bio concerne à nouveau ces aflatoxines. Les soins qui ont été apportés lors de la récolte et du séchage les ont considérablement limitées, mais le fruit n’en est pas pour autant totalement exempt. Rapunzel a mis au point une technique - reprise depuis - qui permet de les éliminer. Dans une salle réservée à cet usage, les figues défilent à la lumière ultraviolette sur des tapis roulants et sont observées une par une par des regards avertis. Lorsqu’elles se présentent, les aflatoxines deviennent très visibles et se révèlent sous forme de taches jaunes. On jette alors le fruit. Pour plus de précautions encore, Rapunzel effectue de nombreuses analyses pour rechercher les aflatoxines après emballage. Les services français de la répression des fraudes également… Toutes sont négatives et attestent de l’extrême qualité de ces fruits secs.
Dernier point qui différencie le travail sur les figues bio : en conventionnel, les figues sont gazées au bromure de méthyle pour éliminer les éventuelles infestations. En bio, on procède à une congélation choc et à un stockage au froid qui permet d’éviter le recours à ce gazage.
Le commerce de Rapunzel en Turquie est-il… équitable ?
La nouvelle tarte à la crème du commerce international… Non pas que nous ayons le moindre doute sur les valeurs que véhicule le commerce équitable, ni même sur l’efficacité de cette pratique : nous l’encourageons de tout notre possible. Mais après être longtemps resté le fruit d’engagements solides et discrets, le commerce équitable revêt aujourd’hui un statut d’argument commercial qui finit par lasser, voire inquiéter. Soyons toutefois pragmatiques : on se réjouirait que les pires multinationales s’en réclament, pour peu que cela corresponde à des faits réels. C’est dit. Le pire en serait… bien moins pire.
Que cette petite digression ne vienne pas ternir le mérite de Rapunzel qui fut une des premières entreprises à s’engager dans cette voix de par ses programmes « main dans la main » : au Brésil, en Bolivie, en République Dominicaine… Il n’est pas question de tel programme en Turquie, ceux-ci étant réservés aux pays en voie de développement. Nous ne sommes pour autant pas insensibles aux conditions de travail du personnel local et avons donc observé et questionné. Voici les réponses : tout salarié bénéficie d’une couverture sociale. Un médecin du travail est présent dans l’entreprise. La semaine de travail est de 45 heures. Le nombre de jours de vacances est de 30 par année. Le salaire d’une ouvrière embauchée est ici supérieur de 10 % au salaire minimum. Nous n’avons pas eu de doutes quant à l’âge des plus jeunes femmes travaillant sur le site.
Quelques indices pour comprendre une réalité qui dépasse les simples chiffres. L’important pour nous étant d’observer avec satisfaction qu’une filière bio, quelque part en Turquie, propose des modèles pour l’avenir dont on peut s’inspirer.
Kif-kif !
Vous avez certainement cherché à comprendre ce qui différencie les figues « natural » des « lérida », « protoben » ou « baglama ». Réponse : pas grand-chose ! Il s’agit en effet des mêmes fruits, présentés de manières différentes : - Les « natural » sont emballées telles quelles. - Les « lérida » sont aplaties à la main. Elles se prêtent bien aux présentations serrées, en panières. - Les « protoben » ont subi une petite manipulation qui consiste à leur rentrer la queue, tout en leur bombant le fond. - Les « baglama » sont présentées en guirlandes, reliées les unes aux autres par une ficelle. Notons tout de même qu’on réserve les plus belles figues aux présentations « protoben » et « baglama », qui sont donc plus moelleuses.
Mâles et femelles
Les figues pousseraient donc toutes seules ? Presque ! Il convient tout de même de procéder à un travail surprenant pour obtenir de bons fruits moelleux : des figues mâles prélevés sur quelques arbres deviendront « pollinisateurs » après avoir été accrochées à tous les autres figuiers. De petits insectes sortiront du fruit mâle et viendront ensemencer les figues femelles dans les semaines qui suivent.
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