Y a-t-il une tradition de produit charcutiers à Gap qui serait à l’origine de la vocation des Rostain ?
Lionel Rostain : pas plus qu’ailleurs… Mais le climat y est favorable, pour le séchage notamment. Mon père a appris son métier chez sa marraine, puis a fondé sa boucherie traditionnelle il y a 35 ans.
Est-ce lui qui a opéré la transition vers le bio ?
Oui, en 82, en commençant par le porc. Il avait remarqué une dégradation des matières premières : la viande rendait de l’eau, ne dorait plus dans la poêle, était moins savoureuse et plus sèche… C’est donc l’aspect gustatif qui l’a amené à changer. La qualité étant à nouveau là, il s’est vite tourné vers le bio pour le bœuf et la volaille également.
Vous avez travaillé avec lui ?
J’ai commencé à faire des études dans le génie électrique… Mais suis retourné à la boucherie familiale, que j’ai reprise en 95. Mon premier apport à l’entreprise a été de commercialiser des terrines, ce qui a permis de développer notre commerce auprès des boutiques bio. Ce fut un succès, et nous avons donc élargi la distribution aux produits frais. Puis j’ai construit le local que nous venons de visiter, qui nous donne plus d’espace pour travailler, avec moins de peine.
Comment définiriez-vous la spécificité de vos produits ?
Ils sont bien entendu bio, et nous avons tout fait pour conserver les recettes artisanales et familiales. Mais ce qui nous caractérise avant tout, je dirais que c’est la régularité. Notre jambon est le même qu’il y a six mois et sera toujours identique dans les mois qui viennent, et cela vaut pour tous nos produits. C’est dû au fait que nos recettes sont dosées au gramme près, avec nos propres épices, même pour une production de 500 kg. Les prix en bio sont élevés, on ne peut pas décevoir nos clients et cela nous oblige à une grande rigueur.
On l’a vu ce matin à la fabrication des saucisses : vous utilisez exclusivement des boyaux naturels pour vos productions. Est-ce la règle générale ?
Sur la charcuterie de qualité, souvent. Mais d’autres utilisent des boyaux reconstitués, avec un liant, du collagène.
On trouve beaucoup d’adjuvants dans la charcuterie. Vos étiquettes mentionnent ceux que vous employez. Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs leur finalité ? Commençons par les sels nitrités.
Ils sont autorisés en bio. J’ai été consulté pour l’élaboration du cahier des charges en charcuterie et j’étais personnellement contre l’usage de cet adjuvant, car on peut s’en passer. Il est en effet utilisé uniquement pour l’aspect visuel, notamment pour le jambon qu’il rend rose, mais n’apporte rien à la conservation. Le problème est le suivant : si l’on se passe de sels nitrités, est-ce que le consommateur achètera un jambon gris ? J’ai pour ma part fait des expériences sans sels nitrités et trouvé des solutions pour garder malgré tout l’apparence rosée. C’est après ouverture qu’il vire alors au gris et que le client pourrait le juger visuellement inapte à la consommation, alors que ce n’est pas le cas ! La solution serait que tous les intervenants en bio se passent de cet adjuvant, en fournissant des informations précises au consommateur pour le rassurer.
Il arrive que votre jambon présente des reflets bleu-verts qui rappellent l’écaille…
Ils sont dus au tranchage, et sont accentués par l’emballage plastique. Mais ils ne sont pas un signe d’altération. Au contraire, ils garantissent une qualité artisanale. De même, une auréole grise sur une tranche ne fait que mettre en évidence un morceau plus dense du jambon, dans lequel les sels nitrités que l’on évoquait tout à l’heure n’ont pas pu pénétrer.
Le salpêtre est très souvent présent, dans le saucisson notamment…
C’est un conservateur naturel, que l’on trouve parfois sous forme de moisissure sur les murs. Les Égyptiens l’utilisaient déjà. On pourrait également s’en passer, mais les dates limites de ventes en seraient réduites et l’on ne serait pas à l'abri du botulisme, une maladie qui peut être fatale. Il est à noter que lorsqu’on met du salpêtre, on rajoute également du sucre (bio chez nous). Il se produit alors une réaction qui transforme le salpêtre en acide ascorbique (vitamine C), qui joue le rôle de conservateur.
L’ascorbate de sodium ?
C’est le stabilisant, dans les jambons. Grâce à lui, le contenu d’un sachet de jambon ternit, mais doucement. Il est sans aucun inconvénient.
Le lactose bio ?
On en met dans le saucisson sec, car c’est lui qui permet la fermentation : si l’on s’en passait, le saucisson ne fermenterait pas, ne sécherait pas et finirait par pourrir… C’est un peu comme la présure dans le lait caillé. Notre lactose est donc extrait du lait bio, sans l’aide de solvants. Il est toujours bon de rappeler que grâce à la fermentation, le saucisson est un aliment très sain.
On trouve aussi de curieux ingrédients dans vos terrines : Génépi, Cognac… Est-ce encore une histoire de conservateur ?
Non, c’est uniquement pour le goût ! Cela fait partie de nos recettes ! Les terrines sont stabilisées par la stérilisation, elles ne nécessitent donc pas de conservateur. Certains en mettent pourtant… Ce qui pourrait justifier cette pratique serait la conservation après ouverture : c’est la raison pour laquelle nous ne faisons que des pots de 180 g, que l’on finit aisément dans les trois jours. (Trois jours ? c’est bien plus qu’il n’en faut !)
Que peut-on dire du fumage, chez vous comme de manière générale ?
Tous nos produits fumés le sont aux copeaux de bois non traités. Le temps de fumage varie en fonction du produit, de vingt minutes à cinq jours… Lors de cette opération, le produit sèche et perd 10 à 20 % de son poids, par évaporation. C’est une des raisons pour lesquelles il existe d’autres procédés en conventionnel : usage de fumée liquide, ou même injection de goût fumé. Non seulement on ne perd pas de poids ainsi, mais on en gagne… Cette pratique est cancérigène.
On a déjà entendu parler de gain de poids avec les polyphosphates…
…que nous n’utilisons pas, bien sûr. Ils ont pour seul but de retenir l’eau. Avec 4 kg de jambon, on en vend facilement 6 kg au consommateur… Lequel croit payer moins cher, alors qu’il achète de l’eau… De plus, ces jambons sont “ barattés ” à outrance : un procédé qui consiste à malaxer le jambon pendant plusieurs heures pour casser les fibres du muscle, afin qu’il soit plus perméable à l’humidité.
Parlons maintenant du salage : peut-il également révéler de mauvaises surprises ?
De mauvaises, non, mais il existe plusieurs manières de faire, plus ou moins nobles : pour notre part, nous pratiquons le salage des poitrines à sec : elles sont recouvertes de sel et d’épices, pendant plusieurs jours. La également, on perd du poids, car le sel fait ressortir l’humidité. En milieu industriel, on sale les poitrines dans une saumure, qui est donc un mélange d’eau et de sel. Dans ce cas-là, le produit final est bien entendu plus lourd… Le consommateur s’en aperçoit à la maison, parce que ces poitrines se conservent mal. Dans la poêle aussi, car les lardons diminuent plus qu’ils ne le devraient, dans un crépitement dû à la présence d’huile… et d’eau.
Conclusion : consommons du Rostain, ou passons au pâté végétal ! À propos, qu’en pensez-vous, de ce pâté végétal ?
J’en consomme ! C’est comme les terrines à base de viande, ils ne sont pas tous bons… Mais c’est un choix de consommation que je respecte tout à fait.
Vous m’avez fait part de votre emploi du temps plutôt rempli, je n’ose pas le transmettre aux lecteurs… (plus matinal, on ne peut pas !) Avez-vous le temps de vous consacrer à autre chose qu’à votre travail ?
J’ai longtemps joué au hockey sur glace, à Gap. Je le pratique encore, mais en loisir. Je pratique également très volontiers la randonnée.
Question rituelle que nous posons à tous nos interlocuteurs pour cet entretien : si vous aviez à retenir un livre, un tableau, un disque ?
- Je lis peu… Je suis plus technique que littéraire ! Mes lectures sont essentiellement professionnelles et concernent l’alimentation, mon métier. - Plus qu’un tableau, je citerai le paysage qui m’entoure : j’habite une région exceptionnelle et il n’est pas un jour sans que je prenne quelques minutes pour observer le panorama. Ça me ressource. - Mes goûts musicaux sont liés aux années 80 et aux chanteurs que j’écoutais à l’époque : Michel Sardou, Florent Pagny…
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