Un savon d’Alep authentique et bio – Entretien : Akila

Initialement publié en août 2007

lauralepS’il est un savon naturel, c’est bien le savon d’Alep. Mais il est fabriqué si loin… On a d’ailleurs tout vu sur lui, tout entendu, tout senti aussi, l’excellent comme le regrettable. Et puis là… ce que nous n’osions espérer est arrivé. Un savon non seulement très agréable et entièrement naturel, mais aussi certifié fabriqué exclusivement à partir d’huiles bio.
Impossible, vous disent les « connaisseurs »… Bien sûr que si, leur répond Akila !
Pour y arriver, il ne suffit pas de le vouloir. Un savon d’Alep bio ne peut être obtenu que si la savonnerie a su préserver ce qu’il y a de plus traditionnel dans la culture mésopotamienne, sans céder aux raccourcis qu’impose la vie moderne.
C’est donc une chance et un mérite. Akila nous raconte tout ce qu’elle sait sur son savon, et nous honore de sa confiance en nous le proposant.
À nous de savoir l’apprécier, ce qui ne sera pas difficile…

Pourquoi ce savon a-t-il traversé les ans ?
Parce que le savon d’Alep est l’origine du savon ! C’est dans la ville d’Alep, au Nord Ouest de la Syrie, qu’on a fabriqué le premier, 2 000 ans avant Jésus Christ. C’est ici aussi qu’ont été créées les premières salles de bain. Il a traversé les ans parce qu’il est constitué exclusivement de quatre ingrédients, qui n’ont jamais varié : de l’huile d’olive, de l’huile de laurier, de l’eau et une base, de la soude naturelle en l’occurrence. Aucun parfum, colorant ou conservateur ne viennent s’y ajouter.

lauralep1Comment a-t-on connu ce savon en Europe ?
Dans un premier temps, ce fut grâce à la route de la soie, en partance d’Asie et qui transitait par la Syrie, avec parfois de longues haltes. Mais c’est surtout au XIe siècle que les croisés l’ont ramené en France. C’est à cette occasion aussi que furent ramenés de la Grande Syrie* l’aubergine, les oliviers, les orangers… Les croisés ayant trouvé ce savon dans la ville d’« Alep » lui ont donné en France le nom de la ville du port où ils l’ont débarqué… C’est ainsi qu’a été créé le savon de… « Marseille » ! N’ayant pas d’huile de laurier, la recette a été adaptée.

* On considère généralement qu’elle comprend grossièrement les territoires des états actuels de Syrie, du Liban, de Jordanie, d’Israël, ainsi que les Territoires palestiniens, certaines parties de l’Irak, le Sinaï et la province de Hatay en Turquie.

Ces deux savons sont donc cousins…
Disons plutôt que le savon d’Alep est le grand-père du savon de Marseille ! Mais le savon de Marseille a beaucoup changé aujourd’hui. Il ne contient que très peu d’huile d’olive, qui est majoritairement remplacée par de l’huile de palme et peut en outre contenir du suif, soit une graisse animale.

lauralep2Les Syriens ont-ils toujours utilisé ce savon ?
Autrefois, ceux qui avaient des oliviers en utilisaient, et l’échangeaient à l’occasion. Mais tout le monde ne pouvait pas s’en procurer. Maintenant, l’importation de savon de synthèse s’est beaucoup développée dans les villes… C’est un peu le paradoxe : les Syriens importent des savons d’Europe, séduisants et moins chers, et l’Europe importe du savon d’Alep depuis une quinzaine d’années maintenant, parce qu’il est le plus naturel…

Quelle huile d’olive utilise-t-on ?
La première pression de l’huile est normalement réservée à un usage alimentaire. Pour le savon « traditionnel » d’Alep, on utilise la deuxième pression des grignons, à chaud. On obtient une huile plus noire, avec un taux d’acidité de 10, et donc immangeable.

Et le laurier ?
lauralep3Contrairement à ce qu’on pense, ce n’est pas une huile essentielle que l’on rajoute pour parfumer. On fait vraiment une huile de baies de laurier, qui rentre dans la composition du savon. Pour l’olive, on presse le fruit et le noyau. Pour le laurier, on éclate le fruit dans l’eau chaude et on récupère la pulpe, dont on tire l’huile. Cette huile représente généralement 20 % des corps gras nécessaires à l’élaboration du savon d’Alep.

Vous utilisez de la soude naturelle. Est-elle présente dans tous les savons d’Alep ? Comment l’obtient-on ?
Certains utilisent la soude chimique, parce que leurs huiles ne sont pas bonnes… Mais pour obtenir une soude naturelle, il existe trois manières de faire. La première, en mettant de la cendre de bois dans de l’eau. On avait beaucoup de cendres dans les villages à l’époque, à cause des fours à pain… ce n’est plus le cas actuellement. La seconde utilise une plante, la soude arbustive (suaeda vera), qui pousse au bord de l’eau, sur le pourtour méditerranéen. Il suffit de la faire bouillir dans de l’eau. Mais les zones où pousse cette plante sont aujourd’hui majoritairement urbanisées… La troisième solution provient de sédiments marins. Mélangés à de la chaux, on obtient une autre forme de soude naturelle, c’est celle que nous utilisons.

On a donc ces trois ingrédients, plus de l’eau. Comment procède-t-on alors ?
On met de l’huile d’olive sur un grand chaudron, qu’on chauffait autrefois au charbon et qui est aujourd’hui remplacé par le gaz. On porte à ébullition l’huile d’olive et le laurier, et on rajoute petit à petit environ trois kilos de soude pour 100 litres d’huile. Plus les huiles sont bonnes, moins on doit mettre de soude, et inversement. C’est la phase de saponification, une opération qui dure deux à trois jours, sans interruption. Avant la mécanisation, on se relayait jour et nuit pour remuer la préparation !

lauralep4Il n’y a plus qu’à faire sécher la pâte obtenue ?
On commence par l’étaler par terre, pendant une quinzaine de jours. Puis on la découpe et on l’empile, en prenant soin de laisser passer de l’air dans la superposition des savons, pour qu’ils sèchent, pendant neuf mois minimum, dans des hangars. Pas directement au soleil, comme on le dit trop souvent… Les clients souhaitent parfois un savon vert, qu’ils estiment frais. C’est une erreur ! Il doit tendre vers le marron, et plus il sera sec, meilleur il sera.

Pardon pour cette question, mais certains savons d’Alep n’ont pas une odeur très agréable… Comment cela s’explique-t-il ?
C’est souvent dû à une mauvaise qualité des huiles. Il arrive que des savonniers peu scrupuleux utilisent pour la fabrication des huiles de fritures, qui ont parfois cuit des légumes, de la viande… ça détruit toute la réputation du savon d’Alep ! Notons que plus les huiles sont mauvaises, plus il faut de la soude. Il peut finir par rester des résidus de celle-ci dans le savon.

lauralep5Lauralep, votre savonnerie, est-elle de taille industrielle ?
C’est la savonnerie de mes aïeux. Lorsque mon père s’en occupait, il n’a jamais vendu ou échangé son savon au-delà de notre village ; on le faisait par chaudron de 50 kilos… Il a toujours cultivé, le blé, le coton, les orangers, les oliviers, le savon n’était qu’une partie de son activité. Mon père a aujourd’hui 105 ans… C’est mon frère, son ami Nichan et moi-même qui nous occupons maintenant de la savonnerie. Mais nous ne produisons que des quantités limitées, que nous réservons à des clients qui le valorisent.

Votre savon d’Alep est aujourd’hui certifié bio. On n’osait pas espérer en trouver un jour ! Comment en êtes-vous venue à cette démarche ?
On cueille et on presse les olives… D’autres familles font de même avec les baies de laurier, dans les collines alentour… Ni les unes, ni les autres n’ont jamais été traitées… Mais lorsque je raconte tout ça, personne ne veut me croire ! Il fallait donc une certification. Présentation du cadastre, visites, il m’a fallu deux années de tracasseries administratives pour y arriver… Les contrôleurs ECOCERT viennent aujourd’hui à l’improviste, au moment des cueillettes et pendant la saponification.

Existe-t-il d’autres savons d’Alep bio ?
Je n’aurais rien contre, mais non… Ceux qui essayent d’obtenir la certification sont généralement des industriels qui achètent leurs huiles, mais qui ne trouvent pas d’huile de laurier bio.

Nous allons évoquer en détail vos produits. Mais avant de parler des vôtres, pouvez-vous nous dire quelles sont les qualités qui font la réputation du savon d’Alep en général ?
Outre le fait que ce soit le seul vraiment naturel, il faut se rappeler que deux huiles constituent la base du savon d’Alep. L’une, l’huile d’olive, est très grasse. L’autre, l’huile de laurier, est une huile sèche. Toutes deux se complètent merveilleusement pour tous types de peau. Le laurier est également utilisé par les médecines traditionnelles comme cicatrisant, il est apaisant. Ceux qui souffrent de problèmes de peau en tirent grand bénéfice. Les autres peuvent se laver tous les jours au savon d’Alep, qui est très respectueux de la peau, mais aussi des cheveux, dont il entretient la santé. Certaines personnes ne peuvent toutefois pas se laver les cheveux uniquement au savon d’Alep, parce qu’il ne leur apporte pas de brillance. Celles qui ont les cheveux longs, notamment, doivent alterner avec un shampooing.

Les produits Lauralep (« Lauralep » : le Laurier d’Alep)

lauralep6Le savon « traditionnel » d’Alep est donc obtenu avec une deuxième pression d’huile d’olive, et 20 % d’huile de laurier (20 % des corps gras). Quelle est son utilisation ?
Pour se laver les mains, le visage et le corps. C’est aussi un très bon détachant. On l’utilise très facilement pour laver la vaisselle, avec un loofa. Ça lave, ça brille, et tout mauvais rinçage n’aurait aucune conséquence pour la santé, contrairement aux produits industriels. Pour les éviers, plus besoin de javel, toujours avec le loofa. Pour laver une porte, un mur… toutes les graisses disparaissent.

lauralep7Qu’est-ce donc que le loofa dont vous nous parlez ?
Une éponge végétale, que l’on obtient d’une cucurbitacée, du genre courgette, concombre. Quand elle est mûre, on enlève sa peau et on la laisse sécher. Il reste le loofa, qui est sa structure et constitue une merveilleuse éponge, bien plus saine qu’une autre du fait qu’une fois lavée, elle ne garde pas la saleté et ne retient pas les bactéries. Elle remplace aussi le gant de toilette, qui n’est pas recommandé lorsqu’on ne le lave pas tous les jours.

Vous conditionnez également votre savon traditionnel en paillettes. Pour quel usage ?
Pour le linge. En machine, ou à la main.

lauralep9Vous avez quatre autres variétés de savon d’Alep, d’une composition différente cette fois-ci. On commence par l’« exceptionnel » et le « rare » ?
Contrairement au savon « traditionnel », ces deux-là sont obtenus avec de l’huile d’olive de première pression à froid, celle que l’on mange ! Cette huile est d’une telle qualité qu’il n’y a besoin que de très peu de soude pour en faire un savon, et qu’il n’est pas nécessaire de chauffer pour la saponification. On fait le savon en quelques heures seulement. Ce sont de petites productions, que l’on « cuit » à part. Les huiles gardent leurs vitamines A et E, ces savons sont nourrissants pour la peau et très agréables. On ne peut pas faire mieux ! L’« exceptionnel » contient 30 % d’huile de laurier, il convient à tout le monde. Le « rare » en contient 40 %, on le réserve à ceux qui ont des problèmes de peau.

Le savon à l’huile de nigelle ?
L’huile de nigelle est obtenue à partir de petites graines qui ressemblent au cumin. Elle est excellente en cuisine, mais a aussi de très grandes vertus curatives. Anti-inflammatoire, fortifiante… Par voie externe, elle assouplit la peau, soigne les gerçures, les verrues, calme les brûlures, le psoriasis… Le savon en contient 10 %, en plus des 30 % de laurier et de l’huile d’olive vierge. On conseille ce savon pour les jeunes enfants. C’est aussi un très bon savon de rasage à faire mousser au blaireau, tout comme le « rare ». Ils ne tirent pas la peau et calment le feu du rasoir.

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Et le savon à l’argile rouge ?
L’argile rouge, c’est de l’oxyde de fer. Elle donne un teint lumineux et lave en profondeur. Dans ma famille, on l’utilisait pure quand le savon venait à manquer. Mais ceux qui ont du savon l’utilisent également une fois par semaine, comme gommage. Ceux qui fréquentent les hammams la connaissent bien. Le savon à l’argile rouge, qui en contient 10 % en plus de l’huile de laurier (30 %) et de l’huile d’olive vierge, s’utilise pour le gommage et avant les soins en profondeur, du visage, du corps comme des cheveux.

Merci Akila !

JM