Les semences – Entretien : François Delmond

Initialement publié en mars 2005

semences1Alors, on n’en finit plus de chercher des noises ? Ça ne suffit donc pas, une bonne garantie bio ? Ne va-t-on pas vers une parano systématisée en évoquant à chaque fois un nouveau problème, un nouveau risque, une nouvelle exigence ?

Croyez bien que nous préférerions que les choses soient simples… Elles ne le sont pas.

Le bio est une somme de savoirs, de perceptions, de techniques : il s’agit de cultiver dans le respect de la terre, du végétal, de celui qui consomme. Ces techniques ne sont pas figées et mettent en œuvre des pratiques qui évoluent, fruits de la recherche autant que de l’héritage d’un passé qui se renouvelle sans cesse, par définition. La vie, quoi… Mais le bio est également une réponse. Réponse à un fait nouveau au vingtième siècle, celui de l’apparition massive de la chimie en agriculture. Réponse qui se doit d’évoluer, si la situation change… et c’est le cas.

L’exigence du bio est-elle adaptée au paysage agricole mondial du vingt et unième siècle ? Nous allons en évoquer un aspect, primordial s’il en est : il concerne la source même de la vie, les semences.
Nous tenons toutefois à mettre en garde le lecteur : le mal qui les touche est le fruit de changements diffus, difficilement contour-nables, imposés en sourdine par des entreprises aux dessins machiavéliques. Il a des retentissements sur tous les aliments : en bio, aussi ; moins qu’ailleurs, heureusement… Mais il n’y a pas de réponses immédiatement applicables pour faire changer le cours des choses. Si le jardinier amateur peut d’ores et déjà faire un choix différent en optant pour des semences non trafiquées, le consommateur, lui, aura quelques difficultés à s’approvisionner avec certitude en végétaux issus de semences de variétés nobles, même en bio. Ne demandons pas pour autant au distributeur de les sélectionner à sa place : Satoriz, pas plus que quiconque, n’est en mesure de donner des indications sur les types de variétés dont sont issus les milliers de fruits et de légumes qui transitent dans ses rayons, que ce soit en frais ou en produits transformés.

Alors que faire ? Prendre conscience, s’informer, informer, signer une pétition… Oui, c’est déjà ça. Faire honneur aux variétés anciennes lorsqu’elles sont clairement identifiées et proposées, même si ce n’est pas souvent le cas. Notre palais dira merci… Et surtout, préférer les fruits et légumes de saison : même si cette habitude n’est pas garante d’une qualité parfaite, elle a le mérite clair de ramener chacun à un bon sens qui exclue en partie les dérives.

Germinance

Germinance, dans le Maine-et-Loire. Des terres et quelques cultures. Ce jour-là, un ciel bas sur la campagne angevine. Une ferme, un petit atelier de tri, des tamis, une balance… En haut, à l’étage, des livres, des livres et des livres…

Voici François Delmond dans son domaine, liant connaissance et pratique, immergé dans sa passion du vivant, prêt à la décrypter pour nous. Et très soucieux de la faire partager !

semencesNous faisons tous tout ce qui est possible pour porter les aliments bio vers une qualité optimale. Peut-on encore l’améliorer ?
La garantie bio, pour un produit végétal ou animal, se préoccupe de la manière dont ce produit a été cultivé et élevé, ce qui est déjà une excellente chose. Mais elle ne tient pas ou peu compte de réalités qui ont tendance à être oubliées, en particulier de la génétique.

De ce fait, ton travail est surtout lié à l’aspect sélection des variétés. Comment bien faire comprendre l’importance qu’il peut avoir ?
Exemple facile : tout le monde connaît la tomate « long life », cette variété très présente en supermarché. Elle est particulièrement dure et insipide, mais présente l’avantage de se conserver longtemps. C’est une tomate hybride dont on a modifié les gènes, par croisement, ce qui l’empêche de mûrir normalement. De mon point de vue, elle est impropre à la consommation. Et bien cette même tomate peut très bien être cultivée en bio, voire en bio-dynamie ! Elle n’aura pas pour autant plus de goût, ni d’intérêt nutritionnel. Rares sont les agriculteurs bio qui la cultivent, mais c’est autorisé par les différents cahiers des charges. Mon travail consiste à attirer l’attention sur ce fait et à proposer des semences de variétés qui n’ont pas été trafiquées.

Ces hybrides ou autres variétés trafiquées concernent-ils beaucoup d’autres végétaux que la tomate ?
Toutes les variétés récentes… Les laitues, les choux, les carottes, aubergines, poivrons, maïs, maïs doux, concombre, melons, fraises… Certaines variétés sont moins touchées et plus authentiques, comme les betteraves, les oignons, les haricots, les petits pois…

Il doit bien y en avoir qui n’ont jamais été manipulés ?
Effectivement, mais ce sont des plantes mineures : le panais, les radis d’hiver, les courges, potimarrons, potirons, navets…

Fais-tu la différence, au niveau gustatif, entre une variété hybride et une variété traditionnelle ?
C’est ma compagne qui fait les courses au magasin bio du coin : en voyant ce qu’elle achète, je pense immédiatement à la provenance du végétal en question. Et lorsqu’on déguste, je peux tout de suite déterminer s’il s’agit d’un hybride, ou non. J’ai développé une bonne sensibilité à l’hybridité des légumes, et deviens même plus sensible à l’aspect génétique qu’à l’aspect bio… Je sens les hybrides comme étant dégradés, dégénérés, affaiblis, j’ai l’impression de manger du vide…
Les résidus de pesticides et pollutions, bien qu’étant un problème majeur, me concernent moins, car un bon travail est par ailleurs accompli de ce côté-là.

En quoi ces produits hybrides sont-ils dégénérés ?
Ce sont des plantes qu’on a obtenues et sélectionnées sans respecter leur personnalité. Une carotte n’est pas un chou. Dans les mains des sélectionneurs modernes, ces végétaux deviennent des objets auxquels on impose des choix préconçus : si nous prenons l’exemple de la laitue, c’est à l’origine une plante printanière qui pousse en milieu humide, accompagnée de la lumière douce des jours qui s’allongent peu à peu. À la demande des distributeurs et des restaurants, on a voulu avoir cette salade toute l’année… On impose à la laitue le fait d’exister même lorsqu’elle ne le devrait pas ! De ce fait, elle devient facilement malade… Pas grave ! On viole la plante en l’obligeant à accepter des gènes de laitues sauvages, pour développer sa résistance au mildiou…

Est-ce que ces croisements ne sont pas des modifications génétiques ?
Si… Ces laitues d’hiver, particulièrement, ont acquis génétiquement ces caractéristiques par croisement forcé. Pour résister au mildiou que nous venons d’évoquer, seize gènes leur ont été transférés. Ce sont des fécondations manuelles, mais non viables. Les embryons doivent être élevés en éprouvette, in vitro, en laboratoire… Et cela fait bien cinq ou six ans que ces variétés sont cultivées, même en bio.

semences2N’a-t-on pas affaire, du fait de ces modifications génétiques forcées, à des OGM ?
Ce sont presque des OGM, au sens large. La différence, c’est que les gènes qu’on intègre sont des gènes d’autres laitues, pas de lapin ou de cochon. Un OGM, c’est encore autre chose : c’est intégrer une structure artificielle dans un organisme vivant.

Les semences que l’on trouve partout sont-elles issues de ce genre de manipulation ?
Oui, de plus en plus souvent, surtout dans les variétés pour les professionnels. La théorie dominante est celle du tout génétique. On considère les êtres vivants comme un ensemble de pièces détachées, les gènes étant des boulons que le sélectionneur peut déplacer, au gré de ses envies…

Mais pourquoi l’actualité se focalise-t-elle à juste titre sur les OGM, mais pas sur les biotechnologies, les hybrides ?
L’évolution a été progressive, avec une logique dont l’OGM est l’aboutissement le plus criant, le plus choquant. Mais il y a eu des étapes intermédiaires, moins visibles. Cette logique génétique d’adaptation du végétal à nos besoins s’est mise en place avec l’avènement des villes, qui a entraîné le développement des circuits de la grande distribution. C’est une vision matérialiste du vivant, cautionnée par le progrès technique qui nie la réalité de la vie.

Le bio en France a 40 ans, à la louche. Est-ce un milieu où on a été vigilant par rapport à cette évolution ?
Non, pas suffisamment. Seuls les plus paysans des paysans ont su garder le vrai lien avec la nature, de manière intuitive. Beaucoup d’autres ont été formatés par ce « réductionnisme matérialiste » et ont suivi malgré eux cette vision. Il n’y a quasiment que le milieu des bio-dynamistes qui ait développé une approche du vivant conforme à sa vraie nature.

Face à cela, comment agis-tu ?
J’ai deux préoccupations. Des missions !
– La production de semences, conformément à ce que je sais d’elles. J’ai choisi de les cultiver de manière artisanale. Ceci dit, on peut très bien produire de la qualité à grande échelle.
– L’autre aspect concerne la sélection. Je pars de variétés traditionnelles, issues de sélections paysannes et, si nécessaire, je cherche à les améliorer pour qu’elles soient attrayantes, belles, résistantes et qu’elles donnent des produits de bonne qualité gustative et alimentaire.

« Améliorer » une variété, est-ce un terme qui te convient vraiment ?
Question difficile… Est-ce que nous, êtres humains, pouvons prétendre améliorer le vivant ? Les êtres vivants, c’est très étonnant, sont toujours parfaits ; même l’organisme le plus primitif est parfait dans ses formes et dans son fonctionnement. Il s’agit en fait de collaborer avec les plantes pour qu’elles nous donnent le meilleur d’elles-mêmes. Les plantes, comme les animaux ou les êtres humains, ont en elles des qualités qui dorment. On peut leur permettre de les développer comme le fait un pédagogue avec un élève, un père avec un enfant. C’est plus un travail d’accompagnement que de correction, on n’impose rien. « Collaborer », « travailler ensemble », c’est être respectueux vis-à-vis de la plante.

Techniquement, comment procèdes-tu ?
On profite souvent des sélections paysannes du passé et on fait des choix : en 1980, sur 80 variétés de carottes en France, 10 étaient hybrides et 70 traditionnelles. 25 ans plus tard, la proportion s’est inversée : on dispose de 70 variétés hybrides, mais il ne reste plus que 10 variétés traditionnelles ; les autres ont disparu… J’ai par exemple eu la chance de tomber sur une variété disparue de carotte, la carotte Bellot, courte, précoce et excellente à la dégustation (pas encore disponible… Peut-être l’année prochaine ?). Mon rôle est donc de la rendre plus homogène, résistante et de la multiplier pour la diffuser à nouveau.

Comment se fait-il, si cette carotte est si bonne, qu’elle ne soit pas distribuée par les semenciers ?
Il faut savoir que pour commercialiser une variété, il faut inscrire celle-ci à un « catalogue », géré par le Ministère de l’Agriculture. Pour qu’une variété existe, il faut qu’il y ait en permanence des hommes qui s’en occupent. La variété que je cherche à développer, aucun des grands semenciers ne veut s’en occuper, car ils préfèrent se concentrer sur des hybrides qui correspondent mieux au marché et qui leur rapportent plus d’argent. D’un commun accord, ils ont décidé de la retirer du catalogue officiel. Le ministère n’a donc plus qu’à valider le choix des grands semenciers… Résultat : n’étant plus inscrite, cette variété est aujourd’hui interdite à la commercialisation !

Interdite ???
Pour commercialiser « ma » variété, il faut que le ministère me reconnaisse comme « mainteneur officiel » de cette variété. Cela me coûtera 5 à 600 euros, ce qui est un véritable problème, puisque c’est le chiffre d’affaires que je dégagerai approxi-mativement sur cette carotte en une année… Ce métier de préservation des variétés traditionnelles, qui concerne notre culture, notre société, nous le faisons bénévolement, et on nous pénalise pour ça… Les autres peuvent alors la commercialiser, puisqu’elle est inscrite. Le système est doublement pénalisant, nous luttons contre ça.

Nous avons évoqué la France, mais qu’en est-il de la situation des semences au niveau mondial ?
Partout, on met en place des règlements élaborés sous l’influence des grands semenciers qui visent à déposséder le producteur de ses capacités de reproduction. L’agriculteur avait autrefois une double mission : la production de produits agricoles, bien sûr, mais également la préservation du patrimoine des variétés disponibles, qu’il faisait vivre en les reproduisant. On cantonne aujourd’hui le paysan dans un moule de production agricole et on essaye de lui faire perdre ses savoir-faire en matière de préservation et de multiplication des variétés. Ce sont les grandes entreprises qui s’approprient désormais cet aspect-là. On a beaucoup parlé des OGM à ce sujet, mais ce n’est que la partie visible de l’iceberg.

Quelles conséquences cela peut-il avoir ?
Même si l’on cultive en bio, la qualité des produits de notre assiette pourrait dépendre des choix des semenciers, partout dans le monde. Et comme les sélectionneurs choisissent des variétés qui ont été brutalisées et donc fragilisées, elles sont en proie aux maladies et aux ravageurs. À terme, la généralisation de ces variétés rendra indispensable tout l’arsenal des pesticides. On aura du mal à cultiver sans. L’idée même du bio pourrait donc être menacée par l’omniprésence de ces variétés inadaptées.

Comment lutter contre ça ?
Jusqu’à présent, les semenciers ont eu pour principe et politique de faire parler le moins possible d’eux, de rester derrière un voile. Sûrs de leur fait, ils ont essayé de nous imposer avec une arrogance extrême les variétés OGM. Mais c’était au lendemain de la vache folle et une certaine vigilance venait d’être réveillée… Cette coïncidence fut une chance et leur discours lénifiant a pu être décodé, contré, combattu. Les OGM ont été l’occasion de lever le voile sur leur projet d’appropriation du vivant, bien plus vaste que le strict problème des OGM.

On sait qui lutte contre les OGM, mais on ne voit pas ceux qui défendent la variété des semences !
Pour lutter, il faut proposer une alternative crédible. C’est ce que propose, entres autres, le réseau « Semences Paysannes ». Nous cherchons à aider les agriculteurs à se réapproprier leurs savoir-faire, tout ce qu’ils ont perdu en 50 ans en matière de sélection des semences ; Nous cherchons également à faire évoluer la réglementation des semences pour qu’elle reconnaisse la pratique des paysans sur la ferme. À l’heure actuelle, les paysans n’ont pas le droit de vendre, de donner ou d’échanger entre eux des semences !
Les semences doivent obligatoirement être distribuées par des sociétés commerciales… Dernier aspect de notre action, nous cherchons à informer : les paysans ont besoin du soutien de la société civile.*

*le réseau Semences Paysannes a pris l’initiative d’une pétition, lancée depuis 2004, « sauvons les semences paysannes ». Elle a recueilli, à ce jour, plus de 25 000 signatures. Cette pétition se trouve sur plusieurs sites. L’un d’eux

De combien de variétés différentes disposes-tu ?
La société Germinance existe depuis 15 ans. On a 170 variétés de légumes, 80 variétés de fleurs, condiments, engrais verts. Les deux tiers ont une garantie Demeter. Notre clientèle est aux deux tiers amateur, professionnelle pour l’autre tiers.

Comme tu l’as dit, ton action, tout comme celle du réseau « Semences Paysannes », tient plus du militantisme que du commerce… Comment en es-tu arrivé à donner ta vie – le mot n’est pas trop fort – à cette cause ?
J’ai fait une école d’agriculture à Angers, pour devenir ingénieur. J’ai tenu deux ans et demi, puis j’ai démissionné lorsque j’ai pris conscience qu’un gars comme moi, qui venait de la ville et n’avait fait que des études, allait devoir conseiller des paysans qui avaient acquis leur savoir depuis des générations… J’ai donc décidé d’être berger ! Puis j’ai délaissé l’élevage pour travailler dans une coopérative de semences, avant de fonder Germinance avec un ami. De par mon parcours, j’espère être une interface crédible entre le monde des sélectionneurs, des intellectuels et le monde paysan, car on a besoin de tous.

Tes passions, François ?
L’ornithologie, la botanique, la randonnée… Plutôt en montagne ou en bord de mer, les campagnes aujourd’hui trop abîmées étant souvent attristantes. De manière générale, le mystère de la nature – dont celui de la graine – me fascine.

Et si tu avais à retenir un tableau, un livre et un disque ?
– Le tableau serait « La Pie », de Monet
– Le livre Le mas Théotime, d’Henri Bosco. L’histoire d’un citadin botaniste qui hérite d’un domaine. On peut le lire et le relire… Bosco percevait les forces invisibles de la nature. On ne parle pas assez de lui, il a été éclipsé par Giono, pourtant plus superficiel, de mon point de vue.
– Pour le disque, je choisis les « Variations Goldberg », de Bach, par Glenn Gould. Le summum de la composition, le summum de l’interprétation… Je les ai écoutées des centaines de fois ! Mais je suis également très amateur de musique traditionnelle, une musique bien vivante : Eric Marchand en Bretagne, Georges Zamfir, le Roumain à la flûte de Pan, l’accordéon musette de Tony Muréna…

JM