Les pesticides – Entretien : François Veillerette

Initialement publié en septembre 2002

bouton-bleuLes nuisances dues aux pesticides seront-elles l’objet d’un prochain scandale alimentaire ? Si l’on peut regretter que les informations arrivent au citoyen par le biais de la peur orchestrée, on se féliciterait toutefois de voir ce sujet porté sur la place publique : on ne gagne rien à la politique de l’autruche actuelle, ni aux suppositions partisanes de camps qui se renvoient des informations contradictoires. François Veillerette, lui, ne suppose rien. Il compile les différentes informations et études provenant du monde entier, pour en tirer des conclusions crédibles. Son livre “Pesticides, le piège se referme” constitue certainement la première somme de connaissances en la matière. Il est fort probable que l’on s’appuie longtemps sur ces données. Rencontre sympathique avec l’auteur, dans une brasserie parisienne… bruyante.

Pourquoi tant de pesticides en agriculture, et principalement en France ?
Leur usage est lié à l’agriculture exportatrice de la France depuis quarante ans. On ne cherche pas la pérennité de l’agriculture, mais à produire des matières premières au plus bas coût. On a donc des grandes surfaces cultivées en monoculture, il n’y a plus de haies pour les protéger du vent et héberger de précieux auxiliaires. De plus, les variétés ne sont pas sélectionnées en fonction de leurs résistances à la maladie, mais de leur rendement. Dans ce contexte, les cultures sont fragilisées, et l’usage des pesticides vient pallier cette fragilité…

Ces pesticides remplissent-ils correctement leur rôle d’insecticide ou de désherbant ?
Oui, mais pour un très court moment. Ainsi, si l’on a des pucerons et qu’on pulvérise un insecticide, il est clair qu’un quart d’heure après, ils n’y sont plus… Mais on ne se pose pas la question de savoir pourquoi il y avait des pucerons… Et quinze jours plus tard il y en aura encore plus, parce qu’on aura aussi tué les prédateurs de ces pucerons !

L’agriculteur a-t-il gagné au change avec ces techniques ?
Non, il n’est plus qu’un pion. Il est contrôlé en amont et en aval par les vrais intervenants dans ce domaine, les géants de l’agroalimentaire et notamment les gros fabricants de pesticides. Avant, le paysan était un homme libre, maintenant, c’est un esclave. La caricature de cette logique, c’est évidemment les OGM résistants aux herbicides, qui ligotent les agriculteurs en les obligeant à acheter les semences et le désherbant qui s’y rattachent.

Ont-ils cru qu’ils allaient réellement endiguer maladies et mauvaises herbes avec la chimie ?
Ils y ont cru… Mais d’autres sont là pour vendre. Et à un moment, il faut bien payer la facture des erreurs commises dans le choix des techniques agricoles. Prenez l’utilisation du fameux Round Up, désherbant utilisé dans les techniques agricoles sans labour : au premier abord l’objectif semble atteint : il n’y a plus d’herbes après l’avoir utilisé. Mais quelque temps après, des limaces apparaissent car leurs œufs n’ont pas été détruits par un labour : il faut donc mettre un deuxième produit pour tuer ces limaces. Résultat du match :
Chimie : 2 – Nature : 0…

On commence enfin à parler des graves problèmes qui sont liés à l’usage des pesticides. Quels sont ils ?
En France, il y a d’abord la pollution massive des eaux. On trouve même actuellement des traces de pesticides dans les meilleures eaux en bouteilles. L’eau de pluie également, qui est de dix à cent fois plus contaminée encore : elle sent, parfois. On est soumis à des cocktails de provenances diverses qui s’expliquent par le fait que 99 % des pesticides ratent leur cible et se retrouvent dans la nature, à tout niveau. Et puis il y a les végétaux, puisque plus de la moitié des aliments que nous consommons en contiennent.

Vous n’avez manifestement pas les mêmes chiffres que ceux qu’on lit dans la presse…
Les leurs sont souvent inférieurs, pour une raison bien simple : on ne trouve que ce que l’on cherche… et ils ne recherchent pas un nombre suffisant de molécules différentes, vu la quantité qui sont égarées dans l’environnement. De plus, ils ne font parfois pas les recherches des mêmes pesticides sur tous les échantillons : leurs résultats sont donc une moyenne et mathématiquement faussés, ce qui est malhonnête scientifiquement.

???????????????????????????????Y aurait-il spécifiquement en France un problème de désinformation, comme on l’avait également observé au moment de Tchernobyl ?
Ce qui me surprend, c’est qu’il existe de nombreuses études qui sont faites un peu partout dans d’autres pays et qu’on ne les consulte pas. On cherche peu chez nous, et on ne regarde pas ce qui a été trouvé ailleurs. N’oublions pas non plus que nous sommes le troisième pays au monde pour sa consommation en pesticides… Il y a des enjeux économiques tels que la recherche sur les conséquences de l’utilisation des pesticides n’est pas très encouragée dans notre pays…

Peut-on aller plus loin dans la description de la spécificité française en observant que nous sommes également champions dans la consommation d’antibiotiques, d’antidépresseurs, de vaccinations ?
Sans doute est-ce là une conséquence de la foi aveugle en la science comme remède final… Héritage de Descartes et d’une vision trop mécaniste de l’être humain ? On découpe l’homme et la nature en morceau, sans avoir de vision globale… On a également choisi un système de guerre au vivant, sans chercher à comprendre le fonctionnement des écosystèmes.

On évoque souvent les agriculteurs, mais les particuliers participent également à la pollution des nappes phréatiques par les pesticides…
Il y a de nombreux débordements chez les particuliers, notamment dus au fait que les produits phytosanitaires sont disponibles en libre service dans les grandes surfaces et enseignes spécialisées. Livré à lui-même, l’utilisateur a bien souvent tendance à doubler les doses… Ce qui est d’autant plus dommage que le jardinage devrait être pour ceux qui le pratiquent une opportunité pour consommer des produits naturels ! Les jardiniers doivent montrer l’exemple, retrouver une prise à la nature et se réapproprier le moyen de produire une partie de leur nourriture sans employer de produits toxiques.

Quelle est, en France, la gravité des problèmes médicaux liés à l’usage et à la consommation de pesticides ?
Il y a d’abord les intoxications aiguës, chez les agriculteurs notamment, qui sont faciles à identifier. Empoisonnement, neuro-toxicité, on les repère dans la demi-heure qui suit l’exposition. Pour les intoxications chroniques, les preuves sont plus difficiles à apporter. Il faut donc croiser les informations que procurent les différentes études épidémiologiques qui ont été faites en comparant les résultats chez les populations qui sont exposées, et celles qui ne le sont pas. On constate alors que les populations exposées, notamment les agriculteurs, ont plus de cancer du cerveau, de la vessie, du sein. Les enfants sont très touchés, cancer du cerveau également, lymphomes, modification de l’appareil reproducteur. Et puis il y a les problèmes de fertilité et de reproduction avec fausses couches, décès in utero, perturbations hormonales…

Ces comparaisons sont faites entre des groupes de personnes qui sont exposées, comme les agriculteurs, et celles qui ne le sont pas. Qui n’est pas exposé ?
C’est bien le problème : personne ! Par le biais de l’eau, de l’atmosphère, des pluies, nous ingérons tous des pesticides qui sont parfois persistants dans notre organisme et que l’on retrouve dans nos masses graisseuses. Même les populations Inuits sont confrontées à de graves perturbations : les diverses pollutions mondiales de pesticides persistants se déversent dans l’atmosphère et se retrouvent dans les pays du Nord. Les poissons sont intoxiqués, les mammifères marins également, et au bout de la chaîne, il y a l’homme. Il y a d’importants problèmes de baisse d’immunité chez les enfants Inuits.

Les pays en voie de développement sont-ils touchés de manière préoccupante ?
La situation en Inde, notamment, est ahurissante. On avait annoncé la révolution verte, qui allait soi-disant tout changer… En fait il n’y a pas eu de formation sur les produits, ni de lieu prévu pour les stocker. Ils traînent souvent à côté du grain… Et les conditions climatiques difficiles propres à L’inde font que toute intervention chimique crée un déséquilibre, qu’il faut immédiatement compenser par un autre produit, etc… Les paysans dépensent beaucoup pour être productifs, s’endettent, et n’y arrivent pas. Beaucoup se suicident, avec des pesticides souvent, le produit qui les a déjà tués symboliquement.
Nous avons une lourde responsabilité. Ils ont besoin d’indépendance, on leur donne le contraire : on leur apprend des techniques qui mettent en œuvre beaucoup d’argent, puis on les parachute sur un marché ultra concurrencé avec baisse des cours. Alors qu’ils devraient d’abord produire pour manger et mettre en place des cultures pérennes. Le résultat sur la population est terrible. Il y a plus d’empoisonnements aigus que chez nous, parce qu’il y a moins de précautions. On déplore beaucoup de cancers, de paralysies cérébrales, de malformations congénitales liés à l’exposition aux pesticides…

Les résultats sur l’environnement doivent être à la mesure…
On a pollué leurs sources d’eau, ce qui est encore plus grave chez eux. Et partout dans le monde il y a des problèmes de désertification suite à une utilisation massive de pesticides, comme en Ouzbékistan. Des problèmes de stockage également : des centaines de milliers de tonnes de pesticides périmés – qui sont encore plus toxiques – sont accumulés en Afrique, en Asie, au Moyen Orient, en Europe de l’Est et en ex Union Soviétique. Dans de nombreux cas, les fûts se désintègrent avec le temps et leur contenu rejoint les sols et nappes phréatiques.

Les médicaments nécessitent une autorisation de mise sur le marché avant d’être commercialisés. Est-ce le cas pour les pesticides ?
Il y a une directive européenne, mais les études sur les molécules sont limitées à la substance active principale, et donc pas aux adjuvants. D’autre part, le fait qu’un produit soit cancérigène ne suffit pas à l’interdire. Ils raisonnent en doses journalières admissibles et en effet de seuil sur une molécule, alors qu’on ne trouve pas un pesticide dans un légume, mais plusieurs ! Que sait-on de l’effet de ces “cocktails” de pesticides ? En outre, l’effet de seuil n’est pas une vérité absolue. Certains cancérologues estiment que dans certains cas quelques molécules peuvent être suffisantes pour déclencher une maladie. Le seul pourcentage qui soit sûr, c’est zéro !

Face aux problèmes qui commencent à être révélés, des évolutions sont-elles prévues ?
On demande qu’il y ait une révision de la procédure d’autorisation, avec facteur d’exclusion. Ainsi, un produit cancérigène doit être exclu à priori en vertu du principe de précaution. Et l’on ne doit pas autoriser les POPs, les Polluants Organiques Persistants. Enfin, nous demandons que le nombre d’applications sur les cultures soit réglementé par une nouvelle directive européenne sur la réduction de l’utilisation des pesticides.

Certains parlent des OGM comme étant une piste pour moins utiliser de pesticides. Est-ce crédible ?
Les chiffres montrent le contraire : plus les Etats Unis cultivent d’OGM, plus ils utilisent de pesticides ! Ce sont des faits.

D’où viendra la touche d’espoir ?
Du parlement européen, peut-être ? On demande 20 à 30 % de bio pour les surfaces cultivées dans chaque pays, le Commissaire européen chargé de l’agriculture est d’accord pour 15 %. Et le parlement européen a adopté en mai un rapport sur la révision complète de la directive sur les pesticides. Mais ça ne s’est pas fait tout seul,
les associations ont bossé et on fait pression, elles sont arrivées à faire passer quelques amendements grâce au travail effectué avec quelques députés européens… Ce qui prouve l’importance de la démocratie et l’influence de ce qu’on appelle la société civile.

Votre livre s’appelle : Pesticides, le piège se referme. On peut entendre ce titre dans deux sens différents !
Ce n’est pas moi qui l’ai choisi, ce qui m’autorise à dire que c’est un bon titre ! Il fonctionne effectivement dans les deux sens : le piège se referme sur nous, mais aussi sur le système qui l’engendre.

Vous êtes président du MDRGF, pouvez-vous nous en parler ?
C’est le Mouvement pour le Droit et le Respect des Générations Futures, que j’ai co-fondé en 1996 avec Georges Toutain, un agronome ancien chercheur à l’INRA. C’est une association qui travaille notamment sur les questions de pollutions d’origine agricole mais aussi sur les alternatives aux pratiques actuelles. Afin de pouvoir être crédibles nous possédons des vergers bio qui servent de lieux d’expérimentations pour des techniques d’arboriculture fruitières biologiques et pour des visites et démonstrations en direction du grand public. Notre action combine donc critique et contre-propositions.

Nous n’avons apparemment pas, ni l’un ni l’autre, trop apprécié la musique qui est diffusée dans cette brasserie… Pouvez-vous nous dire quels seraient vos choix si vous deviez retenir un disque, un tableau, un livre ?
– Le disque : La Passion selon Saint Jean, de Bach. (Grand enthousiasme chez François Veillerette à la simple évocation de l’ouverture !)
– Le tableau ? Les fameux tournesols de Van Gogh, en espérant qu’ils ne soient pas traités…
– Le livre serait Le défi du vingt et unième siècle, d’Edouard Goldsmith. Une vision très globale des choses. Un livre fondateur. A chaque fois que je le relis, j’ai l’impression de lire un livre différent.

Mouvement pour les Droits et le Respect des Générations Futures.
7 rue Principale – 60380 SAINT DENISCOURT – FRANCE
Tél. : 06 81 64 65 58
E-mail : fv@mdrgf.org
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JM