Les fruits – Entretien : Robert Carle

Initialement publié en juillet 2004

robert-carleCeux qui ont l’habitude de scruter les étiquettes sur les cagettes connaissent bien le nom de Robert Carle : il apparaît quasi systématiquement sur celles qui contiennent des cerises, pêches et abricots dans les magasins Satoriz. Et depuis longtemps…

Robert a tout connu, de l’agriculture traditionnelle aux débuts du bio dont il a été un des intervenants les plus actifs : il a toujours multiplié les recherches, les réunions, fut à l’origine de plusieurs regroupements de producteurs, de l’élaboration de cahiers des charges… Mais son discours est toujours modeste et modéré, tant il semble comprendre les difficultés du monde paysan.

Quant à ses fruits, ils sont sains et goûteux. Mais poussent-ils pour autant tout seuls ?

Petit aperçu du travail qu’il est nécessaire d’accomplir pour produire en bio.

Tu n’es pas vraiment un paysan de la dernière pluie…
Mon père et mon grand-père étaient paysans, sur cette ferme… Je leur ai succédé alors que j’avais 14 ans et demi, il y a cinquante ans maintenant !

Le métier a dû changer !
J’ai vu le travail avec les chevaux… Il y a eu beaucoup d’évolutions, dont certaines excellentes et qui ne sont jamais mentionnées : le simple fait d’utiliser un « diable » pour transporter les cagettes est apparu ici vers 1965 ! Avant, mes parents faisaient tout à la brouette… Crois-moi, ce fut un sacré progrès. Les petits véhicules électriques de type « Fenwick » en sont un autre, plus récent. Même handicapé par un accident – ce qui m’est arrivé – ils permettent de continuer à travailler.

Toutes les évolutions ne sont peut-être pas allées dans le bon sens…
On ne s’en est pas aperçu tout de suite : avant la guerre, mon père produisait 10 quintaux de blé à l’hectare. Il a suffi qu’un nouveau produit arrive pour qu’il en produise 20 : c’était formidable ! Dans le domaine des fruits, pour lutter contre le puceron et la tordeuse (le vers de la pêche), on nous a proposé le fameux DDT : encore plus formidable, c’était des produits miracles !

Comment as-tu été amené à douter de ces produits ?
Il y avait quelque chose qui n’allait pas : on supprimait les pucerons, mais on voyait arriver des araignées rouges, qu’on ne connaissait pas auparavant… Chaque année, un nouveau problème se posait, comme pour remplacer celui qu’on avait cru solutionner ! On a fini par s’apercevoir que ces produits soi-disant miracles ne résolvaient rien, qu’ils étaient chers et toxiques, qu’il fallait des masques pour les appliquer. Il était nécessaire de réfléchir à d’autres solutions.

Quand as-tu compris que tu pouvais faire autrement ?
Dans les années 70, en allant chercher des prédateurs (genre coccinelle) sur un pommier du voisin, et en les installant sur mes arbres. Tout s’est rééquilibré et les problèmes ont disparu ! L’origine de cette démarche mérite d’être racontée en détail : il y avait dans les vergers de poiriers une recrudescence de « psylles » que les paysans appellent « les poux collants », une véritable catastrophe pour les arbres fruitiers. Un chercheur de l’INRA, Monsieur Atger, a constaté qu’il n’y avait que très peu de psylles dans les vieux vergers abandonnés : ils étaient dévorés par une sorte de punaise, qui limitait leur prolifération en s’en nourrissant. En clair, les problèmes se réglaient tout seul. C’est exactement la base de l’agriculture bio : il faut rétablir les équilibres !

robert-carle2Étais-tu conscient alors d’être dans une démarche bio ?
Le mot bio, je l’entendais depuis les années 60, mais je n’étais pas totalement attiré par la démarche parce qu’on y rencontrait beaucoup de difficultés : ceux qui cherchaient alors à développer le bio en France préconisaient des méthodes à base d’algues qui convenaient à leur région, l’Ouest, mais pas à la vallée du Rhône déjà trop calcaire. En fait, en bio, il faut observer et s’adapter : les solutions ici ne sont pas forcément les réponses aux questions de là-bas, et inversement.

Tu as été parmi les premiers fournisseurs de Satoriz. Comment s’est passée la rencontre ?
Il y avait en Savoie un pionnier du bio, Jacques Mittler, qui formait un certain nombre de jeunes dans ce qui était presque une « école bio ». Jacques Mittler m’a poussé à cultiver du soja et certaines variétés de blé à haute valeur boulangère, comme le « Florence Aurore ». Tous ses « élèves » se servaient ici et revendaient nos produits sur les marchés. La plupart sont toujours dans le bio 25 ans après : Patrick Le Port a créé la Boulangerie Savoyarde, Jean Hervé les produits du même nom, Georges Quillet Satoriz…

Évoquons à présent notre sujet du jour, les fruits à noyaux : poussent-ils tout seul ?
Si on prend les cerises, les abricots et les pêches précoces, c’est assez vrai : un peu de bouillie bordelaise sur les fleurs, quelques oligo-éléments et des algues marines, tout cela est assez facile. Mais s’il y a des pucerons… on ne ramasse pas ! S’il y a « la mouche », pareil. S’il pleut trop, ça pourrit et on perd aussi la récolte. C’est toute la différence avec le conventionnel : la culture bio ne demande pas plus de travail sur les fruits précoces, mais on a des rendements moindres et surtout de gros risques de perdre les récoltes, ce qui arrive souvent. En chimie, ils ont toutes sortes de solutions contre le pourrissement, l’éclatement… Le prix supérieur du bio s’explique donc par la rareté et le risque.

Pour les fruits plus tardifs, ça se complique ?
Ici*, nous avons un avantage, c’est le mistral : il aère toute la vallée du Rhône et éloigne la pluie, le brouillard et l’humidité qui favorisent les maladies. Le Mistral, c’est le poumon de la vallée du Rhône ! Mais on n’est pas à l’abri des parasites sur les fleurs d’abricotiers qui peuvent emporter 100 % de la récolte. À Nyons, ils peuvent avoir des problèmes de chenille. Une fois encore, la difficulté du bio tient aussi à des particularités locales.

*A Loriol, au sud de Valence.

La pêche est réputée pour avoir un problème bien spécifique, la cloque…
Effectivement, c’est un champignon qui boursoufle les feuilles. La photosynthèse ne se fait plus et les fruits tombent. On est obligé d’appliquer un traitement naturel à l’efficacité limitée, 4 ou 5 fois dans la saison. Sur les pommiers, pour le carpocapse, on doit traiter tous les huit jours, et parfois même tous les cinq jours lorsqu’il pleut, parce que le produit n’est pas très pénétrant. On le fait souvent la nuit, les résultats étant meilleurs sans la chaleur. Ça nous vaut souvent des commentaires amusés du style : « non seulement en bio vous traitez tout le temps, mais en plus vous le faites la nuit pour ne pas qu’on vous voit ! »

En se promenant dans les vergers, on a aperçu de petits pièges en plastique blanc dans les arbres. Quelle est leur fonction ?
Ils protègent d’un parasite, « la tordeuse orientale ». Le principe d’action est intéressant, puisque ces pièges dégagent une substance – non nocive pour l’environnement et l’homme – qui induit ce qu’on appelle la « confusion sexuelle » chez les insectes : les mâles ne reconnaissent plus les femelles, il n’y a plus de fécondation, les œufs sont stériles et le parasite disparaît de lui-même. Mais le gros problème sur les pêches tardives, c’est la moniliose, la « pourriture de la pêche ». On traite avec du soufre, du calcium, mais une grosse partie de la prévention se fait par le choix des variétés.

Le consommateur connaît souvent bien les variétés de pommes, mais semble ignorer qu’il y en existe de nombreuses en pêches…
La saison est trop courte pour cela ! Sur un mois ou deux, on n’a pas le temps de repérer les différentes variétés, plus de 20 en tout, et leur typicité gustative. Ce qu’il est intéressant de savoir, c’est que les variétés de pêches que l’on trouve en France sont majoritairement américaines, séduisantes par leur coloration, leur fermeté et leur rendement, mais peu adaptées à nos climats. Ces variétés peuvent facilement être cultivées avec l’aide de la chimie, mais en bio, elles sont trop sensibles aux maladies. C’est pour cela qu’il est préférable de retrouver des variétés françaises. On étale notre production en fonction de la saison avec une quinzaine de variétés en jaunes, une quinzaine en blanches afin d’éviter les ruptures… Un véritable casse-tête !

La récolte ?
On ne peut pas se permettre de tout cueillir en une ou deux fois et d’entasser dans des caisses, comme cela se fait généralement. En bio, on cueille à maturité et on place directement le fruit dans des plateaux à rang, pour le respecter. Au total, on effectue de 4 à 8 passages sur un même arbre !

On a évoqué les traitements. Deux mots sur le travail manuel, en amont ?
Tailler les arbres, l’hiver. Étaler une fumure équilibrée à base de compost, quand d’autres se contentent d’un engrais NPK**… Se méfier du gel sur les tout jeunes fruits, en avril : lorsqu’il y a une menace, on installe des centaines de grosses bougies la nuit dans les vergers, histoire de gagner les 3 ou 4 degrés qui éviteront de perdre la récolte. On contrôle l’enherbement mécaniquement, ce qui est autrement plus difficile que de désherber chimiquement. Il faut du temps et du matériel, lequel s’use beaucoup et nécessite de nombreuses réparations qui ajoutent à la difficulté de produire en bio. « Éclaircir » les arbres, pour ne pas qu’ils portent trop de fruits : 500 au maximum pour un pêcher. Irriguer, juste ce qu’il faut… Le maître mot, c’est vraiment l’équibre. Il implique beaucoup de travail, mais au bout du compte, c’est une sacrée satisfaction : le bonheur de cultiver, d’élever, de mettre sur la table des produits bons et sains…

**NPK: azote, phosphore, potasse.

Des projets, Robert ?
Je m’intéresse à la bio-dynamie depuis quelques années. Une technique que je perçois un peu comme l’homéopathie : suivant les configurations astrales on utilise des préparations qui contiennent plus des « images » que des substances, mais ça marche… Et puis dans six mois, je passerai le relais à mon fils Jocelyn, puisque ce sera l’heure de la retraite !

Si tu avais à retenir un livre, un disque, un tableau ?
Pour le tableau, je n’ai pas de réponse. Le livre traiterait de la bio-dynamie, mon centre d’intérêt du moment. Question musique, ce serait un disque de danse : j’aime danser, valses, rock… mais peut-être encore plus le tango, les rythmes latinos…

JM

La rotation des cultures : y compris pour les fruits !

La rotation annuelle des cultures est un des grands principes de l’agriculture bio : on produit pendant trois ans en variant chaque année les cultures, puis la terre se repose un an.
Même principe lorsque Robert Carle arrache des arbres en fin de vie : il replante souvent du blé.
Et vice versa. Le sol est alors extrêmement favorable.

Vous connaissez trois variétés de pommes ? Cinq… Dix !! Douze ??? Bravo !!!!! Mais pouvez-vous citer au moins une variété de pêche ?
Voici les quinze variétés de pêches blanches que Robert cultive successivement du 10 juin au 20 août : Manon, Robin, Bienvenue, Hermione, Maria Bianca, Caprice, White Lady, Mireille, Aline, Bénédicte, Mikeline, Glénna, Snowking.

A noter :
– La pêche de Chine (variété Saturne) sera disponible du 10 au 20 juillet environ. Variété incomparable par sa forme plate et sa qualité gustative. Originale et plaisante !
– La pêche de vigne est une variété à faible rendement, de petit calibre. Son goût et sa tenue à la cuisson en font un fruit idéal pour les confitures.