Les castagneurs

Initialement publié en octobre 2013
gazette-potagers-300x110La castagne ! Quelle drôle d’idée que d’avoir rapproché cette forme primaire de “communication” du nom de ce noble fruit que l’on peut aussi appeler châtaigne (si l’on n’est ni ardéchois, ni corse, ni cévenol). Rassurez-vous ! Nos castagneurs à nous, ceux qui subviennent à la quasi-totalité de vos besoins en marrons, sont de très paisibles personnes qui vivent perchées sur les hauteurs de Lamastre, dans le zéro-sept. C’est dans cette discrète bourgade protégée de l’agitation de la vallée du Rhône par sept bonnes lieues de collines boisées que vivent Dominique et Daniel Rochedy. Il suffit de quelques instants passés avec eux pour sentir combien est puissant leur enracinement à cette terre sauvage. Pas différent de celui d’un vieux châtaignier ! Vous vous doutez bien qu’il n’est pas facile, par les temps qui courent, de vivre de la châtaigne : nos deux frères en attendent juste un complément à leur activité d’éleveurs.SATINFO_N_125_Page_11_Image_0002

“110 chèvres et quelques vaches, une année bonne et l’autre non, et sans vacances…”. Leur quotidien est celui chanté autrefois par le poète, transporté à l’échelle d’aujourd’hui. Le lait de chèvre est collecté par une fromagerie locale pour la fabrication du picodon, les vaches de race Aubrac élèvent leurs veaux dans des pâtures disséminées de collines en vallons. Sur près de 160 hectares, possédés par quelque 70 propriétaires, une bonne vingtaine est consacrée à la châtaigne. Parler de ce fruit en bio prête parfois à sourire tant il semble avoir gardé sa nature “sauvage”. Il est vrai que les méthodes traditionnelles et ancestrales de sa culture sont proches de la méthode biologique. Encore faut-il que la fertilisation des parcelles, quand elle a lieu, ne se fasse qu’à l’aide de matière organique, et que la lutte contre les très nombreux ennemis du fruit ne mette pas en oeuvre l’arsenal phytosanitaire habituel.

SATINFO_N_125_Page_12_Image_0006Daniel et Dominique travaillent ensemble depuis toujours et, ce qui ne va pas forcément de soi dans une fratrie, s’entendent à merveille, partageant le labeur selon les qualités de chacun. En cette fin août, tous deux sont inquiets en parcourant leurs châtaigneraies. Car après la maladie de l’encre (champignon phytophtora) qui fait rapidement crever l’arbre par ses racines, celle du chancre de l’écorce (endothia) qui dessèche les rameaux, voici venir d’Asie, puis d’Italie, la mouche Cynips. Cet insecte choisit exclusivement le bourgeon du châtaignier pour pondre avant l’hiver, les larves se développant au printemps à l’intérieur de galles, grosses verrues rougeâtres qui vont empêcher la fructification, déformer les feuilles et affaiblir les rameaux. On peut parfois se sentir tout petit devant une mouche qui d’arbre en arbre répand inexorablement ses méfaits. Après le passage de ces divers fléaux, va-t-il leur rester encore de quoi remplir le fond d’un panier ? Bien sûr que oui…. “mais pour combien de temps ?”, ajoute Dominique quand il a le blues.

Si tout un chacun est aujourd’hui capable de vous expliquer qu’on nomme marron les fruits sans cloisons, et châtaigne le reste, un vrai “pays” ardéchois vous parlera lui des qualités et défauts d’une Merle, d’une Comballe, des beaux fruits luisants de la Bouche de Bacon dont la bogue délivre facilement son contenu en tombant, ou encore de la Bouche de Clos…

SATINFO_N_125_Page_13_Image_0001La période de cueillette occupe en général tout le mois d’octobre et débute lorsque les bogues se décrochent. On ne secoue pas un châtaignier, surtout quand son tronc fait plus de 5 mètres de tour. Nos deux compères, quand le terrain le permet, ont pris les devants en étalant des filets sous la futaie, ce qui leur permet de mécaniser la cueillette à l’aide d’un gros aspirateur sur roues qui déboguera au passage ce qui ne s’est pas ouvert en tombant. Sinon, quand la pente est trop forte ou le sous-bois encombré, ils cueilleront tout comme vous, les dimanches d’automne au bord des chemins forestiers. Quel travail !

Dernière étape avant le consommateur, le tri. Car bien sûr, tout ce qui a été cueilli n’est pas sain ! Le tristement célèbre carpocapse du châtaignier ainsi que le balanin aiment à pondre dans les fruits : un trempage long (une semaine) dans de l’eau froide permettra d’éliminer une bonne partie des fruits hôtes ainsi que ceux qui sont attaqués par des champignons. Chez les frères Rochedy, ces écarts feront le bonheur des chèvres… et peut-être de celui qui retrouvera leur parfum dans un picodon bien sec. Ca y est ! Il ne reste plus qu’à sécher tout ça méticuleusement sur des claies bien aérées, avant la mise en caisses et le petit coin du rayon réservé pour elles dans l’assortiment d’automne de votre magasin.

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Bien malin qui peut dire, avant les bogues tombées, ce que sera la récolte de l’année. La châtaigne est ainsi, discrète jusqu’au bout. Ni Daniel, ni Dominique ne s’aventurent à une prévision…. Le gazettier, nettement moins avisé, la voit présente pour un bon mois. Merci pour tout ça, messieurs les castaneïculteurs !

Alain Poulet