Le quinoa – Entretien : Jean-Marie Galiath

Initialement publié en septembre 2003

???????????????????????????????Comment un Alsacien en arrive-t-il à s’occuper de quinoa en Bolivie ?
J’avais créé en France une structure humanitaire, Point d’Appui. Puis rencontré un prêtre, dont la terre de mission était la Bolivie. Un des pays les plus pauvre du monde. Je me suis intéressé à ce pays, il m’a donné un coup de main pour mieux le comprendre. La première fois que je m’y suis rendu, j’ai vu une femme prendre de l’eau dans une flaque, à même la route. J’ai voulu repartir et abandonner. Mais de retour en France, j’ai été touché par la maladie. (Les médecins ne m’ont pas donné plus d’un an avant de me retrouver en fauteuil roulant) Tant qu’à faire, j’ai alors décidé de me rendre utile ici. Je te passe les détails, mais ça m’a coûté. (C’était il y a sept ans, et Jean-Marie marche toujours… Effet de l’altitude, du sens donné à la vie ?)

Étais-tu prédestiné à t’occuper d’une entreprise ?
Pas du tout ! Je travaillais dans la chimie, dans une entreprise qui est depuis devenue Novartis.

La société que vous avez créée, Didier Perréol et toi, s’appelle « Jatariy ». Signification ?
« Lève-toi ! », en langage Quechua.

Cela s’adresse-t-il aux hommes, ou à la plante ?
Aux hommes, et c’est un ordre. « Lève-toi ! », avec un point d’exclamation ! Que la formule s’applique également à la plante, je n’y avais jamais pensé… Mais l’idée me convient.

Lève toi !

Lève toi !

Cela fait une semaine que nous sommes en Bolivie, et il ne nous a pas semblé que le quinoa faisait partie intégrante de l’alimentation des Boliviens…
Effectivement. Le quinoa se mange surtout à la campagne, il s’en consomme peu en ville. C’est dû au fait que traditionnellement, on la prépare en soupe sur l’Altiplano. Dans le reste du pays, sorti du climat de montagne qui règne sur les hauts plateaux, il fait trop chaud pour consommer des soupes. Et puis ici, c’est l’aliment de L’Indien, avec une petite connotation pauvre et péjorative qui tend à disparaître. C’était surtout vrai il y a quinze ans, mais on observe avec satisfaction que ça change un peu, petit à petit.

Les conditions de vie sur l’Altiplano ne sont pas faciles pour les paysans. Nous n’y avons pas rencontré la misère, mais une extrême pauvreté, avec un quotidien rendu difficile par un travail rude, l’altitude, l’éloignement… Les enfants de ces paysans, plus éduqués, auront-ils envie de travailler le quinoa sur les hauts plateaux ?
De plus en plus s’y mettront s’il y a des marchés, des débouchés. J’espère qu’on ne retournera pas en arrière. On a longtemps dit que les paysans qui quittaient les hauts plateaux allaient cultiver la coca, ce qui était vrai il y a quelques années. Mais cette activité étant de plus en plus surveillée et contrée par le gouvernement, ceux qui quittent l’altiplano connaissent maintenant un sort encore pire, ils se retrouvent à mendier. Cultiver la quinoa est leur seule alternative digne, à nous de savoir la vendre.

Le quinoa a-t-elle une vocation d’ampleur mondiale ?
Je pense que oui. Nous sommes passés de 40 tonnes en 97 à 600 en 2002, la progression est forte. La quinoa peut remplacer la viande à elle seule, et je suis sûr qu’il reste de nombreuses personnes à en convaincre. Il m’arrive de penser qu’on aurait du faire encore plus d’efforts pour le faire savoir à l’époque de la vache folle… Mais mis à part la France, il y a de nombreux autres pays qui peuvent en consommer. Actuellement, le Chili, l’Argentine et la Chine s’y intéressent.

Triana

Triana

En quoi le commerce de Jatariy-Priméal est-il équitable ?
Pour moi, le commerce équitable, ce n’est pas uniquement payer plus cher la matière première, le prix fut-il garanti à l’année. C’est faire comprendre au consommateur qu’en achetant la quinoa, il permet à des cultivateurs de se développer. Ce développement passe par des conseils techniques, un soutien aux écoles, la création de postes sanitaires, l’achat de pompes à eau, de semeuses, de trieuses, de tracteurs…

Je me permets d’insister : je crois qu’on ne peut plus convaincre les consommateurs qui acceptent de payer plus cher si l’on ne donne pas d’exemples, chiffres à l’appui…
Pour le prix d’achat, nous sommes entre 22 ou 23 % au-dessus du cours officiel en bio. Pour l’aide au développement, 1 % du chiffre d’affaire généré est reversé à l’association Point d’Appui, ce qui a permis d’aider à la création d’un hôpital à Cochabamba, d’un centre de soins gratuits pour les paysans à Oruro, l’achat de 30 lits d’hôpitaux, deux échographes, un siège de dentiste, une classe d’informatique avec 28 ordinateurs, quelques imprimantes et photocopieuses, des cours gratuits dans les écoles et les orphelinats… Tout ceci est contrôlé par Ecocert, selon les critères du label « BIO-équitable ».

Est-il possible de rester compétitif tout en pratiquant le commerce équitable ?
Pour être honnête, c’est un des points qui me met mal à l’aise, et parfois même en porte-à-faux : on a mis la barre assez haute, et il ne nous est pas possible de faire marche arrière, quand bien même ce serait nécessaire, ne serait-ce que pour continuer à vendre… De même, un haut niveau de prix payé aux paysans peut parfois avoir des effets pervers sur la propre consommation des Boliviens, la graine devenant alors trop chère pour eux… ça n’est jamais simple ! Je vais te donner un exemple : un décret a été pris en 1989 pour que tout pain fabriqué en Bolivie contienne 5 % de farine de quinoa, parce qu’il y a un problème de santé préoccupant dû à des carences, chez les enfants notamment. On le constate en voyant noircir leurs dents. La consommation de quinoa est effectivement une bonne réponse, mais quatorze ans après le décret, on est bien obligé de constater que ce pain au quinoa n’est pas souvent fabriqué en Bolivie… La farine de quinoa est trop chère.

Les Boliviens ont-ils compris et accepté ce que tu essayes d’apporter ?
Au début, je voulais prendre pour modèle les coopératives françaises en Afrique. Mais quand j’expliquais quelque chose collectivement, c’était toujours « oui-oui » sur le moment, mais plutôt « non » pour le résultat… J’ai donc commencé à douter de mon espagnol et de ma capacité à me faire comprendre et j’ai demandé à Triana, administratrice bolivienne de Jatariy qui m’aide énormément, de parler à ma place… ça n’allait pas mieux. Ce que j’ai fini par comprendre, c’est qu’il y a deux types de mentalités sur le plateau, dues à deux cultures différentes, ce qui rend les choses difficiles en groupe. Les « Quechua » (anciens Incas), pensent : « Si la communauté grandit, je grandis avec elle ». Pour les « Aymara », c’est plutôt : « Je pense d’abord à moi et à ma famille, à la communauté ensuite ». La solution a été de faire des contrats individuels, et depuis, ça se passe bien.

Umberto, un des techniciens

Umberto, un des techniciens

Le travail avec les Boliviens ne semble pas être toujours facile. Tu leur inculques une extrême rigueur, qu’ils n’intègrent pas toujours. Sauront-ils la faire vivre et l’appliquer à d’autres secteurs ?
C’est vrai que je suis alsacien, plutôt carré… Mais je veux démontrer que les Boliviens peuvent faire aussi bien que n’importe qui si on leur donne les moyens. Je fais donc beaucoup de formation, sur le campo (les hauts plateaux) et à l’usine. Sur le campo, j’ai des techniciens Boliviens qui sont maintenant encore plus intransigeants que moi avec les paysans. L’un d’entre eux, notamment, a parfaitement conscience de la nécessité de la culture bio sur l’Altiplano. Il sait qu’avec la culture intensive et la chimie, il n’y aurait plus de terre fertile dans dix ans. Il ne fait donc aucune concession sur la rigueur des pratiques bio, ce qui peut aussi le mettre en porte à faux vis-à-vis des siens. Mais c’est ainsi qu’on avance, dans leur intérêt.

La vie est-elle agréable pour toi en Bolivie ?
C’est un pays merveilleux. Magnifique, mais qui a d’énormes problèmes. J’ai noué beaucoup de contacts ici, mais ce qui me manque le plus, ce sont les vraies amitiés, qui sont très difficiles à développer ici.

Qu’est-ce qui te pousse ?
Une grande fois religieuse. Une fois en l’homme, également. La nécessité de toujours faire plus, pour arriver à des résultats. Et puis le besoin d’aller vite, car je ne suis pas certain de ce que demain sera pour moi au niveau de la santé.

Il y a une Vierge dans la cours de l’usine, présentée avec beaucoup de soin. Est-ce toi qui l’as souhaité ?
Bien que mélangé à toutes sortes de rituels différents qui peuvent surprendre, le sens religieux est très développé ici. Pour cette Vierge, l’effort a été collectif, les ouvriers ont participé à la construction. Je ne me permettrai jamais d’imposer ma vision des choses, ce sont eux qui décident… sauf dans le travail !

Tu es vraiment accaparé par ce projet qui te prend toute ton énergie. Que ferais-tu si tu avais du temps libre ?
Je ne vois pas ma vie autrement que telle qu’elle est. Je ne m’imagine pas ne rien faire, je ne peux pas m’empêcher d’agir. Pour te dire, je viens de créer la chambre de commerce la plus forte du pays pour bien représenter les régions d’ici, les plus pauvres, afin de faire entendre la voix de ceux qui n’ont habituellement pas droit au chapitre.

Notre question rituelle : si tu avais à retenir un livre, un disque, un tableau ?
– Un livre de Paulo Coello, La cinquième montagne, ou Guerrier de la lumière.
– Pour le disque, Brel.
– Honnêtement, je ne suis pas trop connaisseur en peinture… Mais j’aime ce qui est « énergie », et je pratique le reïki. Mes mains chauffent et peuvent faire du bien. C’est certainement ce qui me rend particulièrement sensible à la « Création », de Michaël Ange, où Dieu donne son énergie à l’homme.

Didier Perréol

Didier Perréol est l’homme qui a fait connaître le quinoa aux Français. Une histoire commencée en 1989 par une rencontre insolite avec une Bolivienne, lors d’un salon à Genève. Histoire qui s’est poursuivie avec une autre rencontre, celle de Jean-Marie Galliath. Tous deux se sont liés d’amitié et lancés dans cette incroyable aventure : Jean-Marie, en Bolivie en mettant en place les structures qui permettront de faire parvenir un quinoa de qualité en France, Didier en faisant le nécessaire pour vendre aux Français – au travers de sa gamme « Priméal » – une graine qui leur est totalement inconnue. Ce qui n’est pas mince affaire : faire découvrir et apprécier un fruit exotique est chose facile. Convaincre une personne qu’il existe une graine qui peut lui devenir familière et qu’elle peut s’essayer à la cuisiner en est une autre ! Quinze ans après, le bilan est là : les Français aiment le quinoa, mais il faudra encore beaucoup ramer pour que les personnes qui en consomment ne se limitent pas à la clientèle avisée des magasins bio. Quant aux autres pays européens, ils s’intéressent beaucoup au quinoa et Didier commence à leur en vendre. À suivre !

Intérêt nutritionnel

Le quinoa n’est pas à proprement parler une céréale. Il appartient à la famille de Chénopodiacées, (comme les épinards et la betterave), et non pas des graminées (comme le blé). Son intérêt nutritionnel est unique. Par sa richesse en protéine, tout d’abord : 13 à 14 %, soit plus que n’importe quelle céréale. Il contient tous les acides aminés essentiels, avantageusement répartis. Plus surprenant encore, la teneur en lipide : 6,5 %, dont 87 % d’acide gras insaturés ! L’acide linolénique, (soit les fameux oméga 3) représentant 8 % des matières grasses totales de la graine. Notons enfin que le quinoa ne contient pas de gluten et qu’il est certainement la seule graine à avoir traversé les siècles sans être « trafiquée ».

JM