Le Jardin des Eaux Vives – Entretien : André Garin

Initialement publié en septembre 2000

bouton-jauneJournée pluvieuse sur “Le Jardin des Eaux Vives”. Mais ce qui aurait pu être un cadeau du ciel pour les terres assoiffées ne sera qu’une bien hypocrite livraison de quelques gouttelettes venues se montrer dans leur habit d’orage pour mieux souligner leur rareté. Partie remise. De l’eau, pourtant, il n’en manque pas ici. Nous sommes à quelques centaines de mètres du lac d’Aix-les-Bains, en Savoie. La verdure environnante laisse entendre que ce lac prête au ciel, avant de rendre à la terre. Pourquoi donc tant de retenue, depuis quelques mois ? André Garin est un des pionniers de l’agriculture bio. Son parcours est étroitement lié à celui de Satoriz, et vis versa. Pour le meilleur, dirons-nous de concert. Mais loin des médailles et des lauriers, André est resté un homme qui cherche et qui se bat, à mille lieux de la vision idéalisée que l’on peut se faire de celui qui récolte les fruits généreux de la douce nature… Un combat, disions-nous.

André Garin : Cette exploitation appartient à ma famille depuis plusieurs générations, mais on ne reprend pas une histoire comme celle là par hasard. Il faut vraiment avoir envie de poursuivre une œuvre, de lui donner un sens : maintenir le tissu rural, nourrir les hommes…

Sat’info : tu as fait des études agricoles ?
Non, de lettres ! Et ce fut ma chance, car celui qui fait des études agricoles est comme endoctriné, il ne peut plus prendre de risques, sortir des sentiers battus. Après mes études, je suis revenu sur l’exploitation avec l’idée de faire du bio. C’était dans l’air dans les années soixante-dix, mon père était d’accord et on a foncé.

Avez-vous été guidés, conseillés ?
Au début, on était vraiment tout seuls, et on a ramé. On a fait quelques voyages en Allemagne pour voir, s’informer… Claude Aubert nous a aidés. Il n’avait pas beaucoup de solutions, mais il nous a vraiment encouragés : vous allez y arriver !

Il n’y avait pas de rencontres entre agriculteurs ?
Quelques groupes de travail informels, mais il a vraiment fallu la création de l’A.D.A.B. par François Garin – mon père – et quelques autres, pour que l’on puisse avancer. (A.D.A.B. : Association Développement Agriculture Biologique).

Concrètement, comment fonctionne et que vous apporte cette association ?
Elle est financée par les cotisations des adhérents et les subventions des divers organismes de l’État. Pour comprendre ce que l’on fait, il faut savoir que même si l’on a beaucoup progressé ces dernières années, tout reste à faire, tout reste à trouver. Et pour cela, il faut chercher : pour mettre au point le piégeage de la teigne du poireau, il faut observer, connaître les périodes de vol pour intervenir au bon moment avec des produits naturels… Actuellement, on travaille sur la lutte contre les nématodes, qui sont des microvers qui remontent des profondeurs du sol et qui bloquent la poussée des carottes. On étudie l’efficacité d’une technique qui consiste à faire un semis de tagette (l’œillet des indes) avant les cultures. On va bien voir.

Si tu avais à résumer les grands principes de l’agriculture biologique, tu dirais quoi ?
Qu’il s’agit de faire avec deux grands interdits : pas de pesticides de synthèse, pas d’engrais chimiques. Ça nécessite de fait une méthode, une adaptation, avec la mise en place de techniques d’utilisation des matières organiques, des plantes, des insectes… Et là, ces deux grands interdits deviennent positifs car ils ouvrent des portes : il faut chercher, observer… dans le domaine du compostage, de l’utilisation des fumiers, on en est qu’au B.A.BA !

Peut-on avoir une idée de ce qui se passe avec l’utilisation des insectes ?
Si tu fais des cultures trop larges d’une seule variété, les insectes propres à cette variété prolifèrent et deviennent nuisibles. Si au contraire tu multiplies les plans de 4 à 6 mètres de large de cultures différentes, c’est “insectes contre insectes”, et tout s’équilibre. La guerre se fait, c’est la nature. Et c’est là qu’il faut lâcher l’idée du rêve, de la douceur… La nature n’est pas bonne et généreuse, c’est tout à la machette ! Avec les insectes, c’est : “je bouffe, je tue par millier”! Ce qui amène à penser que tout acte agricole est un acte contre nature. C’est du dressage. C’est d’ailleurs toute la différence avec l’agriculture conventionnelle : eux ne dressent plus rien, ils n’ont que des solutions. (À ce stade de la conversation, André nous signale qu’il existe d’autres visions de l’agriculture biologique, notamment en biodynamie).

Quel serait le meilleur exemple pour bien comprendre la différence entre une culture en bio et en conventionnel ?
Prenons la carotte : en traditionnel, c’est très simple : tu prépares le sol avec un engrais chimique, tu sèmes, un ou deux insecticides pour lutter contre la mouche, un coup de désherbant, tu récoltes et c’est fini. En bio, il y a déjà la fertilisation organique du sol. Puis on fait ce que l’on appelle un faux semis : on pratique comme si on allait semer et on laisse l’herbe lever, avant de la brûler. Semis de la carotte. Puis à nouveau destruction des herbes de prélevée avec un deuxième brûlage. La carotte lève, et il faut biner entre les rangs. Puis, pour se protéger de la mouche de la carotte, on pose sur toute la culture ce que l’on appelle le “fil bio”. C’est une sorte de tulle avec un maillage très spécifique que l’on fait fabriquer spécialement pour cette utilisation et qui est plutôt cher… Après ça, sarclage manuel pour enlever l’herbe qui reste entre les rangs. Et lorsqu’on récolte, il y a des risques que certaines carottes éclatent, qu’elles soient véreuses…

Le rendement est-il aussi bon ?
Oui, contrairement aux céréales pour lesquelles on récolte jusqu’à trois fois moins à l’hectare lorsqu’on cultive en bio. Mais le rendement en termes de coûts est par contre dérisoire si l’on tient compte de la main d’œuvre, du nombre d’heures passées, des risques de pertes… C’est d’ailleurs un autre point important, car avec le bio, on découvre la notion de seuil : il y a des risques de pertes de la récolte, tout comme on doit accepter qu’il puisse y avoir 8 à 10 pucerons par salade. On l’accepte. On est loin de l’obsession du “zéro emmerdement” qui gouverne les cultures conventionnelles !

Quelques mots sur l’agriculture raisonnée ?
C’est un pas en avant, car elle permet d’utiliser moins de chimie. Mais ça ne change rien au fond : quand il y a un problème, on intervient, et cela fragilise le sol et les plantes.

Les cultures hors sol ?
90% des tomates de bouche ne voient pas la terre ! Elles sont “cultivées” dans des serres où elles poussent à partir de solutions chimiques savamment dosées qui coulent entre des pains de laine de roche. Et ces techniques sont autorisées en agriculture raisonnée…

Comment vois-tu l’avenir du marché bio ?
Il y a une forte demande, et l’État compte sur un développement qui colle au marché. Mais c’est ça qui a tué les paysans ! D’autant que les pouvoirs publics souhaitent que le bio soit 10 à 15 % plus cher que le traditionnel. Sur quoi se basent-ils ? Sur une carotte produite à 2 francs le kilo, alors que le prix de revient en bio est de 5 francs minimum? Il y a un risque que l’on aille vers une agriculture de moindre qualité, ou vers des importations massives. Car le problème en France, c’est le coût de la main d’œuvre, qui influe sur les produits bio plus que sur tout autre. De plus, les lois sociales ne ont pas adaptées à l’agriculture. Tout est fait comme si nous fonctionnions comme une usine, alors que nous devons jouer avec le temps, les saisons, le climat, les moments de la journée… pourquoi faire travailler un employé 39 heures en hiver, alors que c’est lors des autres saisons que l’on a à bosser le plus ? Il y a bien quelques possibilités d’annualisation, mais c’est très difficile à appliquer. Si bien que la plus grosse difficulté pour une exploitation comme le nôtre ça n’est pas la dureté du travail, mais la gestion et l’organisation des équipes. Mais tous ces obstacles n’empêchent pas que nous soyons fiers et heureux de ce que nous faisons !

Quel est le rôle du consommateur, dans tout ça ?
Il doit être informé pour qu’il comprenne ce qu’il achète. Il ne doit oublié que l’agriculture chimique l’empoisonne et pollue. Il faut qu’il sache que le prix qu’il paye pour un produit bio du terroir, c’est le juste prix. Et qu’il apprenne à apprécier les fruits et légumes qui proviennent de sa région, comme il apprécie un fromage ou un vin. C’est ainsi que l’on évitera l’uniformisation, et qu’on maintiendra la qualité, tout en préservant le tissu rural.

Que dirais-tu à un jeune qui veut s’installer ?
Qu’il faut qu’il soit motivé par le rôle de l’agriculteur, celui de nourrir les hommes. Ce qu’il élaborera, ce sera plus qu’un produit : un aliment. Qu’il fasse des stages pour apprendre avant de se lancer, car les temps ont changé. Aujourd’hui, il faut être très technique. Qu’il ait vraiment le sens de l’observation… Qu’il vaut mieux avoir déjà du patrimoine, car s’il doit tout acheter, ce sera difficile… Pour avoir quelques phrases un peu plus positives, je lui dirais aussi qu’il y a de la place, et que s’il y arrive, il aura le bonheur de la conscience tranquille.

Tu as une passion pour le cheval. Peux-tu nous en dire deux mots ?
Le cheval, c’est mon point d’équilibre. Le centre de mes aiguilles… Et pour moi, cette pratique, c’est vraiment la relation avec quelqu’un : le cheval n’est pas magouilleur, il faut être droit avec lui.

D’autres passions ?
Je lis de la poésie. J’ai une préférence pour Paul Éluard. Depuis l’âge de 14 ans, je suis également fasciné par Verlaine. Très tôt, ma liberté, ça a été la poésie. J’en écris, aussi. Je m’intéresse à la peinture également : Pierre Soulage, Braque, Picasso… La littérature avec Breton, le surréalisme… La musique classique…

Tu n’auras donc aucune difficulté à nous citer un tableau, un livre et un disque qui t’aient marqué…
– Le tableau, c’est le premier qu’ait réalisé ma fille Elsa, d’après Matisse. Elle devait avoir 15 ans. Depuis, elle continue, elle fait de la céramique.
– Le livre, c’est “La Cocadrille”, de John Berger, un Anglais installé en Savoie. C’est notre vie qu’il raconte…
– Le disque, “On n’est pas sérieux quand on a 17 ans”, de Léo Ferré. (Un vers de Rimbaud).

Qui es-tu sauvage dans mon cœur deux mille ans avant, dans les steppes de Savoie ? L’herbe rase sous le pied, les ennemis à droite, seul dans la tourmente du temps et des petits des loups.
Je suis là deux mille ans avant toi, moi dans les steppes du temps inchangées. Inchangé je suis là, inquiet de demain, l’arme rudimentaire à la main, attendant mon heure, mes heures.
Qui suis-je dans le temps ? Qu’un combattant, battant la campagne, quatre kilomètres à la ronde, territoire des chiens et des hommes, des femelles, des cris et des viandes tranchées au silex, plaies béantes au poignard, au cœur des coups de gueule et des convenances.
Silence éternel

1988

Un enfant sur un arbre
Un oiseau dans la main
Il pleut les cheveux dans les yeux
Les plumes ébouriffées.

1992

André Garin

JM