La permaculture – Entretien : Maïté et Raphaël

Initialement publié en mai 2005

Une pratique qui fait son chemin : la permaculture

La permaculture est un système d’agriculture et de vie totalement écologique. Argumentaire et démonstration dans les pages qui suivent.

Ce système nous est présenté par Maïté et Raphaël, à fond branchés sur le sujet, mais pas qu’en théorie : ils ont travaillé pendant huit mois dans plusieurs éco-villages et fermes parmi les plus représentatifs du mouvement. Un périple à travers plusieurs pays européens, siou-plaît, en train et à vélo, of course !

Leur futur sera permaculture. Et le nôtre ?

permacultureLes tares de l’agriculture conventionnelle sont aujourd’hui largement connues et décrites. Vous semblez toutefois insister sur certains points qui sont rarement développés…
On s’offusque à juste titre de l’utilisation d’engrais et de pesticides, mais on ne s’intéresse pas à un sujet qui mérite pourtant l’attention : l’impasse énergétique. Notre agriculture est entièrement dépendante du pétrole ! Beaucoup moins en bio, un peu trop tout de même… Produire des aliments est une constante pour toutes les civilisations, et nous ne le faisons actuellement que grâce à l’utilisation massive d’énergies fossiles qui polluent, s’épuisent et dont on sait pertinemment qu’elles viendront bientôt à manquer !

En quoi l’agriculture est-elle si dépendante du pétrole ?
Elle l’est du début à la fin : par les semences, autrefois produites à la ferme et aujourd’hui acheminées, souvent de loin… Par les engrais, dont l’extraction et la fabrication sont extrêmement gourmandes en énergie : il faut trois tonnes de pétrole pour fournir une tonne d’engrais ! Par la mécanisation et l’énergie consommée à tous niveaux, de la fabrication des machines à leur fonctionnement… On peut de ce fait estimer que nos aliments proviennent d’avantage du sous-sol planétaire que des sols mis en culture ! Notons d’ailleurs que la contribution de l’agriculture industrielle aux changements climatiques est énorme : elle est responsable de 20 % des émissions de CO2 du fait de la production d’engrais azotés, du développement du machinisme et de l’irrigation par pompage.

Que sait-on de la productivité réelle de ce système agricole industriel ?
Le calcul habituel du rendement répond en gros à la question suivante : quelle quantité une personne peut-elle produire ? De ce point de vue, l’agriculture industrielle paraît jusqu’à 500 fois plus productive qu’une agriculture entièrement manuelle. Mais c’est une illusion… Si l’on prend en compte l’ensemble de l’énergie et des ressources utilisées, la vérité est contraire : elle est 60 fois moins productive !

Qu’en est-il du bio et des préoccupations énergétiques ?
Le bio est un système durable par le respect des sols, de l’environnement local, de la santé. C’est un formidable progrès écologique, merci à ceux qui se sont engagés dans cette voie. Il peut cependant encore progresser en terme d’énergie consommée et donc d’écologie : cultiver sans engrais chimiques, c’est bien. Les substituer par des algues bretonnes pour les épandre dans le midi, ça peut être amélioré… De même pour les carburants des machines agricoles : la distillation de betteraves ou de céréales cultivées peut permettre de produire des alcools pour remplacer le gas-oil. Le bois peut aussi être transformé en alcool ou en gaz, de quoi produire de l’électricité et alimenter les moteurs. Quelques exemples qui donnent envie d’aller encore plus loin…

Pourquoi la question énergétique n’est-elle pas plus soulevée ?
Pour toucher les gens, il faut leur parler de santé… Ou d’écologie visible : une rivière polluée sensibilise… Le point de vue énergétique se défend lui sur des projections qui engagent notre avenir ; mais tant que les problèmes ne se posent pas vraiment… Et puis la question est peut-être trop angoissante : a-t-on pris conscience que sans pétrole on ne pourrait plus cultiver ? On ne parle même pas du transport des denrées alimentaires… Sans vouloir dramatiser, on sait pourtant qu’avec quelques mois de pénurie de pétrole, ce serait la famine ! Cela s’est passé tel quel en Corée du Nord entre 1989 et 1992. Les exportations de ce pays étaient surtout absorbées par le marché russe. À la chute du bloc soviétique, la Corée fut donc privée de l’essentiel de ses crédits et ne put plus acheter le pétrole nécessaire à son agriculture ultra mécanisée. Les savoirs agricoles ancestraux ayant été oubliés, le pays fut plongé dans une famine sans précédent.

Et donc… la permaculture !???
De nombreuses personnes ont réfléchi à ces problèmes. Parmi les premiers à avoir théorisé une approche écologique de l’agriculture, le « paysan-philosophe » japonais Fukuoka et les australiens Mollison et Holmgren, dans les années 70. Ces derniers ont créé le concept de Permaculture, contraction des mots « Permanent » et « Agriculture », exprimant ainsi l’idée d’une agriculture pérenne pour une société permanente, durable.

Quels en sont les grands principes ?
Ils sont nombreux, on ne peut les énoncer tous ici… Le principe de base est de faire avec ce dont on dispose localement en ressources et énergies potentielles. On peut donc définir la permaculture comme une agriculture avant tout « solaire », au lieu d’être « pétrolière » : le soleil, à travers la photosynthèse réalisée par les plantes et les cycles de transformation de l’énergie et de la matière (recyclage, compostage, alimentation, combustion…), constitue la principale source d’énergie. Une intelligente gestion du vent, de l’eau et des ressources locales mène au même but d’autonomie énergétique.
Deuxième principe essentiel : « Prendre la nature comme modèle ». La permaculture s’inspire du fonctionnement et de la diversité des écosystèmes naturels. Pour imager, il s’agit de reproduire sur un bout de terrain ce qui peut se passer à l’échelle de la Nature…

Reste à faire avec !
On y arrive très bien, mais pas immédiatement : un système doit être bien étudié avant d’être mis en place, et c’est de cette période que dépend le succès de sa réalisation. Pour observer les quatre saisons, il faut déjà au minimum… un an ! On commence par une phase d’inventaire de ce dont on dispose : type de terre, les vents, pente, zones d’ombre et de soleil, structures déjà en place comme une forêt, une maison, un mur… Leur présence pourra aider à la conception d’un système de production et de vie efficace au niveau énergétique, et donc écologique…

Logique, non ?
Logique, mais c’est tout le contraire qui se fait habituellement : les besoins, d’abord, les moyens pour y parvenir, après ! Quitte à tout saccager au niveau environnemental… En permaculture, après compréhension du « comportement » du site, on cherche à mettre en phase les ressources disponibles avec nos besoins : on dispose d’une pente ? D’une source ? Comment utiliser les deux pour arroser des terres et abreuver un élevage ? S’il y a un bâtiment, installons une citerne pour récupérer l’eau de pluie des toits… Dans un système classique, on se contenterait de se brancher sur le réseau, les agriculteurs ayant de bons tarifs forfaitaires sur l’eau…

Il y a bien un moment où l’on doit construire : une grange, un bâtiment, un bassin ?
Au début ! On peut utiliser de l’énergie extérieure si elle est appliquée dans le but d’une autonomie future : il est difficile de se passer d’une pelle mécanique pour creuser un réservoir, d’un tracteur pour un défrichage ou encore d’une tronçonneuse pour les coupes de bois… Dans l’idéal, l’usage d’énergie fossile doit être réservé à cette seule phase, le temps que les énergies et produits « naturels » prennent le relais dans le système que l’on a ingénieusement conçu.

Et que peut-on cultiver ainsi ?
Tout ! La permaculture est l’antithèse de la monoculture : on joue de la diversité, c’est un atout pour la productivité et la santé des cultures, des animaux, du site dans son ensemble. Une des règles d’or est justement : « travailler avec la Nature et non contre elle ». Cela va jusqu’au labour, qu’on bannit : pourquoi s’obstiner à retourner la terre alors que les milliers d’animaux qui y vivent le font très bien, tout en la bonifiant naturellement et… gratuitement ! En permaculture, on utilise des techniques pour conserver et développer cette vie de l’ombre si précieuse : paillage, culture sur prairie de trèfle blanc, cultures en buttes, utilisation de compost de broussailles… entre autres.

D’autres règles d’or ?
– « Utiliser le maximum des fonctions d’un élément du paysage, des végétaux, des animaux ». Prenons l’exemple de l’oie : elle produit des œufs et sa viande est consommée… Elle entretient aussi une prairie en broutant et ses déjections constituent un engrais naturel… Elle protège les poules des renards et des prédateurs aériens… On valorisera son duvet pour faire de chauds édredons, des coussins…
– Une phrase clé qui mérite d’être méditée : « le problème est la solution ». On peut citer le bon mot de Mollison : « Si vous avez un problème de limaces, c’est sans doute parce que vous avez un déficit de canards… » ! Voilà comment, en réfléchissant autrement, il est possible de faire d’un problème un bénéfice pour le système.

Bien ! Mais… euuuuhhh… la permaculture, c’est pas un peu « marche arrière, toutes ! » ???
Au contraire, c’est « marche avant, toutes » !!! Certaines techniques s’inspirent effectivement du riche savoir paysan, mais on utilise aussi le progrès pour aller dans le sens du durable : panneaux solaires, épuration des eaux par phyto-évaporation, osmose inverse pour purifier l’eau de pluie, toilettes sèches, cultures sous carton, sur buttes… Tout ça, c’est du neuf ! Lutter contre le labour, c’est s’attaquer à un mythe vieux de 4 000 ans ! Cultiver des céréales ou des légumes sur une prairie et profiter de la faune et de la flore existantes plutôt que de tout détruire, c’est totalement moderne !

Est-ce que ça fonctionne ?
Sur de petites surfaces, très bien. Les systèmes sont presque autonomes, avec une production de qualité et de très bons rendements, parfois à faire pâlir les plus fervents adeptes de l’agriculture chimisée. Nous avons rencontré une ferme qui estimait nourrir plus de soixante familles en cultivant fruits et légumes sur 1,5 hectares…

Vive les petites exploitations ! Mais le tissu social est aujourd’hui plutôt urbain, pas rural… Est-ce que la permaculture est un système limité à quelques personnes qui jouiront de la bonne conscience de ne pas consommer d’énergie, ou est-elle un projet de société à plus large échelle ?
La permaculture passe effectivement par un redéploiement des effectifs agricoles : devenez agriculteurs, il en faut plus et c’est un beau métier !… Mais c’est aussi une vision de la vie, avec des solutions pour chacun, à la ville comme à la campagne. Un peu comme une boîte à outil qui permet de tout faire, en toute situation ! Aujourd’hui, les villes sont de véritables gouffres à énergie. Il est bien entendu impossible qu’elles deviennent totalement autonomes, on aura donc toujours besoin du rapport ville-campagne. Elles peuvent cependant devenir en partie des espaces productifs ! Actuellement, on n’y produit que de la matière grise, des espèces sonnantes et trébuchantes et… des déchets.

N’hésitez pas à forcer la dose sur les exemples, ça nous intéresse, les villes !
Il y a bien sûr des exemples d’intégration de panneaux solaires à l’architecture, de récupération de méthane dans les stations d’épurations… Certaines autres initiatives sont moins connues et pourtant très intéressantes. À Mexico, pour trouver réponse à la précarité des populations, une ONG a imaginé un système de culture sur les toits. Dans des vieux pneus remplis de feuilles et de tontes sèches, plusieurs légumes sont cultivés sur une fine couche de compost ménager. Le tout est fertilisé par les urines des familles, un engrais parfait en l’état… 1 200 familles participent au programme, la productivité est bonne et elles trouvent là une vraie solution aux problèmes de nutrition et de non-accès à la terre.
En Suède, grâce à des toilettes sèches perfectionnées, on utilise les selles des habitants pour le compost urbain. Déjà de nombreuses écoles, institutions et immeubles sont équipés pour récupérer et traiter cette riche ressource et en faire profiter les massifs et les arbres.
Si on tourne beaucoup autour de l’idée du « pipi-caca », c’est parce que nos déchets ménagers et intimes constituent une sacrée source d’énergie et de nutriments ! D’autant qu’au niveau sanitaire, le compostage des selles est sans aucun risque ; en tout cas beaucoup plus sain que nos systèmes classiques d’assainissement par le tout à l’égout qui finit… à la rivière ! Le traitement de ces déchets coûte, alors qu’un judicieux recyclage pourrait nous rapporter, en terme de fertilité, de santé et d’environnement…

Et qu’en est-il des jardins en ville ?
Il existe quelques initiatives de jardins communautaires, souvent impulsées par des associations, en partenariat avec les collectivités. L’idée du jardinage à la ville fait son chemin : même à New York, des collectifs ont récupéré des friches urbaines pour y recréer des jardins, des étangs, des cultures fruitières… Le jardin était jadis un élément essentiel en ville, un lieu de production, de détente et de convivialité… mais avec la pression foncière, il a quasi disparu au cours des 3 ou 4 dernières décennies. Des citadins éclairés se battent pour préserver ce qui peut encore exister de cet ancien paysage agraire urbain.

Que peut-on faire à un niveau individuel ?
Nous pourrions tous être un peu jardiniers, c’est à la portée de chacun, à la campagne comme à la ville : passionnant, et très satisfaisant… Un balcon est un mini-jardin en puissance ! Une terrasse, aussi. Un toit, pourquoi pas, si c’est légal… Une véranda pour les semis, puis tomates, concombre, salades en été… Oignons l’hiver… Des pots d’herbes aromatiques dans la cuisine, des vignes, des kiwis ou des haricots à faire grimper sur les structures métalliques… Ce que nous avons vu de plus spectaculaire en milieu urbain est un jardin cultivé en Belgique par un couple de retraités : plus de 2 000 arbres et arbustes fruitiers de 1 300 variétés différentes sur 2 000 m2 !… Des centaines de cultures légumières, aromatiques et médicinales, entre les fruitiers. C’est hallucinant, une vraie jungle !… Un bon exemple de ce qu’on peut faire par une utilisation bien pensée de l’espace, même sur un petit bout de terrain…

La permaculture n’est pas très connue en France…
C’est un fait, il n’y a pas vingt projets qui s’en réclament… Il existe un petit réseau formé par quelques associations qui diffusent les idées, traduisent des textes et travaillent à un niveau souvent local. C’est certainement Emilia Hazelip qui a impulsé ici le mouvement. Mouvement qui est cependant plus significatif en Australie, Nouvelle-Zélande, Angleterre, États-Unis… Dans ces pays, la permaculture est une véritable institution. Si la France et l’Europe latine ne s’y mettent que doucement, c’est sans doute parce que les ouvrages fondateurs ont été traduits sur le tard, quand d’autres ne le sont pas encore.

Quelles sont les principales qualités du permaculteur ?
Il est doté d’un bon sens pratique. C’est un bricoleur et surtout un fin observateur. Il sait trouver de la ressource et de l’énergie là où on ne les voit pas forcément pour en tirer le meilleur parti, dans l’intérêt de la société et pour l’environnement. Les techniques qu’il utilise font toutes appel à des principes connus et mesurables : la gravité, la force du vent, les échanges thermiques, les fermentations, la répartition des végétaux, les échanges inter-espèces… Le permaculteur fait simplement appel à l’ingéniosité de l’esprit humain. Pas à des concepts cosmiques, mystiques ou religieux…

Il n’est pour autant certainement pas insensible aux joies artistiques… Si vous aviez à retenir un livre, un tableau, un disque ?

Raphaël :
Parole de Terre, de Pierre Rabhi. Mon livre de chevet lors d’un séjour au Mali. De retour en France, je l’ai envoyé à toutes les personnes qui ont compté pour moi là-bas.
– Le tableau… J’aurais bien dit une scène de la vie quotidienne, un paysage, un oiseau… Ou « Le semeur », de Van Gogh.
– Le disque « Mamagubida », de Tryo, « C’est du ROOTS qu’il nous faut !… »

Maïté :
La prophétie des Andes, de James Redfield
– Un tableau de Giuseppe Archiboldo
– La bande originale de l’eau qui court, du vent qui souffle, du chant des oiseaux…

Pour contacter Maïté et Raphaël (association Alt’R-Nature) : permacultour.2004-2005@laposte.net

Ouvrages de référence en français :
La Révolution d’un seul brin de paille, Fukuoka M., éditions Guy Trédaniel, Paris, 1983
L’agriculture naturelle : théorie et pratiques pour une philosophie verte, idem, 1989
Permaculture 1 : Une agriculture pérenne pour l’autosuffisance et les exploitations de toutes tailles, Mollison B. et Holmgren D., éditions Debard, Paris, 1986
Permaculture 2 : Aménagements pratiques à la campagne et en ville, Mollison B., éditions Équilibres, Flers, 1993
L’agroécologie, bases scientifiques d’une agriculture alternative, Altieri M.A., éditions Debard, Paris, 1986

JM