La Gazette des potagers : l’îlot bananes

Initialement publié en janvier 2013

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Une mer verte et lisse, de plus de 4 millions d’hectares, couvrant une région française – voici ce que représenterait la culture bananière mondiale si elle devait se concentrer en un seul et unique lieu. Quelque part dans cette vastitude résisterait un petit enclos, un îlot où s’activeraient ceux qui ont choisi la solution bio : voilà pour l’image choc. Qu’en est-il de la réalité ?

bananesIl est question ici de la banane-dessert, la nôtre, celle qui vogue vers nos ports pour se faire gourmandise. Différente de celle à cuire, la banane plantain, qui une fois bouillie, grillée ou frite, accompagne le quotidien de centaines de millions de gens de par le monde. Ce fruit est légume, accompagnant poisson et viande, là où il pousse, sous les tropiques. Et dessert ailleurs !

Installée depuis fort longtemps parmi vos choix préférés, juste après pommes et oranges, cette pulpe moelleuse parfaitement emballée par ses propres soins souffre pourtant de son succès, malgré d’indéniables qualités. C’est un fruit commun qui n’a plus d’exotique que sa terre natale. Avez-vous souvent entendu décrire la subtilité de ses saveurs, la qualité de sa texture, son parfum ? Très rare ! Oserons-nous prétendre que ce serait bien différent si le bio était la norme pour cette  plante ? En tout cas, s’il est des cultures pour lesquelles le choix de cette méthode est bénéfique, la bananière en fait partie, tout à côté de celles du coton et du thé.

Les bananeraies conventionnelles sont en effet le lieu de toutes les dérives, de tous les excès environnementaux et sociaux. Le fruit est fragile, le climat favorable aux développements de champignons (comme la terrible cercosporiose noire). Les 5 multinationales qui se partagent près de 75% de l’exportation mondiale utilisent largement et abondamment tout l’arsenal des intrants chimiques garantissant la productivité des plantations. Ajoutons à cela la déforestation pour gagner des surfaces et l’exploitation d’une main-d’œuvre privée d’alternatives : cette banane devient virtuellement toute noire et immangeable.

bananierLes solutions existent et c’est le consommateur final qui les valide – il lui faut accepter d’acheter un peu plus cher ce qui ne DOIT pas valoir cher, selon une règle commerciale d’airain. Sans cela, pas de bio, ni de commerce équitable possible.

La société Savid (pour SAlud VIDa), qui tient ces deux engagements, est notre principal pourvoyeur depuis l’île caribéenne d’Hispaniola (partagée entre la République Dominicaine et Haïti). Elle fédère une soixantaine d’exploitations de tailles variant entre 10 et 30 hectares dont la production s’ajoute à celle de ses propres bananeraies Les impératifs restent les mêmes que pour le conventionnel : se protéger des maladies fongiques mais sans molécules de synthèse (c’est plus difficile), garder un aspect lisse et sans marques, ni tâches à l’épiderme du fruit. Cette dernière contrainte est telle que les régimes sont protégés de la formation du fruit jusqu’à son emballage, l’épiderme du fruit étant d’une grande fragilité. C’est pourquoi des structures comme celle de Savid sont incontournables pour mener à bien ces cultures et en organiser l’exportation. L’équité revendiquée du label se traduit par la stabilité de la rémunération à un niveau sensiblement supérieur au marché mais aussi par des programmes d’alphabétisation, de formations agrobiologiques, d’améliorations des conditions de vie.

bateauLa banane a deux vies, partagées comme suit : son enfance dans les îles, puis le long périple vers nos corbeilles à fruits. Elle quitte donc très jeune le tronc qui la porte, complètement immature, comme sa couleur verte l’indique, pour être soigneusement apprêtée, nettoyée et emballée. S’ensuit un long voyage où l’on prendra soin de la maintenir dans une espèce de repos végétatif , par le contrôle de l’atmosphère et de la température. Direction les chambres de mûrissement où elle sera réveillée. Les nôtres se trouvent à Cavaillon dans les locaux de la société Pronatura. Ici, par l’augmentation savante de la température et de la concentration d’éthylène (gaz émis par de nombreux fruits), le processus de maturation se réamorcera pour aboutir au stade prêt à déguster.

On peut légitimement trouver ce cheminement un peu complexe et pas très écologique mais c’est la réalité d’un fruit exotique devenu plus courant que de nombreux fruits locaux. Sans la prétention de proposer une « gamme », nous ajouterons cet hiver sur nos bancs une banane plus proche. De la même famille variétale (celle omniprésente de la Cavendish), elle est cultivée sur les propices terres volcaniques des îles Canaries. Cinquante semaines passées accrochée à sa tige nourricière, élevée sous la mère en quelque sorte, elle en garde selon ses admirateurs une saveur inimitable. C’est vous qui en déciderez, bien entendu !

Alain Poulet