Du Bateleur au Viel Audon, en passant par Ardelaine..

Initialement publié en juillet 2019

Qui prend le temps de flâner dans les magasins Satoriz de Saint-Péray et de Saint-Étienne pourrait bien avoir l’œil attiré par de jolis bocaux colorés : citrons confits, houmous du désert, relish… Ces conserves sont signées Le Bateleur, 07, Ardèche. Et donnent envie de savoir qui, quoi, comment. D’un clic, on découvre une brochette de jeunes qui transforment des légumes locaux en conserves simples et belles, et semble s’en amuser. En allant à leur rencontre, on est pourtant loin de se douter que l’on va remonter une longue pelote d’histoire tissée de laine ardéchoise…

Ardèche, années 1970. Le département est un laboratoire d’expérimentations sociales aussi diverses que variées, et la reconstruction de vieux hameaux, un concept dans l’air du temps. C’est là qu’un groupe d’amis sans un sou en poche décide de rénover un hameau dépourvu d’accès routier, sans eau courante ni électricité : le Viel Audon. Le lieu a été abandonné par ses habitants, partis en emportant le plus important (toitures, charpentes, fours à pain…) et en laissant des vestiges de pierres. On y accède par le chemin de terre qui borde l’Ardèche et relie le Viel Audon à Balazuc, village de caractère construit à flanc de falaise. Quarante années durant, le hameau sera reconstruit à la force d’un chantier participatif “ouvert au public”* qui réunit plus de dix mille jeunes bénévoles, été après été.

Le Viel Audon n’est pas une communauté hippie. L’objectif de ceux qui se sont attelés à sa reconstruction est d’en faire un lieu d’accueil pour la jeunesse, de coopération et de préservation du patrimoine local. Aujourd’hui, le Viel Audon est une oasis, une faille spatio-temporelle. Un jardin, des serres, des arbres fruitiers, un café-tartinerie, une boutique de livres et de produits locaux, des cochons, des chèvres, des poules, une mare aux têtards, des panneaux rigolos qui causent toilettes sèches et histoire des lieux, des inscriptions poétiques sur des pierres et des arbres, des compositions décalées faites de brouettes, de planches, d’arrosoirs. Formations, ateliers et classes de découverte y proposent encore et toujours de faire ensemble, de coopérer, d’apprendre, sans cloisonner.

Gérard et Béatrice Barras, couple à l’origine du projet du Viel Audon, n’étaient pourtant pas en manque de défis à relever. En parallèle du chantier participatif, ils s’intéressent à une filature située plus au nord, à Saint-Pierreville. Ce village qui détient la concentration record de châtaigniers ardéchois est accessible à la force de petites routes striant un paysage au relief accidenté. Au milieu coulent deux rivières. Gérard et Béatrice tombent sur un bâtiment qui menace de tomber en ruines mais abrite des machines laissées à l’abandon. Dans les années 1970, la filière laine ardéchoise n’est plus ce qu’elle fut jadis : les éleveurs ne trouvent plus d’acheteurs pour leur laine et la jettent ; la plupart des petites filatures locales sont fermées depuis vingt ans. Gérard et Béatrice entreprennent de réhabiliter les lieux, et avec eux toute la filière laine de la région ! Toujours sans le sou, ils s’associent avec des amis, trouvent le soutien de jeunes du pays et mettent en œuvre le pari de l’entreprise coopérative. La rénovation démarre en 1975 et la Scop (Société coopérative participative) Ardelaine est créée avec un premier salarié en 1982*. Aujourd’hui, elle emploie une soixantaine de personnes, toutes sociétaires et payées le même salaire (1 à 1,2 SMIC).

Pari gagné pour le redémarrage de la filière laine ardéchoise. Si elle ne représente toujours pas une manne économique pour les éleveurs, deux cents d’entre eux travaillent néanmoins avec Ardelaine, dont ils ont accepté la charte de qualité. Les tondeurs de la Scop s’activent du début du printemps jusqu’à la fin juin. Puis la laine est pressée, triée, lavée. La laine ardéchoise est courte et très frisée, contrairement au mérinos d’Australie ou de Nouvelle-Zélande aux fibres plus longues et fines. Qu’importe, Ardelaine en fait des matelas, des oreillers et des couettes qui tirent profit de ses qualités : la laine est isolante et régule parfaitement l’humidité, tout en apportant du confort. Grâce à plusieurs partenaires, Ardelaine confectionne également des vêtements dans son atelier de Valence (Drôme), situé dans le quartier sensible de Fontbarlettes qu’il contribue à animer, notamment via l’entretien de jardins partagés.

La laine est une ressource locale renouvelable (le mouton a besoin d’être tondu), recyclable (la laine des vieux matelas est réutilisée), voire compostable. Convaincu de l’intérêt de la filière, Satoriz accueille depuis toujours les animateurs d’Ardelaine, qui sauront vous expliquer le travail de la laine et vous présenter leurs produits**.

Devenue la pierre angulaire de Saint-Pierreville, Ardelaine est depuis les années 2000 un village d’activités diversifié comportant une filature, un café-librairie (extrêmement bien garnie), un musée (de la laine), un restaurant (la Cerise sur l’agneau, où l’on mange divinement), et une conserverie***. Le Bateleur, et les jolis bocaux qui nous ont menés jusqu’ici…

 

Le Bateleur est le fruit de la rencontre entre deux héritiers de la culture coopérative du Viel Audon : Marion Barras, fille de Gérard et Béatrice, et Jean Ventura, acteur des chantiers sur place. Marion se rend régulièrement au Viel Audon et expérimente dans la cuisine du chantier. Jean, lui, pose ses valises au hameau. Petit à petit, Marion et Jean fédèrent des jeunes du chantier pour transformer bénévolement des légumes en conserves. La société Verfeuille, metteur en bocal de châtaignes des Cévennes, leur prête même ses locaux lorsqu’ils ne servent pas, c’est-à-dire la nuit… Et les jeunes organisent une “nuit du pois chiche” ou “de la soupe de courge”, qui leur permettent petit à petit de stocker des conserves pour la cuisine du chantier.

Au même moment, Ardelaine profite de la construction de son restaurant pour bâtir une extension, toujours à flanc de falaise, toujours sur mille étages : un atelier de transformation qui servira à conserver la production des agriculteurs du coin. Marion et Jean y proposent des week-ends de production de coulis de tomate : la “Mutuelle transfo” ! Le concept rassemble, le projet se précise. Une subvention et beaucoup de bénévolat plus tard, Marion et Jean, rejoints par Claire et Guillaume, créent l’association Le Bateleur et nouent des liens précieux avec les producteurs locaux. Depuis, l’équipe s’est élargie. Elle se vit comme l’équipage d’un bateau qui n’a d’autre choix que celui de fonctionner ensemble. Chacun est polyvalent et habitué au côté énergivore des lieux, faits d’étages, de terrasses, aussi charmants que difficiles d’accès. Rôdés, ils dansent d’une machine à l’autre. Au Viel Audon, ils cultivent des plantes aromatiques : basilic pour le pesto, menthe ou verveine pour les sirops. Dans un objectif louable de “sortir de la conserve moche”, ils ont créé, en quelques soirées, des étiquettes pleines de poésie. Dedans, les recettes mises au point par la joyeuse équipe de production années après années.

Au-delà de sa production annuelle (40 000 bocaux tout de même), le Bateleur accueille régulièrement des stagiaires, des usagers à la journée et les familles de leurs adhérents pour de nouvelles “Mutuelles transfo” où l’on rit, paraît-il, beaucoup… Accueillir ceux qui le veulent est une manière de rendre hommage, de diffuser la culture dont Marion et Jean sont issus. Et de promouvoir l’idée que chacun, s’il ne le fait pas seul et accepte d’emprunter des voies alternatives, peut apprendre, faire, et prendre le pouvoir sur sa vie.

CC