Bio, raisonnée, OGM : quelle agriculture dans notre assiette ? – Entretien : Claude Aubert

Initialement publié en mai 2003

bouton-roseClaude Aubert est directeur du centre Terre Vivante, ingénieur agronome de formation. Auteur de nombreux livres sur l’agriculture, l’écologie et l’alimentation, nous lui avions déjà consacré un long entretien dans le numéro 43 de Sat’Info. Les aliments que nous consommons ne sont pas que produits. Ils sont les fruits de différents modes de production que nous avons à évaluer : pour les qualités nutritionnelles et gustatives qu’ils induisent, pour les traces qu’ils laissent dans notre environnement et pour les perspectives d’avenir qu’ils permettent d’entrevoir, tant au niveau écologique que par leur capacité à répondre aux problèmes de malnutrition dans le monde. Les informations scientifiques disponibles étant souvent contradictoires et rarement neutres, il est difficile au consommateur de faire la part des choses. Le bio est-il meilleur ? L’agriculture raisonnée serait-elle moins contraignante et plus performante ? Les OGM constitueraient-ils la solution idéale ? Blaise Leclerc et Claude Aubert se sont employés à développer des argumentaires rigoureux dans un livre passionnant et riche en révélations. Nous avons rencontré Claude Aubert qui a gentiment accepté de nous éclairer sur quelques points d’un sujet qui ne nous laisse pas indifférents…

Qu’est-ce qui a prévalu à l’écriture de ce livre, aujourd’hui ?
Claude Aubert : la volonté d’être dans l’actualité. La mention “ agriculture raisonnée ” devrait apparaître sur les étiquettes à l’automne et il y a un grand risque cette année que le moratoire concernant les OGM soit levé. De très fortes pressions s’exercent tous azimuts pour faire croire que les OGM, c’est très bien… Avec le rapport de l’académie des sciences qui vient de paraître, repris par l’académie de médecine et de pharmacie, on banalise des positions qui ne sont pas pourtant pas rassurantes… Même Arte a fait une émission de propagande sur les OGM, ce qui m’a beaucoup surpris. C’est donc le moment !

La santé

On a entendu de tout sur la qualité des aliments bio, ou autres. Un groupe de travail de l’AFSSA*, auquel vous avez participé, a travaillé un an et demi sur la question. Qu’en ressort-il ?
On se heurte à deux ou trois grandes polémiques : les produits bio sont-ils plus nutritifs ? Quels produits ont le meilleur profil sanitaire (polluants, mycotoxines…). Concernant l’aspect nutritionnel, on dispose d’une énorme littérature sur le sujet. Pas toujours rigoureuse… Il y a une différence en faveur des produits bio sur le conventionnel, mais moins importante que ce qui a longtemps été annoncé. Il y a par contre un domaine nouveau, c’est la reconnaissance des substances bio-actives comme les polyphénols et les tanins, que l’on trouve notamment dans les légumes, mais également dans les fruits. On disait autrefois qu’il en fallait le moins possible… On sait aujourd’hui qu’elles sont utiles et protègent de différents cancers et des maladies cardio-vasculaires, ce qui est admis par la communauté scientifique internationale. Ces substances se trouvent en plus grande quantité dans les produits bio, avec une différence qui va parfois au-delà de 50 %.

Le grand sujet de polémique récent concernait les mycotoxines, ces micro-moisissures indésirables que l’on dit souvent plus présentes dans les produits bio que dans les produits conventionnels…
En fait, c’est faux. Il semblerait même qu’il y ait un avantage au bio, les résultats apparaissant comme étant contraires à ce qui était annoncé : l’agriculture
conventionnelle favoriserait l’apparition des mycotoxines par ses techniques culturales, et même parfois à cause des fongicides qu’ils utilisent, ce qui est un paradoxe ! Quant à l’agriculture bio, elle ne crée pas les conditions favorables au développement des champignons qui produisent ces mycotoxines. Lorsque ces dernières apparaissent de manière anormale dans une production bio, c’est souvent lié à un problème de stockage, et non de culture.

La présence de pesticides dans les produits conventionnels est maintenant un point acquis…
C’est un domaine dans lequel il y a une grosse supériorité des produits bio. La question qui se pose alors est de savoir si les pesticides que l’on retrouve dans nos organismes sont dangereux. Pour les défenseurs de l’agriculture conventionnelle, c’est non… Plusieurs études montrent le contraire, notamment à cause des fameux “ effets cocktails ” dus à la présence de nombreux pesticides à la fois, dont on ne connaît pas les interactions, mais dont les effets s’additionnent. Une étude récente a prouvé que des enfants nourris pendant deux mois avec des produits bio présentaient neuf fois moins de ces différentes substances chimiques indésirables dans le sang qu’un autre groupe d’enfant ayant reçu une nourriture conventionnelle.

Il semble qu’on parle moins des nitrates actuellement ?
Ils seraient moins dangereux qu’on ne le pensait dans les légumes. Mais ils le seraient dans l’eau… Ils créent là très probablement un véritable problème de santé, tous comme de sérieux soucis écologiques avec l’eutrophisation, ce phénomène de développement des algues qui étouffent nos rivières.

L’approche que vous faites de la qualité des aliments dans votre livre est rationnelle et rigoureuse. Elle ne tient pas compte d’un argument que l’on entend fréquemment dans nos milieux, qui voudrait que les produits biologiques aient une “ énergie ” supérieure aux autres.
Parce que ce n’est pas forcément le bon terme. On évalue un aliment en analysant ses constituants, mais il y a sans doute autre chose qui fait sa valeur : doit-on appeler ça “ énergie ” ? L’impact d’un produit sur la santé va au-delà de ce que peut mesurer la science aujourd’hui. Si des animaux ont à choisir entre des aliments bio ou conventionnels, ils choisissent en général le bio, sans pourtant être en mesure d’en analyser les bienfaits.

Il est temps maintenant d’évoquer la grande supériorité des OGM…
Dans le domaine de la santé, les recherches menées sur les OGM ne concernent pas les pays riches. Leur intérêt supposé serait pour les pays du sud. Il est vrai qu’on sait maintenant “ fabriquer ” du riz qui contient de la vitamine A, lequel pourrait notamment permettre d’éviter les problèmes de cécité qui menacent ceux qui en sont privés. Mais tout ça devient une caricature : à la limite, les habitants de ces pays n’auraient plus besoin de manger autre chose que du riz pour être en bonne santé ! Déjà, ce n’est pas très respectueux : ils ont droit à d’autres aliments ! Mais la question que l’on ne se pose pas est la suivante : pourquoi ont-ils des carences ? Elles sont dues au fait que leur alimentation n’est pas assez diversifiée, notamment parce qu’elle ne comporte pas assez de fruits et légumes. La vraie solution, c’est de leur apprendre à en cultiver. Il suffit de quelques dizaines de mètres carrés par famille pour le faire… Et l’on apporte ainsi les substances protectrices que ne contiennent pas les OGM. Avec le “ chantage à la mort ” qu’ils mettent en avant, les partisans des OGM tiennent là un de leurs arguments les moins fondés : on affamerait la planète en refusant les OGM ! C’est tout le contraire.

L’Environnement

Un des bienfaits des OGM serait de permettre de se passer de pesticides…
Les faits prouvent le contraire ! La consommation de pesticides des États-Unis n’a guère changé ces dernières années malgré les millions d’hectares de cultures OGM.

Encore un brin d’ironie, pour faire savoir à quel point nous sommes convaincus que l’agriculture raisonnée va sauver la planète…
L’agriculture raisonnée n’est pas une réponse aux problèmes de l’environnement, mais au rejet par les consommateurs des produits traditionnels ! Cela dit, je ne tire pas à boulet rouge sur l’agriculture raisonnée, mais sur la manière dont elle est présentée : des précautions sont prises pour l’environnement, c’est un premier pas. Mais ça ne change rien pour le produit… Ils laissent pourtant croire le contraire ! Tout est exagéré dans leur argumentaire. L’agriculture raisonnée est un peu moins polluante, mais certainement pas respectueuse de l’environnement. Le plus inadmissible étant qu’il va y avoir une étiquette apposée sur les produits ! Alors que l’agriculture raisonnée ne constitue pas un signe de qualité : c’est tout simplement l’agriculture conventionnelle, pratiquée correctement.

Votre livre dévoile et approfondit des informations peu connues concernant l’effet de serre…
L’agriculture est actuellement l’activité la plus polluante sur la planète. Plus que les transports, plus que l’industrie ! Les industriels ont fait beaucoup d’efforts pour limiter les émissions de polluants – notamment de souffre – à l’origine des pluies acides. Pas l’agriculture, qui en est aujourd’hui le principal responsable.
Concernant l’effet de serre, on pense aux émissions de gaz carbonique, mais on oublie le méthane et le protoxyde d’azote qui représentent à eux deux 25 % des émissions de gaz à effet de serre : or ils sont majoritairement d’origine agricole. Déjà, la simple fabrication des engrais azotés est polluante : pour obtenir une tonne de ces engrais, il faut brûler deux tonnes de pétrole. Mais nous devons également évoquer les pollutions causées directement par les animaux…

Vaches, brebis et chèvres émettraient trop de gaz ?!!
Tout à fait ! Une vache produit en un an l’équivalant de deux tonnes de gaz carbonique, sous forme de méthane. Sans parler des cultures nécessaires pour les nourrir, avec les pollutions qu’elles engendrent. Car il ne faut pas oublier qu’il faut cinq fois plus de surface cultivée pour produire un kilo de protéines animales que végétales. Le moyen le plus efficace de lutter contre l’effet de serre, c’est de manger moins de viande et de consommer bio.

Existe-t-il des exemples de cultures bio à grande échelle qui aient eu un effet probant au niveau de la pollution ?
On cite volontiers l’exemple de la ville de Munich qui a tout fait pour développer l’agriculture biologique dans ses environs, tout en favorisant les débouchés de ses produits. L’eau qui provient de cette zone est ainsi beaucoup moins polluée. Et le coût de ce programme de soutient à l’agriculture bio est vingt-cinq fois moindre que celui du retraitement des eaux ! Ce qui prouve que lorsqu’il y a une forte volonté politique on peut faire de belles choses, même économiquement.

Economique, humanitaire

Les prix des produits bio vous semblent-ils élevés ?
La qualité et la santé se payent. Mais la différence des coûts de production entre bio et traditionnel a tendance à diminuer. Sans compter qu’en augmentant leur production on diminuera les coûts de transport, ce qui se répercutera probablement à la baisse pour le consommateur. Ce qu’on a par contre tendance à oublier, c’est que l’agriculture conventionnelle n’intègre pas les coûts indirects dans ses prix : effets sur la santé, dépollution, ni les subventions en amont. En en tenant compte, les produits conventionnels seraient beaucoup plus chers. La comparaison entre les prix ne se fait donc pas sur les mêmes bases.

Les problèmes de faim dans le monde constituent une tragédie, et les argumentaires sur les contributions des différents modes de production dans ce domaine sont donc un grand enjeu… médiatique. L’agriculture productiviste ne peut-elle pas répondre à certains problèmes de malnutrition, comme elle semble l’avoir fait chez nous après guerre ?
En Europe, l’agriculture intensive a permis de résoudre rapidement le problème de la désorganisation résultant de la guerre. Avec le bio, cela aurait pris plus de temps. Dans une période transitoire, on peut justifier le recours à ces techniques. Pour les paysans du sud, la fameuse révolution verte a permis d’augmenter les rendements. On compte pourtant toujours 800 millions de personnes qui n’ont pas assez à manger dans le monde. Ce n’est donc pas un problème de rendement qui en est à l’origine. Il s’agit plutôt d’une mauvaise répartition, de pauvreté aussi. La majorité des sous-alimentés ne sont pas urbains, mais paysans : inutile de leur parler d’OGM ou de pesticides, ils n’ont pas d’argent pour se les payer ! Ce qui ne coûte rien en revanche, c’est la matière organique, les engrais verts, les cultures associées… Pierre Rabbhi l’a montré : on peut ainsi, dans beaucoup de pays, doubler très facilement les rendements avec des pratiques naturelles simples, ce qui est largement suffisant. Pesticides, tout comme OGM, ne seraient qu’une dépendance financière de plus.

Bio-raisonnee-OGML’argument humanitaire concernant les OGM ne tiendrait donc pas la route ?
C’est un écran de fumée. Ce qui intéresse les multinationales, c’est de faire du profit et d’avoir le contrôle des semences : le paysan se trouve ainsi dépossédé d’un droit fondamental, celui de les réutiliser. Le plus grave étant qu’une généralisation des OGM serait totalement irréversible. De quel droit crée-t-on ces variétés totalement artificielles ?

Votre livre met en parallèle bio, raisonné et OGM. Aucun lecteur n’a de doutes quant à vos conclusions… Existe-il des ouvrages sérieux qui arriveraient à des conclusions inverses ?
Pas à ma connaissance ! Il n’existe pas de données pour cela. La communication du conventionnel et sur les OGM se fait par d’autres supports, tous superficiels : presse, publicité, slogan, Internet (voir le site de Monsanto, un cas d’école…). Le bio, à l’inverse, n’a que peu de moyens et de latitude. Prenez l’Agence Bio, qui est étatique : elle est constituée de personnes de qualité et fait un bon travail, mais ils n’ont pas le droit d’attaquer le conventionnel ! Si le bio avait les moyens financiers du conventionnel, on aurait démontré beaucoup plus de choses.

Il y a forcément compétition entre ces différents modes de production, notamment parce qu’il faut aller vite. Qui va gagner ?
À terme, je pense que ce sera le bio. Je ne crois pas au succès du raisonné. Les ficelles sont trop grosses… Le raisonné est plus une concurrence pour le conventionnel que pour le bio ! Le danger vient davantage des OGM. Ils ont une grosse force de frappe… Et puis il y a un risque de pollution du bio par les OGM, comme cela est arrivé au Canada pour le colza. Il y aura toujours des gens pour refuser les OGM, mais la bataille va être rude : il faut y mettre toutes nos forces et ne surtout pas s’endormir !

Les faits que vous relatez sont souvent édifiants, mais la colère est absente de votre livre…
Je préfère l’ironie. Nous avons hésité, au départ, entre le pamphlet et l’ouvrage scientifique : nous avons opté pour la rigueur, tout en gardant un style combatif. Ni Blaise Leclerc ni moi ne sommes colériques. Je pense que nous avons fait part d’une véritable indignation, mais de manière mesurée : peut-être est-ce plus crédible que l’invective.

“Les agronomes et les techniciens agricoles parlent du sol. Les agriculteurs d’aujourd’hui aussi. Les jardiniers, les poètes, les paysans traditionnels parlent de la terre. Et utilisent le même mot pour désigner à la fois notre planète toute entière et cette minuscule couche de 20 ou 25 cm d’épaisseur en moyenne, dont dépend notre nourriture et celle de tous les êtres vivants de la planète. Terre nourricière, mère terre, terre sacrée, les appellations varient, mais tous les peuples avant nous ont compris ce qu’ils devaient à cette peau fine qu’aujourd’hui nous respectons si peu”.

Extrait de Bio, raisonnée, OGM, quelle agriculture dans notre assiette.

JM