Altaïr – Chuchoter à l’oreille des plantes

Initialement publié en juillet 2018

 

C’est une histoire de transmissions…

Isabelle et Patrice Drai, heureux fondateurs d’Altaïr, se sont donné la mission de transmettre la force de la nature par le biais de plantes séchées. Belles, vives et odorantes, elles sont d’une qualité supérieure que les habitués de soins thérapeutiques et d’infusions maison savent reconnaître. Ces plantes, Isabelle et Patrice les cueillent dans la nature ou les cultivent chez eux, en Dordogne, avec le plus grand soin, selon les indications de la biodynamie mais surtout par des méthodes très personnelles, convaincus qu’un lien palpable se crée entre la plante et l’homme. Ils savent bien décrire cette subtilité sans même le moindre soupçon d’ésotérisme, nous offrant par les mots de pénétrer avec eux dans les forêts et les prairies sauvages où l’on chuchote à l’oreille des plantes.

Un savoir qu’il s’agit aujourd’hui de transmettre, Patrice étant un tout jeune retraité bientôt suivi par Isabelle – même s’il y a fort à parier que ces deux-là ne s’éloigneront guère du domaine qu’ils ont contribué à fonder dans ce Périgord de forêts et de rivières, où ils partagent aujourd’hui les fruits de leur expérience avec de jeunes associés.

 

Entretien – Isabelle et Pascal Drai

Comment est né Altaïr ?

Patrice : J’étais artisan dans les Pyrénées, féru d’alpinisme. Je récoltais des plantes pour mon usage personnel – des tisanes et des soins, ce qui était peu courant à l’époque.

Isabelle : J’ai suivi une formation en botanique, et c’est à l’occasion d’un stage consacré aux plantes de haute altitude dans le Parc national des Pyrénées que j’ai rencontré Patrice. Quelques années plus tard, après la naissance de nos enfants, je lui ai proposé de mettre en place ensemble des cultures de plantes aromatiques. Trouver un terrain n’a pas été chose aisée ! Nous avons fini par arriver presque par hasard en Dordogne, qui s’est révélé l’endroit idéal. La région est constituée de plaines très boisées où les climats océanique et méditerranéen se rencontrent, avec des maisons harmonieusement disposées dans l’environnement. Les premières années ont été assez folkloriques ! Nous n’avions même pas d’eau sur ce terrain… Nous avons changé deux fois de localisation et énormément appris sur le tas avant de nous inscrire comme jeunes agriculteurs. La production de plantes bio n’existait pas encore. Biodynamique, encore moins…

Parlez-nous du domaine sur lequel vous êtes installés aujourd’hui…

Isabelle : En biodynamie, une ferme est censée être autonome, articulée entre polyculture et élevage. Mais tout faire à petite échelle n’étant pas évident, nous avons choisi de nous spécialiser et de nous associer. Nous sommes installés depuis 1988 avec plusieurs familles sur un domaine d’une soixantaine d’hectares. Le terrain est étagé, entouré de bois, avec en bas des plaines et une petite rivière, en haut une belle clairière. Une dizaine de personnes y travaille, parmi lesquelles un paysan boulanger qui transforme ses propres céréales en pain, un fromager… Si chacun est autonome, tout le monde travaille en biodynamie. Nous réalisons ensemble les préparats et la transformation du fumier en compost.

La biodynamie, c’était une évidence ?

Patrice : La biodynamie est le point central, car c’est elle qui rend le sol réceptif. Mais l’évidence, c’est l’expérimentation ! A l’époque où j’ai découvert la biodynamie, personne ne parlait de la lune, des jours feuilles et des jours fruits… Dans les Pyrénées, j’ai rencontré des gens qui parlaient d’anthroposophie, suivi des séminaires et adhéré sur les principes. Mais j’ai toujours eu besoin de vérifier, de comparer. Je continue à mener toutes sortes d’expérimentations pour vérifier l’influence des préparations et du calendrier biodynamiques. Le vivant est sans fin ! Les résultats concluants sont enthousiasmants, car ils entretiennent la passion et l’envie d’aller toujours un cran plus loin. Au fil du temps, j’ai réalisé que la relation homme-plante était la plus déterminante : on n’obtient pas la même chose en fonction de l’intention, du rapport que l’on a au végétal et à son esprit, à “comment il nous cause” !

Bouillon blanc

Comment écoute-t-on parler une plante ?

Patrice : Ce n’est pas facile à expliquer ! Il faut faire appel à toute notre conscience afin de ressentir la résonance de la plante. Elle me met en situation d’avoir un geste particulier, une attitude spécifique. Si je regarde un bouillon blanc, la forme en cierge de ses fleurs lumineuses m’inspire quelque chose de très solennel qui se situe dans l’espace cœur-poumon, comme une aspiration. Je n’ai pas du tout la même attitude devant le bleuet, où je me trouve à la verticale, dans un espace de lumière cristallin. Si l’on sait écouter ce que la plante nous dit, son indication thérapeutique en découle instantanément.

Par exemple…?

Patrice : Quand on récolte la mauve, on ressent une forme de sensualité. Elle est si attirante qu’on a d’ailleurs du mal à s’arrêter ! La mauve est en forme de cœur, elle est très douce. Emolliente et enveloppante, elle va soigner les muqueuses, la gorge, la constipation des jeunes enfants.

Cette intuition nécessite un réel lâcher-prise…

Patrice : Nous avons eu une expérience amusante avec un groupe d’enfants. Partis à la cueillette de la mauve, ils étaient dans l’émotion – un peu dans tous les sens, pas faciles à tenir… Puis nous nous sommes approchés des bleuets, et là ils sont devenus sérieux, tenus. Quelque chose dans l’idée du bleuet est particulièrement cristallin, un cristal si pur qu’il en est devenu bleu – c’est un cristal végétal. Le bleuet sauvage s’élève à la lumière, il est lié à la silice et d’un bleu qui se confond avec celui du ciel, une couleur difficile à conserver car il a tendance à blanchir au séchage. Chez l’homme, la partie la plus cristalline, ce sont les yeux. Dans l’idéal, on fait donc de l’eau florale avec le bleuet, qui nettoie et soigne l’œil. On l’ajoute également dans les infusions car il est très beau et possède un petit côté anti-inflammatoire.

Comment transmettre ce savoir subtil ?

Patrice : Etablir le lien entre l’homme et la plante nécessite beaucoup de cueillette et d’observation. Ceux qui cueillent avec nous sont invités à se consacrer pleinement à la plante en chassant les pensées parasites, comme un moine dans un monastère… L’intuition est une forme subjective qui nous indique la qualité thérapeutique de la plante à partir de l’image qu’elle renvoie. La lavande, par exemple : elle est réputée à la fois tonique et calmante, ce qui est contradictoire en soi. Mais si on l’approche au moment de la cueillette, on comprend cela : en la prenant avec une serpe on pense à la tendresse du blé mais aussi à son côté tonique et vertical, puis on se laisse envahir par le bleu tendre de la lavande qui nous relie à notre âme…

Une plante cultivée est-elle moins efficace qu’une plante sauvage ?

Patrice : En vérité, elle peut être d’une qualité supérieure si l’on comprend son biotope de départ et qu’on lui donne les soins adaptés à ses besoins, en étant totalement à son service. Tout est dans l’intention et le ressenti du lien à la plante, à cet état de conscience permanent que l’on a avec le végétal. C’est une forme de méditation, d’attention sérieuse et profonde. Si j’ai une semence de mauve dans la main, je fais un travail de représentation imaginative consacré à l’archétype de la mauve. En pensée, je la fais grandir, se métamorphoser, fleurir, j’appelle la source lumineuse et je demande à ce que cette graine soit prise en charge. J’essaie d’être ce végétal, de ressentir si la place que j’ai choisie pour lui est bonne ou non. Cela demande une attitude intérieure totalement libérée. Il faut s’observer et nettoyer au préalable les tensions du corps et les pensées parasites.

Peut-on ressentir cette intention lorsque l’on utilise la plante ?

Patrice : Lorsque l’on boit une infusion de mélisse, celle-ci aura plus d’effet si l’on se met dans l’idée de la mélisse, que l’on essaie de se la représenter et de sentir ses qualités gustatives, plutôt que de faire autre chose en même temps…

D’où viennent les plantes que vous commercialisez lorsqu’elles ne poussent pas chez vous ?

Isabelle : Les plantes sauvages sont nombreuses dans notre région, il est facile d’en trouver dans les forêts, l’orée des bois et les prairies à l’état naturel. L’aubépine, le sureau, le lierre et la ronce poussent dans les nombreuses haies, la reine des prés dans les petits ruisseaux. Nous faisons aussi ce qui est difficile à faire ailleurs : la mélisse et la verveine, qu’il faut bien savoir semer et bouturer. Comme nous manquons de certaines plantes de montagne ou qui nécessitent la chaleur du Sud Est (thym, lavande), nous collaborons avec d’autres jardiniers-cueilleurs. Nous allons chercher ce que chaque agriculteur peut faire de mieux dans sa région : Dordogne, Auvergne, Hautes-Alpes. Nous avons un producteur dans le Diois qui ne fait que du tilleul. Comme on ne va pas dans la facilité, on lui demande la variété sauvage, celle dont les petites feuilles restent bien vertes et dégagent un parfum extraordinaire. Ici, ce n’est pas son coin ; là-bas, c’est son berceau ! Sa qualité est exceptionnelle. De l’étranger, nous faisons venir badiane, hibiscus, harpagophytum et anis vert. A force de partager nos savoirs, des liens d’amitié se sont formés, comme avec ces familles portugaises que nous aidons à cultiver du thym et de l’eucalyptus.

Après la cueillette, le séchage…

Isabelle : Nous plaçons les plantes dans l’obscurité d’une grange ventilée, à une température de 25 à 27 degrés (davantage en été), et nous les laissons rejeter elles-mêmes toute leur eau, sans forcer le séchage. Sa durée est fonction de la plante. Certaines sont plus lentes à sécher que d’autres, et cette caractéristique nous donne d’ailleurs une idée qualitative de leur pouvoir thérapeutique : plus la plante est lente à sécher, plus son action est interne, et inversement. L’origan, par exemple, sèche en 48 heures. Son action est périphérique, comme la verveine : ils sont bons pour faire évacuer. L’ortie ou la mélisse, au contraire, ont des actions beaucoup plus internes. La menthe sèche en 4 ou 5 jours, l’estragon jusqu’à une semaine. De nombreux transformateurs mettent les plantes dans des séchoirs à 60 degrés qui les brûlent. Elles en sortent friables, cassantes et dépourvues de leurs principes actifs.

Quelle est la différence entre une plante alimentaire et une plante médicinale  ?

Patrice : C’est un vaste débat car il n’existe pas de cahier des charges Demeter spécifiquement dédié aux plantes et qui permettrait cette distinction. On nous dit que toute plante qui n’est ni une céréale ni un légume peut avoir une qualité thérapeutique. Nous pensons que si l’humain qui la cueille est véritablement en osmose avec la plante, cette qualité sera renforcée. Toutes les techniques que nous mettons en œuvre ont pour finalité de développer les principes actifs des plantes. Vingt-cinq ans après nos débuts, nous cherchons toujours à les améliorer, tant chaque étape demande conscience, technique et pensée.

Parlez-nous des plantes qui vous tiennent le plus à cœur… si l’on peut dire !

Patrice : Il y a d’abord la mélisse. Lorsqu’on la regarde, on observe des ondulations, des vagues très douces. Elle élève autant qu’elle apaise. La mélisse est délicate jusque dans sa production, elle demande beaucoup de soins pour s’enraciner convenablement et craint la moindre maladie. Celle que nous cultivons a une saveur proche du géranium bourbon, moins âpre que les variétés citronnées. On voit un bon producteur à la qualité de sa mélisse… La menthe n’a pas du tout le même aspect, ses feuilles sont beaucoup plus puissantes et volontaires. On mesure cette puissance dans son arôme : elle réveille ! Mieux vaut aller vers la mélisse si l’on a un tempérament un peu anxieux, ou bien vers la menthe citron, plus douce, plus ronde.

Nous sommes en mars, saison du prunellier, de l’aubépine…

Patrice : Je surveille énormément les prunelliers ces jours-ci. Actuellement, ils sont infranchissables ! Quand le buisson est en floraison, c’est un flux de lumière totale : le corps de celui qui le cueille est pris par la joie, comme une forme de résurrection. C’est le vrai printemps ! On donne le prunellier lors d’une convalescence, car il prend son temps pour fleurir – toujours un peu en retard, il mature après les gelées… Quant à l’aubépine, la première fois que je l’ai vue, j’ai su que j’avais trouvé une plante pour ne jamais vieillir. L’aubépine représente une force juvénile, l’engouement d’une joie éphémère. Son parfum est étonnant et phosphoré, mélange de forces de lumière et de chaleur. C’est la plante que l’on donne à un cœur de soixante ans dans un corps de vingt… Nous, c’est plutôt l’inverse !

CC